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Dominique Reynié :"face à la crise grecque, c'est l'Europe des laxistes contre l'Europe des rigoureux"

Actualité 26.03.2010

Dominique Reynié est professeur à Sciences po Paris et directeur général de la Fondation pour l'innovation politique (Fondapol). Au lendemain de l'accord conclu par les Etats membres de la zone euro sur une aide financière à la Grèce, et de la publication d'une importante enquête d'opinion, réalisée par l'Ifop pour la Fondapol et intitulée "L'Europe, la crise grecque et nous", il revient pour Touteleurope.fr sur cette crise inédite que traverse la monnaie unique.

Touteleurope.fr : Les Etats membres de la zone euro se sont finalement accordés sur un mécanisme d'aide à la Grèce. Cet accord était-il prévisible ?

 

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C'est en pourcentage la part d'Allemands qui ne souhaitent pas que leur pays vienne en aide financièrement à la Grèce. Ils sont 78% en Grande-Bretagne. L'enquête de la Fondapol révèle un clivage dans l'Union européenne entre les pays qui sont en faveur de la solidarité, comme la France, l'Espagne et l'Italie, et les autres favorables à plus de rigueur.

Découvrir les résultats de l'enquête [pdf]

Dominique Reynié : Il n'était pas certain que les protagonistes parviennent à s'accorder sur une aide qui au départ les divisait.

Je ne pense pas que le résultat était attendu, mais je pense qu'il était nécessaire en ce sens que les Européens n'auraient pas compris que l'Union européenne, en temps de crise, ne soit pas en mesure de prendre une décision de nature à aider les pays en difficulté.

Mais ce n'est pas une décision qui était naturelle à prendre compte-tenu du fait qu'elle était inédite, rappelons que c'est la première crise de ce type, et compte-tenu du fait qu'il s'agit avant tout de modes de fonctionnement qui n'ont jamais été conçus.


Touteleurope.fr : Comment expliquer que l'Allemagne, pays le plus réticent à cette aide, ait finalement assoupli sa position ?

D.R. : Angela Merkel n'était pas nécessairement réticente mais elle a conditionné sa décision, ce qui parait d'autant plus compréhensible que c'était une première crise mais certainement pas la dernière.

Je dis qu'elle n'était pas réticente dans le sens où on ne pouvait pas imaginer une crise majeure de la zone euro, qui aurait affecté également l'Allemagne. Et on ne pouvait pas non plus imaginer que la décision ne serait pas conditionnée dans la mesure où pour l'Allemagne il n'est pas possible de venir en aide à un pays en difficulté sans s'interroger sur les causes de cette difficulté, et sans demander au pays en difficulté, en l'espèce la Grèce, si toutes les mesures ont été prises au niveau domestique.


Touteleurope.fr : L'influence d'Angela Merkel sur le texte de l'accord est très palpable d'ailleurs ...

D.R. : Oui, en effet. Je pense que ce qu'il faut retenir de cette crise c'est une Europe qui invente un modèle de décision et une Allemagne qui en effet est en mesure de faire, ou de ne pas faire, une décision, et de la faire à ses conditions, les conditions étant données comme des règles de rigueur au plan européen comme au plan national.


Touteleurope.fr : Peut-on imaginer que le mécanisme prévu pour la Grèce soit appliqué à d'autres Etats, comme l'Espagne ou le Portugal ?

D.R. : Oui c'est envisageable. Il est cependant préférable que la succession des crises ne soient pas trop rapprochée, ni que les crises ne soient trop violentes.

L'Europe n'a pas la capacité de faire face à une série de crises, du type de la crise grecque, qui seraient trop rapprochées dans le temps et qui obligeraient les Européens encore 'valides', donc de moins en moins nombreux, à prendre des décisions coûteuses.


Touteleurope.fr :  L'accord du 25 mars va-t-il permettre de redonner confiance aux marchés en la zone euro ?

D.R. : Je ne pense pas que cela soit suffisant. Là aussi je pense que sans cet accord, la situation aurait été catastrophique. Mais cet accord ne suffira pas à rassurer totalement les marchés, à changer le regard que l'on va porter sur l'euro.

Il y a certainement un premier pas franchi, et encore une fois il fallait le faire sinon la situation aurait été catastrophique. L'Europe a pris la bonne direction en quelque sorte.

Ce que je crois très important c'est qu'à partir de maintenant un message est adressé à tous les Etats membres de l'Union et ce message est que s'ils ne veulent pas se retrouver dans une situation comme celle-ci, qui est quand même une situation très inconfortable pour les Grecs, il faut prendre des mesures nationales dès maintenant de rigueur, d'économie, en tout cas d'équilibre des finances pour éviter une dégradation de ce type.


