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Vaccination contre le Covid-19 en Europe : où en est-on ?

Question-Réponse 26.01.2021 Barthélémy Gaillard

Face à l'épidémie de Covid-19 qui sévit sur le territoire européen depuis plus d'un an, les Vingt-Sept ont engagé des campagnes de vaccination le 27 décembre dernier. Où en sont-elles aujourd'hui, quelles difficultés connaissent les Etats membres et comment l'Union européenne les aide-t-elle à les surmonter ?

Enjeu sanitaire majeur, la vaccination contre le covid-19 soulève également d'importantes questions géopolitiques - Crédits : bojanstory / iStock

Enjeu sanitaire majeur, la vaccination contre le covid-19 soulève également d'importantes questions géopolitiques - Crédits : bojanstory / iStock

CE QUE VOUS ALLEZ APPRENDRE DANS CET ARTICLE

La Commission européenne des médicaments a autorisé la mise sur le marché conditionnelle des vaccins de Pfizer/BioNTech et Moderna, permettant aux Etats membres d'entamer leurs campagnes dès le 27 décembre, avec des résultats contrastés jusqu'ici.

Au 21 janvier, la France a inoculé 1,09 million de doses à sa population, un chiffre moins élevé qu'en Italie (1,43 million) ou en Espagne (1,24 million), et qui fait l'objet de critiques.

La Commission défend le principe d'un égal accès au vaccin entre les Etats membres, dont certaines capitales européennes se plaignent, accusant Bruxelles de ralentir le rythme des campagnes nationales.

Avec près de 450 000 morts du coronavirus depuis début 2020, l'Union européenne a payé un lourd tribut à la pandémie qui touche la planète. Pour stopper l'hémorragie, elle a donc joué un rôle déterminant dans la signature de contrats de pré-achat auprès de 6 laboratoires, pour un total de 2,275 milliards de doses et autorisé jusqu'ici la mise sur le marché conditionnelle de deux vaccins élaborés par Pfizer/BioNTech d'une part et Moderna de l'autre. Le 27 décembre, les Vingt-Sept ont donc pu entamer leurs campagnes de vaccination, qui connaissent jusqu'ici des fortunes diverses, et soulèvent des problématiques logistiques, économiques et politiques d'ampleur. Les stocks négociés avec les deux laboratoires s'élèvent à 760 millions de doses, de quoi immuniser 380 millions d'Européens, et donc couvrir les besoins du continent à court terme.

Vaccin contre le Covid-19 : quel rôle joue l'Union européenne ?

Comment les doses sont-elles réparties entre les Etats membres ?

Chaque Etat membre a ainsi droit à une part du stock constitué par la Commission européenne proportionnelle à sa population. Pour la France, elle devrait se situer autour de 15 %, soit 341 millions de doses au total environ. La plupart des traitements vaccinaux à l'étude se réalisant en deux injections, cela permettrait à l'Etat français de pouvoir assurer la vaccination d'au moins 170 millions de personnes. Néanmoins, les pays de l'UE ne sont pas tenus d'acheter la totalité du stock pré-réservé par la Commission européenne. Ils sont libres de fixer la quantité de vaccins dont ils ont besoin, qu'ils peuvent donc acheter au prix fixe défini dans le contrat cadre signé entre l'exécutif européen et les laboratoires. De la même façon, si un Etat venait à ne pas vouloir acheter l'ensemble du stock qui lui était réservé, il serait alors possible pour un autre pays d'acheter ses doses restantes.

Dans les faits, au 19 janvier, Pfizer/BioNTech et Moderna, les deux laboratoires qui ont obtenu l'autorisation de mise sur le marché européen, ont livré 13 millions de doses aux Etats membres, dont 5 millions ont été injectées, affirme un fonctionnaire de la Commission européenne.

Comment les campagnes de vaccination des Etats membres avancent-elles ?

