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“Le Qatargate est une affaire criminelle et n’a aucun rapport avec le lobbying”

Le 9 décembre 2022, un scandale de corruption impliquant le Qatar et le Maroc éclaboussait le Parlement européen. Dans le livre “Qatargate”, le journaliste du quotidien belge Le Soir, Louis Colart, revient avec son collègue Joël Matriche sur les coulisses de cette enquête hors normes.

L'Italien Pier-Antonio Panzeri et la Grecque Eva Kaïlí figurent parmi les personnes inculpées dans cette affaire
L’Italien Pier-Antonio Panzeri et la Grecque Eva Kaïlí figurent parmi les personnes inculpées dans cette affaire - Crédits : Marc Dossmann, Eric Vidal / Parlement européen

Le 9 décembre 2022, les médias belges Le Soir et Knack révèlent les premiers éléments d’une affaire qui s’apprête à ébranler le Parlement européen.

Ce jour-là, la police belge découvre 700 000 euros en liquide dans le coffre-fort d’un ancien eurodéputé italien Pier-Antonio Panzeri. Quelques heures plus tard, 900 000 euros supplémentaires sont trouvés sous des couches pour bébé au domicile de la vice-présidente grecque du Parlement européen Eva Kaïlí. L’enquête va alors dévoiler un large réseau de trafic d’influence impliquant plusieurs puissances étrangères, dont le Qatar et le Maroc. Son objectif ? Influencer les décisions du Parlement européen. Plus d’un an après les premières révélations, l’enquête autour du Qatargate se poursuit. 

Dans le livre “Qatargate” publié chez Harper-Collins, les journalistes du Soir Louis Colart et Joël Matriche nous plongent dans les coulisses de cette large affaire de corruption et d’ingérence étrangère. En s’appuyant sur plus de 5 000 pages du dossier d’instruction ainsi que des écoutes téléphoniques et des rapports des services secrets belges, ils décryptent les rouages de ce système bien huilé au cœur de l’institution européenne.

Toute l’Europe : Le 9 décembre 2022, la police mène ses premières perquisitions. Vous publiez dans la foulée les premières révélations sur le Qatargate. Comment avez-vous eu vent de cette affaire ?

Louis Colart : Avec mon collègue du journal Le Soir Joël Matriche et Kristof Clerix de Knack, nous avons reçu des premières informations sur cette enquête judiciaire en septembre 2022, soit trois mois avant l’intervention policière. Au début, tout était assez flou, puis nous avons recueilli une deuxième source, puis une troisième et une quatrième. Au fur et à mesure des jours et des semaines, le dossier s’est éclairci.

Dans un premier temps, l’enquête judiciaire était sous embargo, pour limiter le risque de fuite. Nous avons donc attendu les perquisitions le 9 décembre 2022 avant de révéler nos informations. Ce jour-là, nous publions dans un premier article l’essentiel de cette affaire et notamment l’identité de deux de ses protagonistes : l’ancien eurodéputé italien Pier-Antonio Panzeri [cerveau présumé de l’opération, NDLR] ainsi que son ancien assistant Francesco Giorgi, que nous ne nommons pas dans les premiers articles, puisqu’il n’est pas une personnalité publique.

Puis rapidement, l’information fait le tour du monde ?

Dans les premiers jours, le New York Times, le Guardian, et tous les principaux médias internationaux ont parlé de cette affaire. Je pense que le dossier prend cette envergure internationale après que le nom d’Eva Kaïlí, vice-présidente du Parlement européen à l’époque, est cité. Nous ne la nommons pas dans notre premier article car son arrestation n’était pas prévue. Dans l’après-midi du 9 décembre, elle est finalement interpelée, le juge estimant qu’elle avait été prise en flagrant délit en demandant à son père d’évacuer une valise remplie d’argent liquide.

C’est aussi ce qui fait de l’affaire une “bonne histoire” et qui nous a beaucoup surpris : la circulation de l’argent liquide [la police a retrouvé 1,6 million d’euros en liquide aux domiciles de Pier-Antonio Panzeri et Eva Kaïlí, NDLR]. Ces méthodes semblent d’un autre âge ! On les retrouve dans les films où les trafiquants d’armes ou de drogue s’échangent des valises remplies d’argent. Alors qu’ici, il s’agit de trafic d’influence pour peser sur les politiques européennes.

Parmi les exemples cités dans le livre, vous racontez notamment une tentative d’influencer une résolution sur les conditions de travail des ouvriers au Qatar. Que s’est-il passé ?

Les Qataris sont très mécontents qu’une telle résolution arrive alors que leur Coupe du monde est sur le point de débuter [en novembre 2022, NDLR]. Selon plusieurs documents judiciaires, Pier-Antonio Panzeri et son équipe ont donc dans un premier temps tout mis en œuvre pour empêcher que cette résolution ne voie le jour.

Cette tentative échoue. Par la suite, ils essaient donc de modifier la rédaction de cette résolution, d’atténuer certains paragraphes, d’en évacuer d’autres. Ils utilisent pour cela un argument assez insidieux en mettant en avant une liste d’entreprises occidentales, qui travaillent au Qatar et ne respectent pas les normes minimales de leur pays d’origine. Ils la mettent entre les mains d’un maximum d’eurodéputés pour tenter d’influencer le texte. 

Autre élément : un courrier électronique envoyé par Francesco Giorgi pour le compte de son eurodéputé de l’époque Andrea Cozzolino [également inculpé dans cette affaire, NDLR]. Ce message demandait aux parlementaires du groupe socialiste de ne pas voter un paragraphe qui pointait les soupçons pesant sur l’attribution de la Coupe du monde au Qatar en 2010. Ce genre d’indice fait craindre que le texte et les votes ont pu être orientés. C’est désormais à la justice de se prononcer.

