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Pierre Verluise : "La Russie cherche à restaurer son influence en Europe centrale et orientale"

Actualité 19.05.2006

Pierre Verluise - DRPierre Verluise dirige le premier site géopolitique francophone: www.diploweb.com. Il est directeur du séminaire "Géopolitique de l'Europe et de ses frontières" au Collège interarmées de défense (Ecole de Guerre de Paris) et chargé du cours de géopolitique à l'Institut catholique de Paris.

Son dernier livre, "Une nouvelle Europe. Comprendre une révolution géopolitique", paru en mai 2006 aux éditions Karthala, est un recueil d'entretiens retraçant les évolutions du continent européen depuis la chute du Rideau de fer.

 

Votre dernier ouvrage revient largement sur les changements qui ont affecté les pays issus du bloc soviétique depuis qu’ils ont rejoint la famille européenne. Quelle est l’ampleur de ces transformations ?  

Elles sont considérables et on aurait tort de les sous-estimer. C’est d’abord une transformation des repères intellectuels, politiques, psychologiques. C’est ensuite la disparition d’un certain nombre de garanties sociales, qui a eu des incidences sur la démographie et contribué à une chute de la fécondité. Ces pays ont également connu des transformations économiques, puisqu’on est passé d’économies planifiées à des économies de type libéral, parfois avec une certaine violence et au prix de beaucoup d’efforts. Autre transformation majeure, celle des alliances diplomatiques. Pour qui a connu la Guerre froide, l’entrée dans l’OTAN des pays d’Europe centrale et orientale est une révolution mentale considérable.

Quelles sont malgré tout les pérennités ? Qu’est-ce qui subsiste, par exemple de l’influence russe dans ces pays ? On sait que les pays baltes sont depuis quelque temps l’objet d’actions dynamiques des services secrets russes, la Russie cherchant à restaurer une part de son poids en Europe. Il faut donc constamment faire le lien entre les transformations, les inerties et la reconfiguration des paramètres.


 

Vous évoquez dans votre livre le poids de la corruption dans les pays d’Europe centrale et orientale. Quelle est l’étendue de ce phénomène et quelles sont ses conséquences pour l’Union européenne?

L’organisation Transparency International publie tous les ans un indice de perception de la corruption (IPC) qui va de 0 (le plus corrompu) à 10 (le moins corrompu). L'indice des Etats admis récemment au sein de l'Union européenne oscille entre 3,5 et 6, ce qui veut dire que ces pays n’ont pas réglé tous leurs problèmes de corruption. Celle-ci s’étend de haut en bas de la société, et les gouvernements ont parfois tendance à ne pas combattre la corruption qui implique les plus hauts responsables. Le résultat pour l’Union européenne, c’est une dégradation de ses performances en matière de lutte contre la corruption, puisque son IPC moyen a diminué.

L’UE doit trouver un moyen d’exercer des pressions vertueuses sur les pays une fois qu’ils sont devenus membres. C’est la nature du contrat démocratique sur lequel elle est construite qui est en jeu. Si les citoyens ont l’impression que les fonds communautaires et que les responsabilités politiques sont aux mains de gens corrompus, la confiance dans les institutions communautaires risque de diminuer. Or, comme on le constate lorsqu’il y a référendum, l’Union européenne a besoin de classes politiques nationales crédibles pour soutenir ses projets. Sinon, le projet communautaire se trouve affaibli.


 

La Commission européenne vient de reporter à octobre sa décision concernant l’adhésion de la Roumaine et de la Bulgarie, prévue au 1er janvier 2007. Comment expliquer ces hésitations ?  

Les hésitations de la Commission viennent d’abord des résultats de ces deux pays, qui présentent des faiblesses sur certains dossiers, mais également du contexte général. L’Union européenne a déjà eu à faire face à un important élargissement en 2004, qui n’a pas toujours été bien préparé. Les nouveaux membres ont été présentés au public tardivement, souvent de manière simpliste. Comme le débat sur l'élargissement n'a pas eu lieu avant 2004, la sanction est tombée en 2005 en France, puis aux Pays-Bas. Tout cela pèse aujourd’hui sur l'adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie. Mais même si leur intégration devait être repoussée à 2008, cela ne changerait pas grand-chose, si ce n’est pour l’image de l’UE auprès des populations de ces pays.

Je reviens de Roumanie où j’ai pu constater qu’il faudra probablement entre 20 et 40 années d’efforts supplémentaires pour que l'économie de ce pays atteigne 75% de la moyenne du PIB en SPA de l’UE. Cela pose la question des financements communautaires, mais également de leur utilisation sur place.


 

Quelle est la stratégie de l’Union européenne envers les pays des Balkans?

L’Union européenne a récemment pris le relais de l’OTAN dans certaines crises, avec l’opération Althea [NDLR : opération de maintien de la paix initiée en décembre 2004]. Les Balkans sont désormais considérés comme une zone ayant vocation à rejoindre un jour l’UE, même si celle-ci peut paraître hésitante. L’enjeu géopolitique, c’est d’éviter d’avoir sur le flanc sud de l’Union une zone grise où se développent les trafics de toutes sortes, où les mafias prospèrent, où l’Etat de droit est remis en question. 

Encore faut-il que ces populations soient motivées pour sortir de la "balkanisation". Il faut être clair et dire aux peuples concernés qu’on ne peut pas faire les efforts à leur place, mais qu’on est prêts à les aider s’ils vont dans la bonne direction.

 

L’Union européenne développe depuis quelques années une politique spécifique à l’égard des pays voisins. Quelles sont les principales caractéristiques de cette politique européenne de voisinage (PEV)?