En France, la première campagne de vaccination à destination des personnes âgées vivant en EHPAD a donc débuté le 27 décembre. Elle se décomposait à l'origine en trois phases : la première, à destination des personnes âgées vivant en EHPAD, la seconde, ciblant les personnes de plus de 75 ans et les personnels soignants de plus 50 ans, puis la population générale. Elle fait depuis ce lancement l'objet de nombreuses critiques, tant le pays semble avoir pris du retard par rapport à ses voisins européens. En effet, selon la comptabilité établie par Politico au 25 janvier, 1,09 million personnes avaient reçu une première dose de vaccin, contre 1,43 million en Italie ou encore 1,24 million en Espagne.

Evolution du nombre de doses de vaccin administrées par Etat membre depuis le 27/12/20. Source : Our World in Data

Une comparaison de chiffres bruts nuancée par le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal le 2 janvier 2021 dans les colonnes du Parisien : "Pour la première phase, […] ce sont les vaccins qui se déplacent à nos aînés, pas l’inverse. Les Allemands [qui ont le plus grand nombre de personnes vaccinées de l'UE N.D.L.R.] ont, eux, un champ plus large en ciblant d’autres populations", a-t-il argumenté. La France tente néanmoins de rectifier le tir en bousculant son calendrier : le 4 janvier, elle a notamment ouvert la vaccination aux personnels soignants de plus de 50 ans, initialement prévue début février. Les citoyens de plus de 75 ans ne résidant pas en EHPAD peuvent également s'inscrire sur le site Santé.fr depuis le 14 janvier. La vaccination a également été ouverte aux personnes dites "vulnérables" - quel que soit leur âge - depuis le lundi 18 janvier. Le gouvernement a donc élargi la cible de sa stratégie vaccinale et adapté son organisation en fonction, en ouvrant 900 centres de vaccination à compter de la même date.

Comment fonctionnent les vaccins à ARN messager ?

Qu'il s'agisse du vaccin de PfizerBioNTech ou de Moderna, les deux reposent sur la même technologie vaccinale dite de l'ARN messager. Le docteur Nathan Peiffer-Smadja, infectiologue à l'hôpital Bichat de Paris, en résume le fonctionnement lors d'une conférence organisée par la Représentation en France de la Commission européenne : "Avec les vaccins à ARN messager, on isole puis on inocule la partie du matériel génétique du virus qui va produire la protéine Spike chez les patients traités. La protéine Spike, c'est ce qui permet au corps de se défendre et qui empêche le virus de se propager dans les cellules humaines."

Quels problèmes les Vingt-Sept rencontrent-ils ?

  • La crainte d'une pénurie à court terme

La lenteur des campagnes de la vaccination sur le continent a poussé certains observateurs à pointer du doigt les lacunes européennes en la matière. Le gouvernement allemand a notamment déclaré que les stocks qui lui sont alloués jusqu'ici sont insuffisants pour tenir le rythme de vaccination initialement prévu. Ce qui peut sembler paradoxal car le premier vaccin commercialisé sur le continent a été conçu en partie par un laboratoire allemand (BioNTech). Ainsi, le journal Die Welt déplore que "le fruit de la recherche allemande soit largement disponible aux États-Unis mais demeure une denrée rare en Allemagne". Pour redresser la barre et éviter une pénurie au niveau européen, la Commission européenne a donc signé le 8 janvier un deuxième contrat avec Pfizer/BioNTech pour 300 millions de doses supplémentaires. Le consortium a également affirmé qu'il allait faire des travaux dans son usine belge pour augmenter sa capacité de production, ce qui entraîne néanmoins un retard d'une semaine pour les carnets de commande.

Ce constat pose néanmoins une question : à qui les laboratoires ayant signé des contrats avec plusieurs grandes puissances mondiales accordent-ils réellement la priorité ? Les laboratoires engagés dans la recherche d'un vaccin étant face à une demande mondiale exponentielle, cette situation les place de fait en position de force.

Là encore, l'exemple de Sanofi illustre bien la problématique. Sanofi ayant pris des précommandes prioritaires des Etats-Unis comme de l'Union européenne, qui bénéficierait réellement de la primeur lorsque la production sera engagée ? Interrogée à ce sujet à la mi-mai 2020, Agnès Pannier-Runacher, ministre déléguée française chargée de l'Industrie, s'est voulue rassurante sans totalement répondre à la question : "Le patron de Sanofi France m'a confirmé que le vaccin serait accessible à tous les pays et qu’évidemment il serait accessible aux Français, ce d'autant qu'il a des capacités de production en France".

