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Brexit : quel serait l'impact d'un no deal en France ?

Actualité 08.03.2019 Steven Kakon & Boran Tobelem

Et si l'hypothèse d'un no deal se concrétisait ? Alors que l'incertitude règne sur les modalités du Brexit, l'inquiétude gagne du terrain en France et beaucoup se préparent au pire. Si le Royaume-Uni sortait brutalement de l'Union européenne le 29 mars, quels sont les secteurs de l'économie française qui en paieraient le plus les conséquences ? Quels territoires et populations subiraient l'impact le plus important ?

Le retour des contrôles pour l'ensemble des camions pourrait créer des files d'attentes monstres au départ pour le Royaume-Uni - Crédits : DarthArt / iStock

Le retour des contrôles pour l'ensemble des camions pourrait créer des files d'attentes monstres au départ pour le Royaume-Uni - Crédits : DarthArt / iStock

Quels seraient les secteurs de l'économie les plus touchés ?

Un no deal aurait des conséquences variables sur l'économie française, selon les secteurs.

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Le commerce

Si le Royaume-Uni sortait de l'UE de manière concertée, dans le cadre de l'accord trouvé en novembre dernier avec l'Union européenne, la France figurerait parmi les six pays les plus touchés par le Brexit, indique une étude réalisée par le cabinet Euler Hermes.

Si le Brexit devait finalement être brutal, la France aurait nécessairement encore plus à perdre.

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La facture pourrait s'élever à 3 milliards d'euros de pertes d'exportations pour l'Hexagone. En effet, une sortie du Royaume-Uni sans accord ferait basculer les relations économiques sous le régime de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) avec l'apparition de droits de douane supplémentaires. L'industrie automobile ferait à cet égard partie des secteurs les plus affectés.

En outre, le no deal impliquerait une absence de transition, de délais et de dérogation, actuellement garantis dans l'accord de retrait, pour les 30 000 entreprises françaises qui opèrent au Royaume-Uni, dont 3 000 qui y sont même installées. Les exportateurs français de vins et de spiritueux, pour ne citer qu'un autre exemple et pour qui le Royaume-Uni est le deuxième plus gros client, auraient à essuyer de lourdes pertes.

L'agriculture et l'alimentaire

Le Royaume-Uni est, plus généralement, le troisième client du secteur agricole français. Ce dernier dégage un excédent bilatéral vis-à-vis du Royaume-Uni d’environ 3 milliards d’euros en moyenne chaque année. Report du Brexit ou no deal, l'impact sera de toutes manières négatif pour les agriculteurs français. Le montant des aides européennes qu'ils reçoivent pourrait baisser de 2,4% à 9,1% en fonction de la teneur de l'accord ou de son absence, note Farm Europe. En effet, la Politique agricole commune, dont l'Hexagone est le premier bénéficiaire, verra son budget se réduire si le Royaume-Uni en venait à ne plus y contribuer.

De plus, explique le Centre d'études prospectives et d'informations internationales (CEPII), les barrières tarifaires (inexistantes pour le moment), et non tarifaires sur le montant des produits agricoles échangés devraient s'élever, en cas de no deal, à 64 %. Au lieu de 26 % de barrières non tarifaires en moyenne actuellement.

Plus précisément, les droits de douane sur les produits laitiers seraient de l'ordre de 41% en cas de rétablissement brutal d'une frontière. Impliquant donc une baisse importante des échanges agricoles entre les deux pays.

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La pêche

Pêcheurs en Bretagne - Crédits : photoneye / iStockPêcheurs en Bretagne - Crédits : photoneye / iStock

Autre secteur très inquiet d'un no deal : celui des marins-pêcheurs français. Sans accord, ils n'auront plus le droit de jeter leurs filets dans les vastes eaux territoriales britanniques, qui sont les plus poissonneuses d'Europe et où ils effectuent 30% de leurs captures. Car en cas de retrait brutal le 29 mars, le Royaume-Uni sortira immédiatement de la Politique commune de la Pêche (PCP) et pourra alors bloquer l'accès à ses eaux pour tous les pêcheurs européens.

