Toute L'Europe – Comprendre l'Europe

“Nous, l’Europe, banquet des peuples” : entretien avec le metteur en scène Roland Auzet

Lancée en 2019, la pièce adaptée d'un texte poétique de Laurent Gaudé sera jouée tout au long du mois de mai au Théâtre de l'Atelier à Paris. Partenaire de l'événement, Toute l'Europe a rencontré le metteur en scène Roland Auzet, qui nous a fait part de son rapport à l'idée européenne et a détaillé la genèse du spectacle.

Le metteur en scène Roland Auzet et l'écrivain Laurent Gaudé lors d'une représentation de la pièce "Nous, l'Europe, banquet des peuples" - Crédits : © Christophe Raynaud de Lage
Le metteur en scène Roland Auzet (à droite) et l’écrivain Laurent Gaudé (à gauche) lors d’une représentation de la pièce - Crédits : © Christophe Raynaud de Lage

Fresque théâtrale et musicale, “Nous l’Europe, banquet des peuples” narre le récit de l’histoire des Européens, et interpelle ainsi les spectateurs sur leur identité. Déjà joué 54 fois depuis son lancement au Festival d’Avignon en juillet 2019, le spectacle s’installe pour seize dates supplémentaires au Théâtre de l’Atelier, dans le 18e arrondissement de Paris, du 7 au 29 mai. 

L’une des originalités de l’expérience procurée par la pièce, qui se conçoit comme un moment de réflexion citoyenne, réside dans la présence de “grands témoins”. Des personnalités ayant toutes un rapport singulier à l’Europe et venant, au cœur de chaque représentation, le livrer au public. Parmi elles, l’ex-président du Conseil des ministres italien Enrico Letta, la politologue allemande Ulrike Guérot, l’économiste Thomas Porcher, le rappeur Oxmo Puccino ou encore l’ancien président François Hollande.

Le spectacle mêle des artistes issus de tout le continent européen. A Paris, une nouvelle actrice rejoint la compagnie ACT Opus sur scène. Nataliia Mazur est ukrainienne. Une présence jugée nécessaire par Roland Auzet, au moment où le tragique de l’histoire européenne rattrape l’Ukraine. Rencontre avec le metteur en scène.

Roland Auzet

Roland Auzet est un artiste pluridisciplinaire, à la fois metteur en scène et compositeur. Il écrit, produit et dirige ainsi des projets artistiques multifacettes en Europe, en Amérique du Nord et en Asie. Egalement intervenant dans plusieurs universités à travers le monde (NYU à Abu-Dhabi, université de San Diego en Californie, université Mac Gill à Montréal et université de Banff au Canada), il développe parallèlement à ses activités une réflexion institutionnelle sur l’évolution des métiers des arts avec le ministère de la Culture et plusieurs collectivités territoriales. 

Toute l’Europe : “L’Europe, c’est une géographie qui veut devenir philosophie. Un passé qui veut devenir boussole”, écrit Laurent Gaudé. Quelle définition donneriez-vous de l’Europe ?

Roland Auzet : Vous attaquez fort ! Je ne vais pas donner une définition littéraire telle que l’a formulée Laurent parce que pour l’écrire, il y a réfléchi trois semaines. Ce que je peux dire, c’est qu’à un moment donné j’ai constaté le gouffre, partagé avec lui, de cette absence ou de cette non-possibilité pour chaque citoyen de s’approprier cette grande idée qu’est l’Europe. C’était pour moi très connecté à l’idée d’utopie, qui est le fondement même de mon métier. Je me suis dit que si notre civilisation, notre pays, toutes générations confondues, était incapable de ressentir ce qu’était le sentiment d’appartenance, il y avait alors un danger pour nous toutes et tous. Hommes de théâtre, nous avons sans doute la mission de reconvoquer cette dimension utopique et nécessaire que représente la grande idée de l’Europe.

C’est ainsi qu’est née votre envie de travailler sur l’Europe ?

Ce qui a concrétisé mon désir d’Europe, c’est d’abord l’échange avec Laurent, la complicité avec un auteur, un dramaturge. Nous avions déjà réalisé plusieurs spectacles ensemble. En amont des élections européennes de 2019, nous avons pris conscience du gouffre dont je viens de parler, et de cette nécessité absolue de mettre une parole poétique en face du politique. Laurent avait déjà ce thème dans un coin de sa tête, et nous avons ainsi décidé de nous emparer de ce projet.

Au début, ce n’était pas évident, on nous prédisait une tâche impossible. Comment parler d’Europe au théâtre ? Petit à petit, nous avons convoqué des trajectoires universelles, des faits, des dates… Puis des trajectoires intimes. C’est quoi être Européen aujourd’hui quand on est de tel ou tel pays ? Quand on est un homme ? Une femme ? Avec le général et le particulier, avec l’intime et l’universel, nous avons essayé de construire un récit. Car au fond, j’ai le sentiment que nous n’avons pas de récit européen. Et au théâtre, notre métier est d’inventer des récits, quels qu’ils soient.

Quelle place l’Europe a-t-elle occupé dans votre carrière ?

D’une certaine manière, l’Europe fait partie intégrante de la vie d’artiste. Nous avons de la chance car nous voyageons, créons, proposons et jouons des projets hors des frontières, accueillons des personnes qui ne parlent pas la même langue, qui ne sont pas de la même civilisation, n’ont pas les mêmes traditions et folklores… Mais ce n’est pas suffisant, je ne veux pas être un privilégié de l’Europe. Mon souhait est de mettre en relation mon outil, qui consiste à faire de l’art, avec le politique et le citoyen.

