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Philippe Blanchot : “L’enjeu est de pouvoir déployer les financements européens au plus proche des territoires”

Directeur des relations internationales, institutionnelles et européennes du Groupe Caisse des dépôts, Philippe Blanchot rappelle le rôle majeur que tient l’institution financière publique dans la mise en œuvre des fonds européens, notamment auprès des plus petits porteurs de projet.

Sophie Barbier, Ph.Blanchot, E.Lombard, Ambroise Fayolle...
Philippe Blanchot Directeur des relations internationales, institutionnelles et européennes du Groupe Caisse des dépôts, ici lors des dix ans du partenariat BEI-Caisse des dépôts, entouré de Sophie Barbier, directrice du département Europe (à sa droite), d’Eric Lombard Directeur général du Groupe Caisse des Dépôts et Ambroise Fayolle, vice-président de la Banque européenne d’investissement (à sa gauche). 

“Depuis plus de 200 ans la Caisse des dépôts sert l’intérêt général”. Une mission que Philippe Blanchot aime rappeler et qui illustre bien le rôle de l’Institution financière publique, notamment dans son action d’accompagnement au développement des territoires. 

Transition écologique et énergétique, défense de la souveraineté, cohésion sociale et territoriale sont ses grandes priorités stratégiques, en accord avec les ambitions européennes et le déploiement des fonds. Auprès des Institutions européennes, la Caisse des dépôts est désormais un acteur de grande proximité dans la mise en œuvre des financements européens, au plus près des besoins locaux. 

La Caisse des dépôts apparaît de plus en plus comme un maillon de proximité capable de canaliser les financements européens au service des territoires. Comment s’est faite cette évolution ?

En réalité, cette évolution trouve son origine dans le déploiement du Plan Juncker, le plan d’investissement pour l’Europe pour lequel la Commission européenne voulait mobiliser les fonds européens au plus près des territoires (près de 550 milliards d’euros investis entre 2015 et 2020, NDLR). La Caisse des Dépôts et Bpifrance se sont d’emblée positionnées comme relais de la Banque européenne d’investissement (BEI), qui gérait le dispositif, pour porter des projets de plus petite taille afin qu’ils bénéficient du dispositif. Le programme InvestEU a maintenant pris le relais du Plan Junker.

Cette évolution est-elle une singularité de la Caisse des dépôts ? 

Cette évolution n’est pas une singularité de la Caisse des Dépôts. La démarche a été la même pour d’autres institutions financières comparables. Et ce mouvement d’européanisation s’est renforcé en 2019 avec la décision des institutions européennes de s’appuyer plus fortement sur les institutions financières publiques nationales et le réseau qu’elles composent en Europe. Comme il y a une Caisse des dépôts en France, il existe par exemple une Cassa depositi e prestiti en Italie, les noms et les modèles sont extrêmement proches.

Vous parlez d’un réseau en Europe. D’autres États membres se sont donc dotés d’institutions financières comparables et vous travaillez en réseau ?

Au sein de l’UE, la plupart des Etats membres se sont dotés d’une institution de ce type. Chacune porte désormais cette capacité d’articuler les financements européens dans ses instruments financiers nationaux. Nous sommes en effet intégrés à ce réseau européen au sein de l’Association des investisseurs de long terme (ELTI), qui a fêté ses dix ans à Madrid en juillet 2023. Ce réseau permet des échanges de bonnes pratiques, des échanges de connaissances, mais également de définir des positions communes que nous portons auprès des institutions européennes, notamment sur les sujets de financements pour orienter davantage encore, les financements vers les territoires. Tous les membres de l’ELTI ont cette dimension européenne à coeur, et cette dimension de complémentarité des financements européens avec leurs financements nationaux.

Si je vous comprends bien, dans tous les Etats membres de l’UE, des institutions comme la Caisse des dépôts intègrent les financements européens dans leurs propres outils financiers ?

Tout à fait ! Cette évolution est la conséquence d’une décision stratégique de la Commission européenne pour la programmation 2020-2027, qui considère les institutions financières publiques comme des partenaires de mise en œuvre au plus près des besoins locaux. L’enjeu est important, il s’agit de créer les conditions d’une mobilisation des capacités d’investissement en Europe pour les transitions écologique, énergétique, digitale, sociale et la préservation des souverainetés. Le programme InvestEU (successeur du Plan Juncker, NDLR) renforce la position des institutions comme la Caisse des dépôts, qui apprennent à concevoir des offres européanisées.