"L'accès aux eaux du Royaume-Uni et aux ressources de pêche afférentes sera cadré par le droit britannique", confirme le ministère de l'Agriculture français. Comme pour la Politique agricole commune, étant donné que la pêche relève de la politique européenne, le gouvernement français n'aurait quant à lui pas la possibilité de mettre en place des mesures afin de limiter la casse.

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La finance

Comme le rappelle Franceinter, le secteur financier, caractérisé par sa dimension "immatérielle", subirait probablement moins de dommages collatéraux comparé aux autres secteurs économiques. En effet, pour François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, les conséquences paraissent "gérables". 

Mais qu'en adviendra-t-il concrètement des banques françaises, qui emploient près de 12 000 personnes au Royaume-Uni et y génèrent près de 6 % de leurs revenus ? Bien qu'elles se soient "préparées depuis de longs mois à la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne", "quelques incertitudes subsistent et  nécessiteront, en cas de hard Brexit, de mettre en oeuvre des mesures ciblées pour assurer la continuité de certaines activités", fait savoir Marie-Anne Barbat-Layani, la directrice de la Fédération bancaire française dans les Echos.

Dans tous les cas, la Financial Conduct Authority a assuré qu'un régime transitoire serait instauré s'il n'y a pas d'accord, précise un autre article des Echos. Le gendarme bancaire britannique s'est en effet dit "ouvert à une large palette" de solutions règlementaires pour les banques qui souhaiteraient continuer à faire affaire en Europe, une fois le Royaume-Uni sorti de l'Union.  

Des dizaines de milliers d'emplois menacés
Selon une étude de chercheurs de l'institut IWH, se basant sur l'hypothèse d'un recul de 25% de la demande pour des produits européens au Royaume-Uni, ce sont 50 000 emplois en France qui seraient menacés par un no deal.
Si un tel scénario se réalisait, le choc serait plus important pour le Royaume-Uni que pour les Vingt-Sept : une étude publiée en janvier 2018 par le cabinet de recherche Cambridge Econometrics avait estimé qu'au total 500 000 postes au Royaume-Uni étaient menacés par un "Brexit dur".

 

Quels territoires subiraient l'impact le plus important ?

Les régions qui seraient les plus touchées par un no deal sont sans conteste celles situées sur le littoral de la Manche : à savoir les Hauts-de-France, la Bretagne et la Normandie. Par leur situation géographique, elles sont logiquement intimement liées à la Grande-Bretagne dans leurs échanges.

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Dans les Hauts-de-France, le Royaume-Uni représentait 9,4% des exportations régionales en 2016, en troisième position derrière la Belgique et l'Allemagne, selon la chambre du commerce et de l'industrie de la région. Un retour des barrières douanières et des contrôles perturberait donc particulièrement les échanges.

En Bretagne, pas moins de 600 petites et moyennes entreprises (PME) commercent avec le Royaume-Uni. Et pour la plupart d'entre elles, échanger avec un Etat tiers, en dehors du marché commun, relève du saut dans l'inconnu. L'ensemble des paramètres à prendre en compte (douanes, normes phytosanitaires et sécuritaires différentes, démarches administratives…) devra les amener à faire évoluer leurs stratégies commerciales. C'est pourquoi la région a mis en place un numéro vert à leur disposition, pour qu'elles puissent être informées au mieux des conséquences d'un no deal et s'y préparer.

Port du Havre, Normandie - Crédits : Nicolas Gihr / iStockPort du Havre, Normandie - Crédits : Nicolas Gihr / iStock

Dans ces trois régions, ce sont surtout les ports, points névralgiques des échanges, qui seront en première ligne en cas de sortie du Royaume-Uni de l'UE sans accord. Le retour des contrôles pour l'ensemble des camions pourrait créer des files d'attentes monstres au départ pour la Grande-Bretagne. Et ce même si les nouvelles formalités ne devaient durer que quelques minutes supplémentaires par rapport à la situation actuelle, tant les volumes des marchandises sont importants.

