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Qu'est-ce que le groupe de Visegrád ?

Question-Réponse 28.09.2018 Jules Lastennet

Le groupe de Visegrád (également appelé V4 ou encore Visegrád 4) désigne un ensemble de quatre pays d'Europe centrale : la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie. Formé en 1991 à la fin de la Guerre froide, il a d'abord permis à ses membres de faciliter leur intégration au sein de l'Union européenne et de l'OTAN. Cette plateforme a gagné en notoriété et en influence au cours des dernières années, utilisée par ses membres pour défendre des positions communes. Le groupe de Visegrád prône par exemple une politique restrictive en matière d'immigration ou encore une Europe faisant la part belle aux souverainetés nationales.

Les dirigeants des pays du groupe de Visegrad, en juin 2018. De gauche à droite : Mateusz Morawiecki, Peter Pellegrini, Viktor Orban et Andrej Babis

Les dirigeants des pays du groupe de Visegrad, en juin 2018. De gauche à droite : Mateusz Morawiecki, Peter Pellegrini, Viktor Orban et Andrej Babis - Crédits : présidence hongroise du groupe de Visegrad

Comment est né le groupe de Visegrád ?

Le groupe de Visegrád trouve son origine historique dans une rencontre entre les rois de Bohême, de Hongrie et de Pologne, en 1335, dans la ville hongroise de Visegrád (à ne pas confondre avec la ville bosnienne de Višegrad).

Un événement très ancien, mais qui est resté ancré dans la mémoire collective de ces pays dans la mesure où c'est dans cette même ville de Visegrád que se rencontreront, le 15 février 1991, les nouveaux dirigeants de Hongrie, Pologne et Tchécoslovaquie. Dans le contexte de la chute de l'Union soviétique et de la fin de la Guerre froide, ces trois pays décident en effet de former le "triangle de Visegrád" afin de lancer le processus d'intégration européenne.

De trois membres, le groupe passe à quatre lorsqu'en 1993 la Tchécoslovaquie se scinde en deux pays distincts : la République tchèque et la Slovaquie.

Quelles ont été les premières concrétisations du groupe de Visegrád ?

La première raison d'être du groupe de Visegrád a été de faciliter et d'accélérer l'intégration de ses trois puis quatre membres à l'Union européenne et à l'Alliance atlantique. Anciens satellites de l'Union soviétique pendant la Guerre froide, Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie ont en effet entamé, dès 1991, un rapide rapprochement avec l'Europe occidentale et les Etats-Unis. Cela s'est concrétisé avec l'intégration de ces pays à l'OTAN dès 1999 (2004 pour la Slovaquie), puis à l'UE lors du grand élargissement de mai 2004.

Carte du groupe de Visegrád
En vert : le groupe de Visegrád

Par la suite, la coopération entre les quatre membres du groupe de Visegrád (V4) a eu tendance à se distendre. Les objectifs initiaux ont en effet été atteints et l'utilité du bloc est par conséquent devenue moins évidente. Les rencontres restent toutefois régulières et les quatre pays continuent de faire valoir des positions communes sur certaines politiques européennes. Comme l'explique l'historien Georges Mink, le V4 s'oppose par exemple à l'idée d'harmonisation fiscale et fait valoir sa volonté d'accroître la mobilité du marché du travail européen.

En outre, le Fonds international de Visegrád est créé en 1999. Doté d'un budget annuel de 8 millions d'euros, il propose des bourses scolaires et de recherche et favorise la coopération transfrontalière entre les quatre pays membres du groupe.

Pourquoi entendons-nous aujourd'hui parler du groupe de Visegrád ?

Longtemps inconnu du grand public, le groupe de Visegrád ne cesse de gagner en notoriété depuis l'automne 2015. Cela est principalement dû à la proximité idéologique des dirigeants hongrois, polonais, slovaque et tchèque – respectivement Viktor Orban, Beata Szydlo (de 2015 à 2017) puis Mateusz Morawiecki, Robert Fico (de 2012 à 2018) puis Peter Pellegrini et Bohuslav Sobotka (de 2014 à 2017) puis Andrej Babis – et ce en dépit de leurs divergences partisanes.