Un partenaire majeur de la Caisse des dépôts est aussi la Banque européenne d’investissement, bras financier de l’UE. 2023 est l’année des 10 ans d’un partenariat peu connu, mais qui tient un rôle majeur.

En réalité, le partenariat de la Caisse des dépôts avec la BEI est bien plus ancien : depuis longtemps les deux institutions collaborent pour financer ponctuellement des projets communs. En 2013, il a été décidé de structurer cette collaboration pour engager un dialogue ordonné et proposer des produits complémentaires. Aujourd’hui, nous avons par exemple des prêts sur fonds d’épargne destinés au logement social, qui est dans l’ADN de de la Caisse des dépôts, construits avec la BEI et un financement BEI. 

Nous avons bâti ce partenariat dans une logique de guichet unique, au profit des porteurs de projets, considérant que l’addition des expertises et des capacités d’intervention était un facteur positif. Cette idée de maximiser et d’optimiser les moyens nous a conduit à développer des coopérations vers d’autres institutions, comme par exemple avec la Banque du Conseil de l’Europe.

Et la complémentarité réside aussi dans le fait que la Caisse des dépôts peut ainsi porter plus de petits projets que la BEI ne pourrait pas accompagner ?

Nous sommes dans cette logique “d’additionnalité”, dont nous parlons depuis le début de l’entretien. Elle est en réalité au centre de tout le mouvement, dans le sens où l’enjeu pour les institutions européennes est de pouvoir déployer les financements au plus proche des territoires. 

C’est aussi l’ambition de la BEI de pouvoir déployer ses financements sur des projets plus petits, mais très porteurs, très dynamiques. C’est la même logique qui a favorisé la création de la Banque des territoires en 2018 : être toujours plus proche du terrain. Ainsi, la Caisse a aujourd’hui déconcentré sa prise de décision vers son réseau ou vers ses directions régionales pour que la majorité des investissements ou des prêts soient décidés en local. Et c’est encore cette même logique de proximité que nous appliquons dans nos relations avec les institutions européennes.

Avez-vous des illustrations concrètes des bénéfices de cette mécanique d’investissement pour les territoires ?

Bien sûr. Je peux prendre le projet Atlante4All qui concerne la mobilité décarbonée. La société Atlante va déployer 1800 points de recharge électrique rapide ou ultrarapides sur le territoire français, mais aussi en Italie, en Espagne et au Portugal. La Caisse des Dépôts soutient la partie française du projet avec un investissement de 20 millions d’euros. Et au titre de notre rôle de partenaire de mise en œuvre de la Commission européenne, nous avons parallèlement soumis ce projet à la facilité européenne dite “CEF – Transport – Alternative Fuels Infrastructure Facility” du programme européen pour l’interconnexion en Europe (MIE). Atlante4All a été retenu et s’est vu allouer 49,9 millions d’euros de subventions européennes supplémentaires. Comme vous le voyez, la mécanique de financement est plutôt vertueuse et légitime la coopération entre la Caisse des dépôts et les institutions européennes.

Et je veux rappeler, que la Caisse des Dépôts a également rempli son rôle d’acteur contracyclique en décidant en 2020 d’engager un plan de relance de 26 milliards d’euros d’investissements, complémentaire du plan France Relance de l’État. Plus de 90% des fonds sont déjà engagés.

Quels secteurs sont prioritaires en Europe, selon vous, en termes d’investissement ? Que préconise la Caisse des dépôts ?

En premier lieu je dois dire que la Caisse des dépôts est là pour soutenir les territoires, répondre aux crises et accélérer les transformations, avec le sens de l’intérêt général et une vision à long terme. Cette mission a 200 ans, l’âge de la Caisse, et s’inscrit dans son ADN, dans un mouvement d’adaptation aux besoins. C’est ainsi que nous définissons les priorités, que l’on peut articuler autour de trois axes aujourd’hui :

La transition écologique et énergétique évidemment, avec l’annonce récente d’un plan massif d’investissement en fonds propres notamment sur fonds d’épargne, de deux cents milliards d’euros. Comme vous le savez, le rapport Pisani-Ferry estime les besoins de financement de la transition écologique et énergétique à trois cents milliards d’euros. La caisse propose de mobiliser 100 milliards d’euros sur les cinq prochaines années. Sur la période 2020-2022, le Groupe a mobilisé plus de 53 Md€ de financements au service de la transition énergétique et écologique. Aujourd’hui, la Banque des territoires finance environ 20 % des capacités nouvelles d’énergies renouvelables installées dans le pays.