A cet égard, le gouvernement français d'Edouard Philippe a déclenché en janvier un plan national pour faire face à un no deal. Ce dernier prévoit 50 millions d'euros pour des travaux d'aménagements dans les ports et les aéroports, ainsi que 600 embauches, de douaniers notamment. Très concrètement, des parkings seront construits dans certains ports, comme à Calais, pour limiter tout engorgement en cas de rétablissement des contrôles.

Mais si les conséquences d'un no deal seront sans doute les plus présentes dans les Hauts-de-France, en Bretagne et en Normandie, l'ensemble du territoire français devrait en subir l'impact. A plus ou moins grande échelle, en fonction des échanges commerciaux.

Même les Pays et Territoires d'Outre-mer (PTOM), réunis début mars à Tahiti, s'inquiètent du départ des Britanniques de l'UE. Qu'il y ait un accord ou non, ils craignent notamment que l'assistance financière européenne dont ils bénéficient pâtisse du Brexit. Car le budget de l'UE alloué à cette aide serait amputé de la contribution du Royaume-Uni, lequel comprend près de la moitié des PTOM de l'UE (par exemple Pitcairn, les îles Malouines et les îles Caïmans).

 

Quelles seraient les populations les plus affectées ?

Etant donné la variété des secteurs et des territoires pour lesquels un no deal aura un impact négatif conséquent, les populations les plus touchées en France sont également variées.

Les plus de 150 000 citoyens britanniques résidant sur le territoire français, évidemment, sont directement concernés par un tel scénario. En cas de no deal, ils seraient dès le 30 mars, au lendemain du Brexit, considérés comme des ressortissants de pays tiers et non plus comme des citoyens européens bénéficiant de la libre circulation.

Dans son plan no deal de janvier, le gouvernement français prévoit néanmoins que les Britanniques pourraient continuer de vivre en France pendant un an après le Brexit, en cas de sortie sans accord de leur pays. Le temps de demander un titre de séjour, qui leur serait accordé de manière facilitée. Mais Matignon prévient : ces facilités ne seront permises qu'en cas de réciprocité britannique pour les quelque 300 000 ressortissants français outre-Manche. Dans le cas contraire, le statut des Britanniques en France sera beaucoup plus incertain.

Autre population, qui rassemble des personnes issues de toutes les catégories socioprofessionnelles : les voyageurs, touristes et professionnels, qui souhaitent se rendre au Royaume-Uni. Une sortie sans accord pourrait les conduire à être confrontés à des vérifications plus poussées et systématiques, avec en particulier des questions sur les raisons de leur voyage et des fouilles de bagages.

Concernant les transports aériens, des dispositions en cas de no deal ont d'ores et déjà été prises au niveau européen. Ces dernières prévoient que, pendant plusieurs mois au moins, le temps de trouver un accord sur le long terme, les différences de licences entre le Royaume-Uni et l'UE, sécuritaires en particulier, ne cloueront pas les avions au sol. A condition, comme dans le cas des ressortissants britanniques en France, qu'il y ait réciprocité.

Eurostar à la gare du Nord, Paris - Crédits : David McKelvey / FlickrEurostar à la gare du Nord, Paris - Crédits : David McKelvey / Flickr

Mais du côté ferroviaire, en ce qui concerne l'Eurostar, l'impasse est toujours présente. Un no deal signifie a minima un renforcement des contrôles d'identité déjà existants. Et même s'ils sont très courts, pas plus de 90 secondes supplémentaires par personne, l'Association européenne du tourisme estime qu'il faudrait 22 heures pour effectuer cette simple vérification en gare pour un Eurostar complet, soit 900 passagers. En admettant qui plus est qu'ils soient tous britanniques !