Et cette proximité de vues s'est vérifiée plus particulièrement sur la question des migrations. En septembre 2015, le groupe de Visegrád a en effet élaboré une position commune à l'encontre de la politique de répartition des réfugiés par quotas au sein de l'Union européenne, proposée par le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker. Soucieux de fermer leurs frontières aux étrangers, notamment musulmans, ces pays n'ont cessé depuis de défendre cette ligne dure. Jusqu'à obtenir gain de cause lors du sommet de Bratislava du 16 septembre, au cours duquel la Commission européenne et les Etats membres ont accepté de renoncer à la politique de répartition par quotas. A Bratislava, le V4 a mis en avant le concept de "solidarité flexible", visant à laisser les Etats libres de leurs "formes de contribution" à la politique migratoire.

Depuis, le groupe de Visegrád s'emploie à bloquer la réforme du règlement de Dublin, régissant la gestion des demandes d'asile au sein de l'UE. En effet, selon ce système, cette charge revient automatiquement au premier pays d'entrée des demandeurs d'asile, actuellement les Etats membres du pourtour méditerranéen. Un texte revenant sur ce principe est à l'étude depuis des mois, mais certains pays, craignant de se voir imposer l'accueil de demandeurs d'asile, s'y opposent catégoriquement. C'est donc particulièrement le cas de la Hongrie, de la Pologne, de la République tchèque et de la Slovaquie.

Asile et migrations dans l'Union européenne

Outre l'immigration, quels sont les points de convergence des membres du groupe de Visegrád ?

D'un point de vue général, la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie se rejoignent actuellement pour défendre la souveraineté des Etats membres au sein de l'Union européenne. Farouche défenseur du Marché unique et des quatre libertés de circulation (des personnes, des biens, des marchandises et des services), le groupe de Visegrád prône en revanche un rapatriement de compétences au niveau national et un renforcement du Conseil européen au détriment de la Commission.

Les pays membres du groupe de Visegrád font également souvent front commun sur les questions économiques et sociales et défendent une vision libérale du marché unique européen. Ces pays ont ainsi dénoncé ensemble la révision de la directive sur les travailleurs détachés, sans pour autant parvenir à l'empêcher.

"En l'absence du Royaume-Uni au sein de l'Union, le V4 reprend le flambeau de la critique du fédéralisme et des élites bruxelloises", résume ainsi Cyrille Bret, maître de conférences à Sciences Po. De plus, le groupe de Visegrád "promeut une conception de la démocratie rognant les contrepouvoirs", et cherche à affaiblir "les mécanismes de protection de minorités politiques, sexuelles, ethniques ou linguistiques". Pour Jacques Rupnik, directeur de recherche à Sciences Po et spécialiste des pays d'Europe centrale et orientale, "ils n'ont pas confiance dans le modèle occidental d'une société multiculturelle".

Et les partis ultra-conservateurs Droit et justice en Pologne et Fidesz en Hongrie se sont attaqués à leurs cours constitutionnelles ou encore à l'indépendance des médias, s'attirant d'ailleurs les critiques des Européens au point d'être aujourd'hui sous la menace de sanctions pour ces atteints à l'Etat de droit.

Quelles sont les limites du groupe de Visegrád ?

Sur le plan collectif, la principale limite dans l'influence croissante du groupe de Visegrád vient de son poids économique encore relativement restreint. Si le V4 représente environ 64 millions d'habitants – un chiffre très proche de la population de la France, de l'Italie et du Royaume-Uni – son économie demeure plus éloignée des grands pays d'Europe occidentale. D'autant plus que ces quatre pays font partie des principaux récipiendaires des fonds structurels européens : 83 milliards d'euros pour la période 2014-2020 pour la seule Pologne. Critique du fonctionnement de l'Union européenne et défenseur des souverainetés nationales, le groupe de Visegrád n'a toutefois pas intérêt à voir l'UE péricliter ou à réclamer une sortie de l'Union sur le modèle du Royaume-Uni.

Par ailleurs, plusieurs divergences notables existent entre les quatre membres du groupe de Visegrád. A cet égard, seule la Slovaquie fait partie de la zone euro. Le pays se tient par conséquent à l'écart des inquiétudes régulièrement émises par la Hongrie, la Pologne et la République tchèque, selon lesquelles la zone euro aurait vocation à devenir le noyau dur de l'Europe au détriment des autres Etats membres.

Enfin, le V4 ne dispose pas de position commune vis-à-vis de la Russie. Si cette dernière est très proche de la Hongrie – elle y construit des réacteurs nucléaires – et de la République tchèque et de la Slovaquie – qui dépendent de son gaz – ce n'est pas le cas de la Pologne, très préoccupée par de potentielles poussées belliqueuses du gouvernement de Vladimir Poutine en Europe de l'Est.