La politique européenne de voisinage a été engagée en 2002-2003 avec la participation des pays sur le point d’adhérer à l’Union, et rendue publique en mai 2004. Pour couper court à l’argument invoqué par la Russie selon lequel l’intégration de huit pays d’Europe centrale orientale allait construire un nouveau "mur de l’argent", l’UE a conçu une politique qui offre aux pays situés à ses frontières orientales et méditerranéennes la possibilité de conclure avec elle des partenariats. Ces pays peuvent bénéficier d’une aide planifiée sur trois ans, conditionnée aux progrès en matière d’Etat de droit, de lutte contre la corruption, de libéralisation du marché. Ce qui me semble positif dans cette démarche, c’est que si les pays concernés ne jouent pas le jeu, on arrête. En édictant ses propres normes à l’égard de ses voisins, l’UE s’approche d’une certaine forme de la puissance.

La Russie fait en théorie partie des espaces concernés par cette politique, mais on observe depuis quelque temps qu’elle n’est plus représentée sur les cartes de la PEV sur le site de la Commission européenne. Les Russes n’ont pas accepté d’être traités de la même manière que la Moldavie, cela leur semblait indigne que de se faire dicter des règles.


 

Quels sont aujourd’hui les rapports entre l’UE et la Russie ?

Ces rapports sont faits d’une bonne part de déception. L’Europe, comme les Etats-Unis, s’intéresse à la Russie essentiellement pour ses ressources naturelles. Elle a besoin d’un cadre d’Etat de droit qui garantisse à ses entreprises la pérennité des engagements pris. Or, ces dernières années, un certain nombre d’entreprises occidentales se sont retrouvées flouées par une justice russe corrompue, qui favorise les acteurs locaux.

Par ailleurs, il y a maintenant au sein de l’Union européenne des pays qui ont des approches différentes. En 2005, l’Allemagne a signé avec la Russie un accord pour un oléoduc qui passe par la Baltique, contournant la Pologne. Dans cette affaire, les nouveaux Etats membres ont eu le sentiment de n’avoir pas été suffisamment consultés. Quelques semaines plus tard, lors de la guerre du gaz entre la Russie et l’Ukraine, les Européens se sont rendu compte qu’ils étaient relativement fragiles par rapport aux livraisons de gaz russe.

Il y a là un vrai défi géopolitique : comment faire pour ne pas se faire piéger par nos achats d’hydrocarbures russes ? Depuis quelques années déjà, la Russie fait monter les enchères entre l’Europe, les Etats-Unis et l’Asie. Avec l’argent gagné, elle fait de gros efforts en matière de défense. Tout montre qu’elle souhaite redevenir une grande puissance.


 

Peut-on dire que l’UE s’est davantage mobilisée pour appuyer la démocratisation de l’Ukraine qu’elle ne l’a fait pour la Biélorussie ?

En tout cas, elle a obtenu plus de résultats en Ukraine qu’en Biélorussie. Sur le dossier ukrainien, il y a eu une combinaison d’intérêts entre la Pologne, qui cherche à mettre en place une zone tampon entre elle et la Russie, et les Etats-Unis qui veulent démanteler ce qui reste de l’Empire soviétique. Cette démarche a été mal accueillie à Moscou, qui a mieux défendu ses intérêts en Biélorussie.

Cette tension est appelée à durer car la Lituanie et la Pologne sont désireuses de rétablir leur influence sur cette zone. Mais encore faut-il que la population biélorusse elle-même se mobilise. Or, celle-ci reste fortement marquée par la soviétisation: chacun est plus ou moins pris en charge par l’Etat. Quant à l’économie, elle est maintenue sous perfusion par la Russie, notamment à travers la vente d’hydocarbures à bas prix.


 

Le dossier iranien est-il perçu par les dirigeants européens comme une occasion de renouer avec les Etats-Unis ?

Dans un premier temps, le dossier iranien était effectivement un moyen de dépasser la crise de 2003 et de donner aux Européens l’occasion de montrer leur savoir-faire diplomatique. Si les Européens arrivaient à trouver une issue à cette crise, cela serait la preuve que la diplomatie européenne existe, que d’une certaine manière l’UE devient une forme de puissance et qu’elle est capable d’apporter une plus-value par rapport aux Etats-Unis. Mais les efforts qui ont été faits par les Européens n’ont pas encore donné les résultats attendus.


 

Quelle est la place de la France dans la nouvelle donne géopolitique européenne?

 

La France est dans une situation très particulière. En maintenant le pays au sein des Communautés européennes, le général de Gaulle avait fait deux calculs : ligoter l’Allemagne et contester l’hégémonie des Etats-Unis. Lorsqu’on fait le bilan de  cette stratégie, on s’aperçoit que l’Allemagne compte aujourd’hui 82 millions d’habitants, qu’elle produit presque un tiers de plus que la France, et qu’elle lui a imposé ses décisions lors de la réunification comme pour les conditions du passage à l’euro. Par ailleurs, l’élargissement de 2004 s’est traduit par l’intégration d’Etats plutôt atlantistes. Les calculs faits dans les années 50-60 se sont donc avérés peu concluants. C’est une des raisons pour lesquelles, je pense, les Français sont de plus en plus mal à l’aise dans l’Europe. Ils sentent intuitivement que ce qui avait été promis n’a pas été obtenu et que la France a consenti à des transferts de souveraineté sans les gains de puissance escomptés.  

Cela aurait pu être compensé si la France avait su trouver des alliés parmi les nouveaux membres. Mais elle a beaucoup déçu. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de marge de manœuvre. Un certain nombre d'Etats d’Europe centrale et orientale souhaiteraient trouver un partenaire capable de leur éviter un face-à-face trop exclusif avec l’Allemagne ou les Etats-Unis. Encore faut-il ne pas décevoir, respecter les autres et faire l’effort de la connaissance.