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L'Europe et la croissance dite verte

Actualité 13.04.2018

Depuis le sommet de Copenhague, et malgré le succès diplomatique des accords de Paris en 2015, la politique environnementale en Europe semble au ralenti. Les raisons invoquées par les pays pour justifier ce manque de dynamisme sont souvent économiques. Pourtant, environnement et économie ne sont pas nécessairement des objectifs contradictoires. L'OCDE définit la croissance verte comme le fait de "favoriser la croissance économique et le développement, tout en veillant à ce que les actifs naturels continuent de fournir les ressources et les services environnementaux sur lesquels repose notre bien-être". Ce texte, coécrit par les professeurs Pierre-André Jouvet et Julien Wolfersberger, propose une liste non-exhaustive des enjeux pour la croissance verte en Europe.

L'Europe et la croissance dite verte

Immeuble dans le quartier de la "forêt verticale", à Milan.

Tarification carbone

Les enjeux autour de la croissance dite verte sont multiples. Ils sont politiques d'abord, avec la mise en place d'instruments qui permettent de définir des droits à polluer, de prendre en compte les externalités liées à la production, ou encore de réorienter les investissements vers la transition énergétique. Parmi ces instruments, le marché européen d'échange de quotas d'émissions de l'UE (appelé ETS pour Emissions Trading System) a été lancé en 2005 à la suite du protocole de Kyoto. Au départ, ce marché était présenté comme l'outil essentiel de réduction des émissions de gaz à effets de serre, car il allait permettre de fixer un prix du carbone et donc de générer un coût de production supplémentaire pour les industries émettrices. Ce coût supplémentaire, supposé refléter le dommage environnemental subi par la société pour l'émission d'une unité de pollution en plus, devait dissuader les agents économiques et les inciter à investir dans des technologies bas carbone. Malheureusement, plus d'une décennie plus tard, le marché ETS peine toujours à répondre à ces attentes en raison du prix trop faible de la tonne de CO2.

Pour accélérer la transition de l'Europe vers une économie plus verte, il semble donc important de redonner toute sa crédibilité au marché ETS. Différentes mesures ont déjà été prises pour valoriser le prix de la tonne de carbone, comme par exemple l'accélération de la réduction des volumes distribués de droits à polluer, ou encore le doublement de la capacité de la réserve de stabilité. Pour aller plus loin, il faudra une implication forte des différents chefs d'Etat. Ces derniers pourraient par exemple définir une nouvelle gouvernance, avec une autorité de gestion indépendante, qui veillerait à ce que le prix du carbone reflète la bonne trajectoire de réduction d'émission.

Productivité environnementale et investissement

En complément de la tarification carbone, la productivité environnementale constitue également un enjeu crucial. Par exemple, pour une quantité de production donnée, les pays avec la productivité la plus élevée auront besoin d'utiliser moins de ressources naturelles ou environnementales car ils parviennent à produire plus à l'aide d'une seule unité de ces ressources. La source principale des gains de productivité environnementale se trouve dans l'innovation et l'adoption de technologies vertes générées par l'investissement. Or, si l'adoption du "paquet énergie-climat" traduit une vision volontariste de la transition énergétique, cette approche a ses limites. La principale d'entre elles réside dans le fait de devoir déterminer, à l'avance, par pays et par secteur, le mix-énergétique qui devra prévaloir à un horizon temporel parfois lointain. Cela peut avoir pour conséquence un enchevêtrement d'objectifs et d'instruments brouillant les signaux et décourageant l'investissement.

Ainsi, pour que les entreprises européennes effectuent des gains de productivité et demeurent compétitives mondialement, notamment dans les industries vertes, il est à la fois nécessaire et stratégique de garantir un environnement économique et juridique qui permette de stimuler l'investissement. Pour cela, des progrès doivent être faits dans l'harmonisation des objectifs climatiques et des objectifs de politique énergétique traditionnelle, pour l'instant pensés indépendamment.

Une gestion durable du capital naturel

Enfin, la gestion écologique des territoires constitue un troisième enjeu important. L'urbanisation a largement progressé depuis les années 1990, au détriment des terres agricoles et forestières. Ces changements d'usage des sols participent à exercer une pression sur les ressources naturelles et la biodiversité. Parmi d'autres instruments, le redéploiement de la politique agricole commune (PAC), prévu en 2020, offre des opportunités pour mettre en place cette gestion écologique des territoires. Depuis 2014, la PAC inclut des objectifs environnementaux de "verdissements", avec par exemple l'allocation d'une certaine proportion de surface d'exploitation dite à "intérêt écologique". Les paysages, en participant au développement et à la préservation de la biodiversité, pourraient être pensés comme des biens publics. En continuant à intégrer graduellement la valeur de ces biens dans sa politique agricole, l'Europe pourrait alors initier et appuyer une dynamique de transition vers des modèles d'agriculture écologiquement intensive, tout en maintenant ses autres objectifs économiques et alimentaires.

Pour conclure, si elle souhaite atteindre ses objectifs de croissance verte, l'Europe doit réaffirmer ses ambitions environnementales et sortir de l'attentisme. Pour cela, elle peut s'appuyer sur sa dynamique économique actuellement favorable. En effet, au début du mois de février, la Commission Européenne révélait que la croissance du PIB réel de l'UE s'était établie à 2,4% sur l'année 2017, un record depuis dix ans. Le contexte est donc idéal pour engager des réformes importantes, vers une croissance durable.

Pierre-André Jouvet est président de l'Université Paris-Lumière, Professeur d'économie à l'Université Paris-Nanterre.

Julien Wolfersberger est maitre de conférence en économie à AgroParisTech, et chercheur à Economie Publique (UMR INRA-AgroParisTech).