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La route des Balkans : récit d’un voyage vers l’Europe

Actualité 23.09.2015

A l’heure où l’Union européenne cherche un accord entre les 28 Etats membres pour accueillir les milliers de réfugiés en provenance du Moyen-Orient, sur la "Route des Balkans", un flux continu d’hommes, de femmes et d’enfants se poursuit tous les jours, à travers la Grèce, la Macédoine, la Serbie et, depuis le 15 septembre, la Croatie, car le gouvernement hongrois a décidé la fermeture de sa frontière méridionale. A chaque étape de ce long et fatigant périple, les citoyens s’efforcent d’aider ces familles en route vers l’Europe, en attendant que les gouvernements de l’UE prennent une décision durable pour faire face à cette crise humanitaire. Reportage sur place de notre correspondant basé en Croatie Giovanni Vale.

A la frontière entre Macédoine et Serbie, un groupe de réfugiés marche pour rejoindre Miratovac en Serbie

Au Pirée : arrivée sur la terre ferme

Il est huit heures du matin au Pirée, le port d’Athènes. Un vent frais souffle sur le môle déjà noir de monde. Deux ferries sont arrivés depuis les îles de Kos et Lesbos, transportant sur le continent des centaines de réfugiés venant de Syrie, d’Irak ou d’Afghanistan. Fatigués et dépaysés, ils attendent la navette qui les emmènera à la gare ferroviaire. "Nous sommes partis de Damas il y a deux semaines", raconte Mohamed, un père de famille de 54 ans, qui travaillait comme barman dans la capitale syrienne. Il voyage avec dix membres de sa famille et bien que la remontée des Balkans soit à peine commencée, la partie la plus difficile du voyage, assure-t-il, est derrière eux. "Pour rejoindre une île grecque depuis la Turquie, nous avons dû prendre un bateau de la mort", poursuit-il. "Nous étions 59 à bord et la traversée a duré quatre heures durant la nuit. Dieu merci, nous n’avons pas eu besoin d’utiliser nos gilets de sauvetage".

Fuir la crise grecque vers le Nord



Mohamed et sa famille choisissent de prendre un van privé qui les emmènera directement à la frontière macédonienne, 600km plus au Nord. Mais, ceux qui arrivent dans l’après-midi au port d’Athènes sont obligés de faire une escale en Grèce, généralement dans la capitale. C’est le cas de Saïd qui patiente depuis bientôt 24 heures place Victoria, un lieu devenu un point de repère pour tous ses compatriotes. Ce jeune Afghan âgé de 25 ans attend de recevoir de ses parents l’argent nécessaire pour continuer le voyage. Saïd a quitté la maison il y a maintenant 21 jours. "J’habitais en Iran depuis trois ans", raconte-t-il. "J’ai décidé de partir après que la police iranienne m’a fouetté pour avoir bu de l’alcool". Le long de ce périple, il a perdu 15 kilos, assure-t-il en tapotant sur son ventre.

Sur cette place d’Athènes, seules quelques ONG se montrent solidaires en distribuant notamment eau et nourriture. Yonous Muhammadi, le directeur du Forum grec pour les réfugiés (GFR) vient tous les soirs avec d’autres bénévoles apporter de l’aide. "Avant la crise, nous organisions chaque week-end des dons de nourriture et de vêtements aux nouveaux venus comme eux, mais maintenant nous ne pouvons plus le faire, car c’est le peuple grec qui faisait des dons, et maintenant, même les Grecs n’ont plus rien", explique celui qui est à la tête GFR depuis 2010.

A la sortie du camp de Gevgelija, dans le Sud de la Macédoine

Le premier pays que les réfugiés croisent sur leur chemin vers l’Europe du Nord traverse depuis des années une longue crise économique et financière. Par conséquent, même si le nombre d’arrivées a augmenté de 250% ces deux derniers mois en Grèce, les demandes d’asiles enregistrées par Athènes sont en chute libre. "Les réfugiés prennent dès qu’ils peuvent un bus ou un taxi pour la Macédoine : on les voit à peine ici", confie Yannis Boutaris, le maire de Thessalonique. Dans la deuxième ville du pays, située sur la route qui mène de la capitale à l’ancienne république yougoslave, plus au Nord, personne ne s’arrête. "Si le flux se calme un peu, Thessalonique pourrait redevenir 'la mère de réfugiés' comme elle l’a été dans le passé", imagine Boutaris.

Pour l’instant, le chemin se poursuit vers la prochaine étape, la petite ville de Gevgelija qui marque le début de la Macédoine. Ici, un camp dressé par le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) accueille les personnes qui ont fait la queue durant des heures dans le "No man’s land" situé entre les deux pays. Une permanence de la Croix-Rouge assure des soins médicaux de base, tandis que d’autres bénévoles s’assurent que les réfugiés ont tous de quoi s’hydrater. "Nous attendons les nouveaux documents", explique Amer, un garçon syrien de 19 ans, allongé à l’ombre d’une tente avec sa famille. Après avoir obtenu un laissez-passer grec, il faut maintenant celui du gouvernement macédonien qui leur permettra de traverser le pays en l’espace de 72 heures. A la sortie du camp, bus et taxis sont déjà prêts pour embarquer les nouveaux passagers. Le trajet coûte 20 ou 100 euros selon le moyen de transport choisi et se termine dans tous les cas près des rails, à quelques kilomètres de frontière serbe.

