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Enrico Letta : “La révision des traités pour supprimer le droit de veto est une nécessité absolue”

Le 19 mai dernier, trois ans après son passage au Festival d’Avignon, l’ancien président du Conseil italien Enrico Letta est à nouveau monté sur les planches pour participer en tant que grand témoin européen à la pièce de théâtre “Nous l’Europe, banquet des peuples”.

Interview Enrico Letta au Théâtre de l'Atelier le 19 mai 2022
Enrico Letta, au bar du Théâtre de l’Atelier à Paris, le 19 mai 2022, avant de participer à la pièce de théâtre “Nous l’Europe, banquet des peuples” en tant que grand témoin - Crédits : Toute l’Europe

Vaste fresque politique, qui revient sur les grands événements de l’histoire de l’Europe, la pièce “Nous, l’Europe, banquet des peuples”, au Théâtre de l’Atelier à Paris (7-29 mai), inclut maintenant une séquence sur la guerre en Ukraine. A cette occasion, invité comme grand témoin, l’actuel secrétaire du Parti démocrate italien et président de l’Institut Jacques Delors nous livre son regard sur l’actualité qui secoue le continent depuis le mois de février et sur les perspectives d’élargissement de l’Union européenne.

Toute l’Europe : La guerre en Ukraine a bouleversé les relations internationales et a provoqué un réveil du sentiment d’appartenance à l’Europe. Comment celui-ci s’explique-t-il ?

Enrico Letta : Les raisons sont nombreuses. Il s’agit d’un basculement de l’histoire qui revient au siècle dernier avec les actes de Vladimir Poutine, les chars qui passent la frontière de la Russie à l’Ukraine et l’idée que la loi du plus fort est la plus importante, alors que la grande conquête de l’Europe a été justement d’obtenir que le droit soit supérieur à la force. Il y a eu la perception d’un retour en arrière qui, dans l’histoire, n’est jamais une chose positive. Les citoyens européens ont vu l’Europe comme un espace de protection par rapport à ce basculement vers l’arrière, vers la part sombre, vers le pire de notre histoire. Et l’Europe est devenue à nouveau attractive. Beaucoup de pays veulent entrer dans l’Union, c’est le sens du succès de l’aventure européenne, mais aussi la grande responsabilité que l’on a maintenant.


La Pologne et la Hongrie font partie des pays qui accueillent le plus de réfugiés. Quelles sont les conséquences de la guerre en Ukraine sur les relations que ces deux pays entretiennent avec l’Union européenne ?

Jusqu’à présent ces deux pays étaient très liés, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le groupe de Visegrád, en tant qu’arrière-garde qui bloquait le fonctionnement de l’Union européenne, n’existe plus aujourd’hui. La guerre en Ukraine a fait bouger le centre de gravité de l’Union et la Pologne, premier pays en termes d’accueil des réfugiés ukrainiens et géographiquement proche de ce pays attaqué, se trouve aujourd’hui au centre de l’Europe. Alors que Budapest est devenue la “cinquième colonne” de Poutine en son sein. Il faut maintenant convaincre la Hongrie et Viktor Orbán de changer aussi cette position d’arrière-garde totalement négative.

Dans son discours de clôture de la Conférence sur l’avenir de l’Europe, Emmanuel Macron a proposé une “communauté politique européenne”. Vous plaidez vous-même pour une confédération européenne. Est-ce la même idée ?

Il n’y a qu’une seule grande différence, le nom de chacun de ces deux concepts. Ces deux idées sont portées par la même préoccupation : éviter de reproduire les erreurs des années 90, quand nous n’avions pas compris qu’avec l’élargissement, nous devions bâtir un lieu multilatéral pour intégrer les pays candidats. Nous avons laissé s’installer une relation bilatérale entre chaque candidat et Bruxelles qui les a laissés dehors jusqu’en 2004, puis 2007 et 2013. Certains Etats candidats ont dû attendre parfois très longtemps. Evidemment, cette attente a créé des frustrations. Et je pense que celles-ci ont joué un rôle très négatif dans l’histoire européenne. Il est essentiel que l’on ne réalise pas les mêmes erreurs. Et il faut donc créer tout de suite cette famille européenne élargie et la rendre très visible.

J’aime le terme de confédération, c’est un mot qui donne l’idée d’une institution forte, on peut la créer tout de suite, avec les 27 Etats membres et les 9 pays candidats dont l’Ukraine. Il s’agirait d’une transition qui ne limiterait pas les chances d’adhérer un jour à l’UE. En faisant partie de l’enceinte multilatérale, ce serait plus simple et accélérerait l’entrée dans l’Union.

On pourrait aussi considérer cette confédération comme l’espace auquel un pays qui ne souhaite pas adhérer à l’UE, la Suisse par exemple, pourrait faire partie. Un espace d’état de droit avec la création d’une zone de libre-échange rassemblant des pays démocratiques. On pourrait rendre cela politiquement très fort et en parallèle mener la procédure d’adhésion des pays qui désirent rejoindre l’UE, comme l’Ukraine.

Quand je pense aux pays candidats qui attendent depuis très longtemps leur intégration à l’UE, je pense à certains de leurs dirigeants qui m’ont confié : “Faut-il nous faire envahir par les Russes pour avoir le droit d’être accueillis par l’Union européenne ?”. Et ils ont raison.

Pensez-vous qu’une révision des traités concernant la prise de décision (unanimité, majorité qualifiée, droit d’initiative du Parlement européen…) soit réalisable ?

Cette révision est une nécessité absolue, parce que nous avons vu, même dans cette crise ukrainienne, les conséquences du veto de la Hongrie sur les sanctions demandées à l’encontre de la Russie. Nous avons également assisté il y a deux ans à celui de Chypre sur les sanctions envers la Biélorussie. Un petit pays a alors bloqué des négociations avec du chantage. Ces comportements donnent évidemment l’idée d’une Europe qui n’est pas sérieuse, qui n’est pas forte, qui n’est pas efficace.

Il faut donc absolument éliminer le droit de veto, c’est un point essentiel. Et pour y parvenir, nous devons mettre en place une convention basée sur un leadership de certains Etats. Je pense que parmi les cinq grands pays européens qui devraient se mettre d’accord entre eux et mener ce jeu, il y a la Pologne. Ce serait une façon de faire en sorte qu’il n’y ait plus cette opposition ouest/est dont les effets ont été si négatifs jusqu’à présent.

La Conférence sur l’avenir de l’Europe a aussi été un exercice qui a remporté un double succès. Des dizaines de milliers de citoyens européens y ont participé, ce qui est très positif, et ils ont tous montré un intérêt à le faire. Maintenant, il faut évidemment rendre ce succès concret.

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