  • Le contrôle de la production des laboratoires et de l'approvisionnement

En parallèle, la Commission européenne tente donc de coordonner la distribution des doses et les campagnes de vaccination dans l'ensemble des Etats membres. Elle a ainsi garanti l'égal accès aux doses de vaccins aux Vingt-Sept, un engagement qui montre ses limites, à en croire le ministre de la Santé français Olivier Véran. Alors que Paris avait annoncé qu'il disposerait d'un million de doses du vaccin au 31 décembre, ce dernier a en effet affirmé le 5 janvier que la Commission européenne avait décidé "de plafonner les livraisons par pays à 520 000 doses par semaine, afin de faciliter la logistique et d’assurer un traitement équitable entre tous les pays", rapporte France Info. Les premières livraisons de doses du vaccin de Moderna, à hauteur de 500 000 par semaine en ce qui concerne la France, devraient également permettre de dissiper les craintes quant à une potentielle pénurie.

Si la Commission européenne a obtenu des engagements de livraisons trimestriels en nombre de doses de la part des laboratoires, elle cherche donc désormais à connaître le détail des formulaires de commande nationaux rempli par chaque Etat, non mentionné dans les contrats passés. La directrice générale de la Santé et de la Sécurité de la Commission européenne Sandra Gallina a déclaré vouloir recueillir ces informations auprès des gouvernements. Cela permettrait de pouvoir déterminer si oui ou non les laboratoires remplissent leurs obligations vis-à-vis des Etats européens, ou si les problèmes rencontrés dans les campagnes de vaccination relèvent plutôt de la compétence des gouvernements.

Autre point sur lequel la Commission européenne engage un rapport de force avec les laboratoires : la question du nombre de doses contenues dans chaque flacon livré. Initialement, Pfizer/BioNTech avait estimé que chacun des flacons contenait en effet cinq doses, tandis qu'après usage, l'Agence européenne des médicaments, elle, a affirmé qu'ils en contenaient six. Prenant en compte cette nouvelle donnée, et sachant que le consortium s'est engagé à livrer un nombre de doses précis, celui-ci a donc annoncé qu'il produirait 20 % de flacons en moins que prévu, ces derniers permettant de traiter plus de personnes. A la suite de cette controverse, le Conseil européen a affirmé le 21 janvier qu'il veillerait à ce que les laboratoires "remplissent leurs obligations contractuelles".

  • L'avancée coordonnée des campagnes de vaccination en Europe

En valeur relative, la proportion des personnes vaccinées au sein des populations des Etats membres varie pour l'instant de 1 à 4. Des disparités que la Commission européenne veut aplanir, pour parvenir à l'objectif d'une immunité collective au niveau du continent. En effet, les importants flux de population qui traversent l'espace européen rendent les Vingt-Sept particulièrement interdépendants. En d'autres termes, parvenir à l'immunité collective en France sans l'atteindre en Espagne n'aurait que peu d'utilité. C'est la raison pour laquelle l'exécutif européen a fixé des objectifs vaccinaux au niveau de l'Union : immuniser 80 % des Européens à risque d'ici la fin du mois de mars, ce qui représente 64 millions de doses, puis traiter 70 % des Européens "d'ici l'été", rapporte une source à Bruxelles.

  • L'apparition de variants du coronavirus

Outre leurs problématiques économiques et politiques, les campagnes de vaccination européennes sont également confrontées à un enjeu scientifique. L'apparition de variants du coronavirus au Royaume-Uni, en Bavière, au Brésil, en Californie et en Afrique du Sud laisse planer la crainte que les premiers vaccins actuellement inoculés sur le continent soient inopérants contre cette nouvelle menace. Néanmoins, BioNTech a affirmé que le vaccin qu'il co-produit avec Pfizer s'était révélé efficace contre une des mutations du Covid-19 produite par le variant britannique, tandis que Moderna a confirmé que son injection opérait contre les variants sud-africain et britannique. Des travaux sont menés pour s'assurer que ces vaccins fonctionnent contre l'ensemble des mutations connues jusqu'ici.