Touteleurope.fr :  La Fondapol a publié hier les résultats d'une enquête d'opinion européenne sur la crise grecque et plus largement sur la crise des finances publiques au sein de l’Union. Quelles sont les "deux Europe" que cette enquête révèle ?

D.R. : En fait il y a une Europe qui souhaite un système providentiel et redistributif, qui est peut-être aujourd'hui l'Europe fragile et en difficulté, on le voit avec l'Italie, l'Espagne, mais également la France.

Et puis il y a une autre Europe, avec à sa tête l'Allemagne, qui imagine une Europe capable de faire jouer des mécanismes de solidarité mais à la condition que des efforts nationaux aient déjà été actés et consentis auparavant.

Il y a donc réellement deux conceptions de l'Europe. On ne peut pas imaginer que la conception allemande ne l'emporte pas, c'est-à-dire que les pays de l'Union européenne ne pourront pas compter sur un mécanisme de redistribution s'ils n'ont pas chez eux fait les efforts nécessaires.

Donc soit il n'y aura pas une Union telle qu'on peut l'imaginer, c'est-à-dire capable d'aider dans les contextes de crise, soit il y aura une Europe qui sera convertie au rigorisme allemand. Donc il faudra du temps.


Touteleurope.fr : Votre enquête révèle que 76 % des Allemands et 78 % des Britanniques ne souhaitent pas que leur pays aide financièrement la Grèce. Pouvait-on s'attendre à une telle absence de solidarité ?

D.R. : Je ne crois pas qu'il y ait eu absence de solidarité. Comme vous le savez les Grecs ont tout de même lourdement fauté, y compris sur la qualité des chiffres qu'ils ont publiés.

S'il n'y a pas de confiance dans les indicateurs que publient les Etats, indicateurs qui sont quand même chargés de montrer comment ils respectent les accords européens, on peut s'attendre à des jugements sévères.

Donc je ne sais pas s'il y a manque de solidarité, mais en tout cas aujourd'hui les Européens ont trouvé une voie pour aider le Grèce. Ce qui est plus révélateur c'est la présence du FMI qui démontre que l'Union, malgré l'euro, est loin d'être l'Union qu'elle prétend être. C'est désagréable à constater mais il faut le constater.

Mais les Européens n'ont pas eu le choix, ils avaient besoin d'une réserve supplémentaire. Les Etats qui vont prêter à la Grèce sont des Etats qui sont très endettés. Ils vont donc emprunter pour aider un pays plus endetté qu'eux.


Touteleurope.fr : La crise de l'euro ne risque-t-elle pas d'engendrer un repli des Etats sur eux-mêmes ?

D.R. : Je ne le pense pas. Les nations européennes n'ont pas d'avenir en dehors de l'Union. Les pays le savent, les gouvernements le savent aussi.

En revanche ce qu'il peut se passer c'est que l'Europe se fragmente en sous-groupes de pays qui vont se reconnaître mutuellement comme respectant le même type de règles.

On ne verra pas cohabiter des pays laxistes avec des pays rigoureux parce que la crise rendra très difficile ce type de cohabitation. Et c'est là que nous voyons que l'Union a un caractère artificiel dans la mesure où, au premier coup de tempête, des différences apparaissent entre des pays qui ont tenu leurs finances publiques et des pays qui ont été laxistes.


Touteleurope.fr : Le Fonds monétaire européen va-t-il voir le jour ?

D.R. : Je ne peux pas prédire si le FME verra le jour en tant que tel, mais cela me parait une possibilité, d'autant que la crise a montré qu'il fallait ce type d'institution.

Ce qui me parait certain c'est qu'on ne peut pas avoir une Union européenne qui ne traverse pas des crises économiques et monétaires et donc ça suppose un système un solidarité. Donc à la fois des règles nationales rigoureuses, un système européen légitime et clair, mais aussi une réserve qui permette de venir en aide à un pays qui fait face, sinon à une crise économique, mais pourquoi pas à un cataclysme, une crise environnementale ou technologique.

Si les institutions européennes ne sont pas capables de le faire, alors on peut dire qu'il n'y a pas d'Union européenne. Mais cela ne peut pas se faire sans règle.

 

En savoir plus

L'Europe, la crise grecque et nous [pdf] - Enquête de la Fondapol (France, Allemagne, Royaume-Uni, Italie, Espagne)

Consensus européen sur l'aide à la Grèce - Touteleurope.fr