Pourquoi déployer de tels moyens pour influencer une résolution du Parlement européen alors que ce type de texte n’a pas de caractère contraignant ?

Un observateur extérieur peut en effet se demander “à quoi bon dépenser des millions d’euros sur quelques années pour un résultat qui, s’il est avéré, peut paraître un peu maigre ?”

Selon nous, cette attitude montre que le Parlement européen porte vraiment un label sur la question des droits de l’homme qui a énormément de valeur aux yeux des Etats tiers, en particulier pour des régimes autoritaires. 

Le Parlement européen a renforcé ses règles de transparence depuis les révélations en décembre 2022. Auraient-elles pu empêcher un tel scandale de se produire ?

Mon avis est assez tranché sur cette question. Les réformes entreprises depuis le scandale portent essentiellement sur des questions de transparence. Certains points permettent juste d’appliquer des règles qui existaient déjà mais qui n’étaient pas respectées, notamment les voyages payés par des tiers. De nombreux eurodéputés se sont par exemple précipités pour déclarer des voyages effectués plusieurs années auparavant parce qu’ils ne l’avaient pas fait en temps et en heure.

En réalité, cette histoire est une affaire criminelle. La présidente du Parlement européen Roberta Metsola le disait elle-même dans son premier discours peu de temps après les révélations : on ne peut pas empêcher quelqu’un qui veut recevoir des sacs de billets de le faire. Cette affaire est donc d’ordre criminelle.

D’ailleurs, les personnes inculpées à ce jour le sont notamment comme membre d’une organisation criminelle présumée. L’affaire n’a aucun rapport avec le lobbying en vérité, puisqu’ici tout est occulte, tout est fait en secret.

Trois députés européens sont mis en cause dans cette affaire. Qu’en est-il de leur situation ?

Les trois eurodéputés [Eva Kaïlí, Andrea Cozzolino et Marc Tarabella, NDLR] ont été inculpés et leur immunité a été levée par le Parlement européen. Ils ont également été exclus ou ont démissionné de leur groupe et siègent désormais parmi les non-inscrits.

Mais ils peuvent tout à fait continuer à travailler. C’est la démonstration du temps long de la justice. Ils sont libérés sous condition parce qu’ils ne peuvent être gardés indéfiniment en détention préventive. Une fois les risques de collusion éventuelle ou de destruction de preuve évacués, les personnes sont libérées jusqu’au jour de leur jugement et de leur éventuelle condamnation.

La justice belge est chargée de mener l’instruction car les faits se sont déroulés sur son sol. N’aurait-il pas fallu la confier à une instance européenne ?

C’est vrai que cette enquête est un peu lourde pour les frêles épaules de la justice belge. Tout n’est pas parfait dans l’enquête judiciaire et certains actes sont un peu curieux. Par exemple, Pier-Antonio Panzeri et Francesco Giorgi ont passé trois jours dans la même cellule en décembre 2022, alors qu’il existait clairement un risque de collusion. Le départ du juge Michel Claise [ce dernier s’est retiré du dossier en juin 2023 pour des soupçons de conflits d’intérêts, NDLR] pose également des questions.

Actuellement, le Parquet européen [entré en fonction en juin 2021, NDLR] n’est pas compétent pour ce type d’affaires puisqu’il n’y aurait, selon l’état actuel de l’enquête, pas d’atteinte au budget de l’Union européenne. Il s’agit d’une affaire de corruption entre des Etats extérieurs et éventuellement des responsables européens.

Faudrait-il élargir le périmètre et le champ d’action du Parquet européen ? C’est une bonne question. Il lui faut encore un peu de temps pour se mettre parfaitement en place mais il obtient déjà des résultats dans la lutte contre le blanchiment ou les fraudes à la TVA au sein de l’Union européenne.

Où en-est l’enquête judiciaire ? Un procès est-il envisageable prochainement ?

Une demi-douzaine de personnes sont inculpées dans ce dossier, dont Pier-Antonio Panzeri, le cerveau présumé. Ce dernier est passé aux aveux puisqu’il a noué un accord dit de “repenti” avec le parquet fédéral belge. En échange d’une peine réduite, il s’est engagé à faire des déclarations complètes et substantielles aux enquêteurs. C’est une loi récente en Belgique, directement inspirée de celle qui existe en Italie pour tenter de percer le coffre-fort des mafias. Avoir des repentis est parfois le seul moyen d’avoir des éléments sur des organisations aussi secrètes et occultes. Francesco Giorgi, son ancien assistant, a également fait des aveux partiels très intéressants pour l’enquête puisqu’il confirme à plusieurs reprises les dires de Pier-Antonio Panzeri.

En revanche, sa compagne, Eva Kaïlí, nie toute implication. Elle est tout de même inculpée pour organisation criminelle, corruption et blanchiment. Selon elle, son lobbying très voyant en faveur du Qatar n’est pas le fait de la corruption mais reflète ses opinions politiques. Les deux autres eurodéputés en exercice également inculpés, le Napolitain Andrea Cozzolino et le Belge Marc Tarabella, nient également toute implication.

L’instruction est toujours en cours et pourrait encore durer. D’autant que les avocats de Mme Kaïlí ont demandé un contrôle de l’instruction. Ils demandent à vérifier si celle-ci a été menée dans les règles. Ces derniers accusent notamment la justice belge d’avoir enfreint l’immunité parlementaire de leur cliente. Il est encore beaucoup trop tôt pour avoir éventuellement une date de procès. En revanche, on peut être à peu près certain que celui-ci ne se tiendra pas en 2024.

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