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Où en sont les autres grandes puissances ?

La pandémie de Covid-19 qui frappe la planète a paralysé l'économie mondiale, mais pas la communauté scientifique, lancée dans une course effrénée au vaccin depuis de longs mois. Le 22 janvier, l'OMS estimait que 237 vaccins potentiels étaient actuellement à l'étude dans le monde, dont 64 étaient testés sur l'homme et 10 dans la dernière phase des essais cliniques avant demande d'homologation. Ces recherches aiguisent les appétits des grandes puissances mondiales, qui se livrent à une compétition pour réserver un maximum de doses à leur population.

Aux Etats-Unis, Donald Trump a tenté de racheter un laboratoire allemand dès mars 2020 avant de s'assurer la priorité sur les livraisons d'un potentiel vaccin auprès de la branche américaine de Sanofi. Les Etats-Unis ont depuis dépensé 10 milliards de dollars dans six projets et ont entamé leur campagne de vaccination le 14 décembre, en même temps que le Canada. Washington a autorisé l'utilisation d'urgence des vaccins de Pfizer-BioNTech et de Moderna, pour 300 millions de doses au total. Le 25 janvier, l'administration américaine avait déjà inoculé une première dose de vaccin à 22,73 millions de ses citoyens. Autre pays qui se distingue dans la course à la vaccination : Israël. Le pays affiche en effet le plus fort taux d'inoculation du vaccin au monde, avec 44,88 % des habitants ayant reçu une dose au 25 janvier, soit 27 fois plus que le niveau constaté en France (1,67).

De leur côté, la Chine et la Russie recourent plus volontiers à la recherche publique. La première développe ainsi son propre programme. Après avoir autorisé l'usage d'un vaccin expérimental dans les rangs de son armée, elle a entamé une campagne de vaccination en juillet dernier et ainsi déjà immunisé 15 millions personnes au 20 janvier. Elle compte passer la barre des 50 millions de personnes vaccinées d'ici à la mi-février. La Chine a finalement rejoint le mécanisme de vaccination à l'échelle mondiale COVAX début octobre 2020, à l'inverse des Etats-Unis.

La Russie avait quant à elle déjà inoculé son vaccin Spoutnik V à 1 million de personnes au 13 janvier. Fruit de la collaboration entre le laboratoire Gamaleïa et le ministère russe de la Défense, il affiche un taux d'efficacité de 91 % d'après les résultats dévoilés par l'équipe de recherche.

Ce vaccin a séduit la Hongrie, un Etat membre en opposition frontale avec l'Union européenne sur certains sujets (état de droit, migrations...), et qui tenait à s'affranchir de la stratégie européenne de vaccination pour marquer son indépendance vis-à-vis de Bruxelles. Après avoir reçu les premiers échantillons de Spoutnik V fin novembre, des problèmes d'approvisionnement ont poussé Budapest à recourir au vaccin BioNTech/Pfizer. Sans se conformer complètement à la stratégie de coordination européenne pour autant, puisque le gouvernement hongrois a tenu à lancer sa campagne de vaccination le 26 décembre, soit la veille de la date sur laquelle s'étaient accordés les autres Etats membres. Depuis, l'autorité hongroise de réglementation des médicaments a accordé son feu vert au vaccin Spoutnik V ainsi qu'au vaccin d'AsztraZeneca, alors qu'aucun des deux n'a été validé par l'EMA.

Autre pays à la communication et la stratégie qui détone, l'Iran. Le guide suprême de la République islamique Ali Khamenei a annoncé qu'il interdisait l'importation des vaccins occidentaux sur le sol iranien, provoquant la colère de la population et du personnel soignant.

Ces stratégies sanitaires illustrent bien la dimension éminemment politique que revêt la course au vaccin, les choix de chaque Etat recoupant les lignes de fracture géopolitiques aux niveaux européen et mondial.