De Macédoine en Serbie

Pour arriver à Miratovac et à Preševo, les premières villes serbes dans le Sud du pays, les réfugiés doivent d’abord marcher à pied, pendant 40 minutes. Le paysage offre des collines à perte de vue, parsemées de quelques arbres. A la fin du parcours, une demi-douzaine de policiers envoyés par Belgrade fait office de douane, contrôlant tous les bagages avec un scanner aéroportuaire mobile. Des officiers de l’UNHCR et de la Croix-Rouge attendent également les nouveaux arrivés à la frontière pour un premier soutien. Les opérations d’enregistrement durent quelques minutes, le temps de recevoir les papiers nécessaires pour entrer dans le centre de Preševo, où les autorités serbes traitent tous les dossiers et délivrent une autorisation pour traverser le territoire national. Là encore, les taxis (ou plutôt des voitures de particuliers) attendent à quelques centaines de mètres, proposant à 20 euros, et cela malgré l’existence d’une navette gratuite, une course de 10 minutes jusqu’au centre d’enregistrement.

Face à des milliers d’arrivés tous les jours, la petite ville de Preševo semble impuissante. Dans ses rues, couvertes de déchets, se dressent des dizaines des tentes en plastique, où dorment ceux qui n’ont pas pu partir le soir même pour Belgrade. A l’entrée du centre d’identification, des centaines de personnes font la queue depuis des heures. C’est seulement une fois que le document agrémenté du tampon serbe est obtenu que les réfugiés peuvent quitter la ville et se rendre à Belgrade, 400 kilomètres (soit 10 heures de train) plus au Nord.

Horgoš, à la frontière serbo-hongroise, le soir du 15 septembre quand Budapest a fermé le passage

Dans la capitale serbe, comme au port d’Athènes, c’est une ruée de voyageurs épuisés qui atterrit sur le quai. Chargés de sacs à dos, ou avec des enfants dans les bras, ils marchent encore quelques mètres jusqu’au parc qui jouxte la gare routière. Ici, on peut s’accorder une pause sur la pelouse et admirer le va-et-vient des associations, des citoyens et des bénévoles qui sont venus pour distribuer de la nourriture, de l’eau et des habits propres. Une compagnie de télécommunication serbe a même installé un réseau internet wifi dans le square. Mais Belgrade n’est pas la destination finale de ceux qui fuient les conflits en Syrie, en Irak ou en Afghanistan : beaucoup ont déjà acheté un ticket pour Subotica, Horgoš ou Kanjiža afin de rejoindre la frontière serbo-hongroise. "Je me sens fatigué, mais je ne sais pas pourquoi", raconte Ali, un Irakien de 44 ans. Allongé dans sa tente au centre du parc, il avoue "ne plus pouvoir marcher", mais garde dans ses mains son billet de bus pour le Nord. "Que dois-je faire ? Je ne peux pas revenir en arrière maintenant. Ça serait trop compliqué".

Le dernier passage en Hongrie

Le soir du 15 septembre, peu avant que la frontière serbo-hongroise soit définitivement clôturée, des centaines de personnes arrivent à Horgoš. "Vous avez trois heures pour quitter la Serbie !", informe un bénévole. L’annonce déclenche la stupéfaction. Tout le monde accélère alors le pas. "Mes amis sont encore sur la route, ils vont arriver demain ou après-demain", s'inquiète Yezad, 22 ans, en route depuis Damas avec sa jeune épouse. "Que vont-ils faire si le mur est clos ?".

Après une longue attente, ils passeront tous les deux de l’autre côté du mur. Cette fois, ils sont bien dans l’Union européenne. Mais ceux qui arriveront après minuit se trouveront face à un portail métallique fermé, voire des canons à eau et des lacrymogènes. "Les murs n’ont jamais arrêté les flux migratoires, nous l’avons déjà vu en Grèce et en Bulgarie", commente Stéphane Moissaing, coordinateur de Médecins sans frontières en Serbie. "Cette fermeture rendra le voyage plus difficile et plus dangereux, enrichissant les systèmes mafieux auxquels les migrants devront avoir recours", déplore Moissaing, avant de conclure : "Les murs ne font que ralentir et détourner les voies de migration sans résoudre le problème".

A Harmica, à la frontière entre Croatie et Slovénie

Dès le lendemain, les réfugiés qui avaient espéré entrer dans l’UE via la Hongrie se verront obligés de redescendre la route vers Šid en Serbie pour ensuite franchir la frontière croate. Depuis le 16 septembre, le nombre de réfugiés qui a choisi cette nouvelle route dépasse désormais les 35.000, tandis qu’en Hongrie, dans la ville de Szeged ou dans la capitale Budapest, les associations qui ont accueilli et offert de l’aide aux migrants tout au long de l’été prévoient de se déplacer vers le nouveau front, entre Serbie et Croatie. En quelques heures, d’autres bénévoles arriveront également à Bregana, près de la frontière croato-slovène, ainsi qu'à Spielfeld, en Autriche. Une réponse citoyenne dans l’attente d’une décision politique qui tarde à arriver.