La deuxième priorité concerne les souverainetés, au sens très large avec un enjeu énergétique majeur. La transition énergétique est enjeu environnemental, bien sûr, mais aussi géopolitique que l’on constate avec plus d’acuité depuis le début de la guerre en Ukraine. Souveraineté énergétique, souveraineté financière également avec une participation importante dans les places financières européennes, mais aussi souveraineté alimentaire où nous commençons à déployer des actions. Cette défense de la souveraineté, on ne la conçoit évidemment pas comme un repli national, mais comme un renforcement de la souveraineté européenne et des coopérations européennes. C’est notamment le cas pour l’industrie avec l’ambition de soutenir la réindustrialisation du pays, mais dans le respect du cadre européen.

Et la troisième priorité ?

La troisième priorité concerne la cohésion sociale et territoriale, l’ADN de la Caisse des dépôts. C’est un axe majeur qui sous-tend toute l’action de la Banque des territoires dont on a parlé précédemment avec des investissements locaux qui ont été multipliés par trois ces dernières années pour atteindre environ deux milliards d’euros par an. Également avec le soutien des programmes impulsés par l’Etat, de revitalisation des territoires, tels qu’Action coeur de ville ou Petite ville de demain, qui impactent directement la vie des Français.

Est-ce simple d’accorder les ambitions européennes, en termes d’investissements, et les ambitions nationales ?

Je vais vous faire une réponse très directe : oui, c’est facile, puisque les priorités nous les constatons au niveau continental. Transition écologique, souveraineté, indépendance énergétique et industrielle, cohésion sociale et territoriale sont évidemment des priorités partagées à l’échelon européen. Ce qui peut poser des difficultés, c’est la constance. Je dirais qu’il y a plus une difficulté de concordance des temps et une nécessité de constance dans l’action sur le terrain, qu’une difficulté de fond à s’accorder.

Au sein d’ELTI, quels sont les points de vigilance que vous défendez auprès de la Commission européenne ?

Les points de vigilance en Europe sont évidemment axés sur la transition écologique et énergétique. Nous savons que nos compatriotes allemands travaillent beaucoup sur ce sujet, mais c’est aussi le cas des Italiens, des Espagnols et de l’ensemble des États membres.

La vraie ligne de force pour l’avenir, c’est réussir à faire la preuve de l’Europe ! Et faire la preuve de l’Europe, c’est apporter des financements au plus proche des territoires. Ce qu’on défend en commun, c’est de pouvoir, via l’intermédiation de fonds européens, sous une forme ou une autre, déployer les politiques communautaires au plus près des citoyens.

La France ne consomme pas tous les fonds européens qui lui sont accordés. Que manque-t-il : de l’information, de l’ingénierie, des projets ? La Caisse des dépôts peut-elle apporter une réponse ?

Il y a deux niveaux de réponse. Un premier niveau agit sur la proximité des financements européens pour les rendre accessibles à des projets qui seraient parfois trop petits pour être pris en compte directement par la Commission européenne ou par la BEI. C’est une réponse que nous apportons par notre maillage territorial, qui nous permet d’accéder à des projets extrêmement importants dans les régions qui seraient peut-être trop petits pour des financements européens classiques.

Le deuxième niveau de réponse concerne les problématiques d’assistance technique, d’accès au crédit, d’ingénierie. Nous apportons cette expertise d’accompagnement au plus proche du terrain pour permettre aux projets d’émerger.

Peut-on considérer que l’ensemble des fonds européens contribuent aussi à développer la conscience européenne auprès des collectivités, auprès des porteurs de projets ?

En effet, ces partenariats avec les institutions européennes, quelles qu’elles soient, visent à optimiser des financements. Mais ils reposent sur une conviction forte : c’est au niveau européen que les priorités doivent être gérées.

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Commentaires sur Philippe Blanchot : "L’enjeu est de pouvoir déployer les financements européens au plus proche des territoires"

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1 commentaire

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    Patrick Faucheur

    Deployer les financements au plus pres des territoires oui bien sûr on ne peut qu’applaudir. Mais le propos semble ignorer la gestion des fonds par les conseils regions en renvoyant a la Commission les decisions d’attribution. Tres surprenant ou meconnaisdance du système. L’exemple du MIE est interessant mais on aurait aimé un exemple de projet soutenu par le Feder ou React EU, c’est éventuellement la que peut se poser la question de la sous consommation et il pourrait etre utile que la CDC se penche sur la question.