Dans la cité, je crois qu’il y a trois établissements : l’église, la mairie et le théâtre. Mon sentiment est que nous n’allons pas faire le pari de l’Europe avec l’église. Nous voyons que le faire uniquement avec les institutions laisse des questions non résolues. Il ne reste plus que le théâtre, détenteur du sensible, de l’élément qui fait que, de cette frontalité avec le politique, des trajectoires sont possibles.

Pensez-vous que l’idée européenne est assez traitée dans les arts ?

Comme je viens de l’exprimer, elle est présente, puisque les artistes sont ceux qui bénéficient beaucoup de l’Europe. Et très tôt dans leur formation, puisqu’il existe de nombreux programmes de type Erasmus pour les arts. Beaucoup d’étudiants français vont ainsi à Bruxelles, Madrid, Barcelone, Berlin, etc… Mais en tant qu’artistes, parlons-nous assez d’Europe ? Je ne le crois pas. Avec Laurent Gaudé, nous avons perçu une certaine faillite du sujet européen. Il me semble aussi que nous évoquons souvent l’Europe avec de la danse ou des expositions d’arts plastiques, comme je l’ai vu dans la sélection de la présidence française de l’Union européenne. C’est très bien mais nous sommes quand même le pays de la littérature, de la liberté et des lumières. J’ai le sentiment qu’il faut dire, avec les mots, ce qu’on veut pour l’Europe, ce que nous voulons être.

Comment travaille-t-on avec douze artistes de nationalités différentes ?

Il y a une langue commune, malheureusement l’anglais car c’est la langue du commerce, des échanges, et nous n’échappons pas à cette réalité. La plupart des comédiens sont quand même bilingues français-anglais, en plus de leur langue d’origine. Ils sont habitués à beaucoup voyager.

En revanche, cette pièce génère inévitablement des points de vue à l’intérieur de l’équipe. Nous ne sommes pas forcément tous d’accord. Ce qui renoue avec la notion d’assemblée démocratique : nous portons toutes et tous le poème de Laurent mais nous ne nous accordons pas forcément sur les éclairages que nous en faisons. Et puisque nous sommes en démocratie, on a le droit de se dire ce qu’on pense mais a un moment donné, il faut se mettre ensemble pour faire quelque chose. En fait, nous sommes un modèle d’agora, au sens premier du terme. Le projet est vraiment le reflet d’une agora citoyenne qui discute de l’Europe. Ce fonctionnement tient notamment au fait qu’une partie de la pièce a été écrite collectivement avec les acteurs, même si Laurent tient la plume, ce qui est source de débats.

Comment vous est venue l’idée des grands témoins ? Qu’apportent-ils à votre pièce ?

Lors de la conception du projet, l’idée n’était pas présente. Mais lorsque nous avons commencé à écrire le spectacle, nous avons pensé à la multitude de personnes qui ont travaillé sur l’Europe, rédigé des traités, effectué des réunions à Bruxelles, à Strasbourg… Avec l’envie de leur demander : mais qu’avez-vous fait pour qu’on en arrive là ? En France et à l’étranger, nous sommes ainsi allés voir des chefs d’Etat, des ministres, des membres d’ONG, des philosophes, des journalistes, etc…

Et puis, nous nous sommes rendu compte qu’ils avaient une parole très intéressante, sur leur incapacité de faire, leurs aveux d’impuissance, leurs réussites et leurs échecs. Nous avons alors pensé à l’intérêt pour le public qu’une personnalité qu’il connaît le plus souvent vienne au cœur des représentations, sous la forme d’une sorte d’intermède, et que trois ou quatre questions lui soient posées par les acteurs. Des questions sur son rapport personnel à l’Europe et à la citoyenneté, sur ses éventuels regrets et remords. 

Pourquoi avez-vous considéré important qu’une actrice ukrainienne soit présente dans votre pièce ?

J’étais en création à Montréal quand la guerre a éclaté. On m’a alors sollicité pour participer à des lectures sur internet pour la dénoncer. Mais j’ai voulu faire quelque chose de plus concret. J’ai d’abord mis en place un réseau de quelques théâtres en France et au Québec, qui ont donné de l’argent à des théâtres en Pologne, parce qu’ils voyaient arriver des Ukrainiens s’y réfugier. Et j’ai pensé qu’étant donné que nous allions jouer trois semaines à Paris, il fallait accueillir une artiste ukrainienne. J’ai appelé Laurent pour qu’il lui écrive un texte, qui sera donc joué pour la première fois samedi [7 mai].

Avec nos réseaux en Europe, nous avons trouvé Natalia, originaire de Lviv. Je ne la connais pas vraiment, elle m’a été recommandée. C’est donc un pari. Nous avons dû chercher de l’argent pour qu’elle puisse être payée mais nous n’avons pas pu récolter assez pour la rémunérer autant que les autres acteurs, ce à quoi je tenais. Finalement, ils donnent chacun dix euros par soir pour qu’elle puisse avoir un salaire équivalent. Nous allons maintenant l’intégrer au projet et sa présence va signer notre volonté de faire des choses concrètes au regard de cette situation révoltante. Lorsqu’ici, nous qui allons bien, sommes confrontés à une réalité douloureuse, nous nous sentons impuissants. Que peut-on faire face à la guerre ? On peut déjà accueillir des gens qui souffrent. Et pendant le temps où les choses doivent se rééquilibrer, leur permettre de récupérer une forme de dignité. 

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