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Quand le théâtre percute : “Qui sommes-nous, nous les Européens ?”

La pièce “Nous, l’Europe, banquet des peuples” propose un récit exalté de l’histoire européenne et nous interroge sur notre identité commune. Création du Festival d’Avignon 2019, le spectacle s’est installé pour seize dates au Théâtre de l’Atelier à Paris, où Toute l’Europe a assisté à la première représentation, samedi 7 mai.

Fresque théâtrale et musicale, "Nous, l'Europe, banquet des peuples" plonge le spectateur dans une salutaire réflexion sur ce que signifie l'Europe - Crédits : compte Facebook @compagnieACTOpus
Fresque théâtrale et musicale, “Nous, l’Europe, banquet des peuples” plonge le spectateur dans une réflexion salutaire sur ce que signifie l’Europe - Crédits : compte Facebook @compagnieACTOpus

L’Europe est une idée mais aussi une grande question. Si le monde politique l’a traitée, en n’y associant pas toujours les citoyens, elle a été en grande partie délaissée par les arts. C’est cette “nécessité absolue de mettre une parole poétique en face du politique” qui a convaincu Roland Auzet de monter la pièce “Nous, l’Europe, banquet des peuples”. Un spectacle adapté, dans une mise en scène très contemporaine, du texte éponyme de son ami Laurent Gaudé, prix Goncourt 2004.

La réflexion sur le vide laissé par une approche exclusivement politique, pire technocratique, de la question européenne se matérialise dès les premières minutes de la pièce. “On a dit oui. Vous êtes sûrs ?”, lance un comédien à la salle. Le souvenir du “non” au référendum de 2005 sur le traité constitutionnel resurgit. C’est surtout l’impossibilité d’offrir une réponse complexe à la question posée, à son artificielle binarité, qui est pointée du doigt. La pièce convoque alors l’histoire de l’Europe, en narre le récit pour tenter de comprendre, par le biais du sensible, qui nous sommes, nous les Européens.

Des trajectoires communes

Le 12 janvier 1848 à Palerme. Depuis 2005, nous sommes ramenés à ce premier jour de la révolution sicilienne, bientôt répercuté à travers toute l’Europe dans ce qui sera plus tard nommé le Printemps des peuples. Des soulèvements populaires en quête de droit face à l’arbitraire. C’est l’avènement des nations, pensées comme cadre de la liberté, par opposition aux empires. Un peu partout sur le continent européen, ce sont des destinées partagées qui émergent.

Ces trajectoires sont rapprochées par le progrès technologique. En 1830, The Rocket, première locomotive moderne, relie Manchester à Liverpool à une vitesse alors inédite. L’Europe du milieu du XIXème siècle est une terre industrielle, où les appétits des puissants s’aiguisent, où la compétition devient le maître-mot. Une telle soif de pouvoir que les Européens en viennent à se partager le monde, comme on couperait des parts dans un gâteau, à la conférence de Berlin en 1885, qui voit une petite poignée d’hommes organiser la barbarie de la colonisation. En Namibie, le génocide des Héréros préfigure les massacres de masse à venir.

Un retour incessant de la violence

Bientôt, les rivalités entre Etats conduisent à des luttes fratricides en Europe. Les peuples sont transformés, sans distinction de nationalité, en chair à canon lors de la Première Guerre mondiale. La violence semble s’inscrire durablement dans l’histoire du continent. Encouragée par la montée du fascisme et du nazisme, elle aboutit à une nouvelle guerre totale. La Shoah est facilitée par les réseaux ferrés européens. Ceux-là mêmes qui devaient apporter la prospérité deviennent sources d’annihilation de la civilisation.

Plus jamais ça”, avait-on dit après ces deux conflits mondiaux. Pourtant, l’histoire se répète. Pour son retour à Paris, la pièce, qui accueille des artistes originaires des quatre coins d’Europe, a été retravaillée pour recevoir une comédienne ukrainienne venue jouer sa partition de l’histoire européenne. L’évocation des bombardements de Marioupol, de la violence aveugle de l’armée de Vladimir Poutine, entre en résonance avec un passé que l’on croyait, encore une fois, révolu.

Joie et espoir

Malgré ces périodes de douleurs infinies, l’Europe a aussi connu des moments d’intenses célébrations de la vie, superbement représentés par l’utilisation de la musique, du chant et de la danse au cours du spectacle, porté par des artistes qui ne sont pas que des comédiens. Sur scène, leur performance vibrante et généreuse au gré des tableaux, qui exige une folle dépense d’énergie, met en lumière la fureur de vivre qui a animé les Européens.

Les Années folles suivent la Grande Guerre dans les années 20. Au Portugal, la chanson censurée “Grandôla, Vila Morena”, diffusée à la radio en avril 1974, annonce la révolution des Œillets et la fin de la dictature. La musique accompagne aussi la chute des régimes dictatoriaux grec et espagnol.

Parfois, ces phases de libération des corps et des esprits donnent l’impression de se répondre. A l’instar de mai 68 en France, où les jeunes se lèvent contre une société conservatrice dont ils ne veulent plus, et du Printemps de Prague en Tchécoslovaquie, où la jeunesse espère que le “socialisme à visage humain” triomphera.

Une histoire construite en réaction ?

De cette fresque historique vient le sentiment qu’en Europe, les périodes de joie et d’espoir et les épisodes de violence et de destruction s’alternent inlassablement, comme s’ils étaient intimement liés. Avec une ambivalence qui donne le pire comme le meilleur.

Si les trains ont été utilisés pour assassiner des millions de Juifs, le charbon et l’acier, ressources essentielles aux guerres, sont devenus le fondement de la paix sur le Vieux Continent. A l’origine du projet européen se trouve en effet la Communauté européenne du charbon et de l’acier, créée en 1951 et qui met en commun la production de plusieurs pays.

Cette alternance entre périodes sombres et lumineuses, avec des victimes qui deviennent parfois des bourreaux et inversement, ne serait-elle pas due au fait qu’en tant qu’Européens nos trajectoires se croisent irrémédiablement ? Et à cette idée, telle que l’énonce Vlad Troitskyi, metteur en scène ukrainien et grand témoin venu livrer sa vision de l’Europe au cœur de la pièce, que “lorsque l’on regarde le monstre dans les yeux, on peut devenir comme lui” ?

“Nous, l’Europe, banquet des peuples” laisse sans doute le spectateur avec plus d’interrogations que de réponses. Mais cette réflexion que l’œuvre provoque, cette introspection souvent très dérangeante, est salutaire : ce n’est qu’en s’observant sans détourner le regard qu’il devient alors possible de réellement comprendre qui nous sommes et de construire ensemble.

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