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Le populisme danois entre en campagne : menace sur Schengen ?

Actualité 18.05.2011

La récente décision danoise a fait beaucoup de bruit en Europe : le pays s'apprêterait à rétablir des contrôles douaniers à ses frontières. C'est du moins ce qu'a réaffirmé le ministre danois de l'Intégration, Soren Pind, jeudi 12 mai, tout en tentant de désamorcer une polémique naissante. "Nous n'allons pas rétablir des contrôles des passeports et des personnes" a-t-il ainsi déclaré. Mais dans le contexte actuel de remise en cause des accords de Schengen, la décision ne passe pas inaperçue. Doit-on pour autant véritablement s'inquiéter pour la construction européenne ?

"Beaucoup de bruit pour rien"

Les déclarations danoises ont soulevé de nombreuses réactions parmi les personnalités européennes. Beaucoup ont appelé à la retenue, à commencer par Jerzy Buzek, président du Parlement européen. "Nous ne devons pas détruire l'espace Schengen" s'est-il ainsi inquiété, rejoint par le chef du groupe conservateur Joseph Daul qui a jugé "impossible de construire l'Europe sur les égoïsmes nationaux". Le groupe socialiste, par la voix de Martin Schultz, a également recommandé au gouvernement danois d'attendre l'évaluation de la Commission européenne avant de prendre toute nouvelle mesure.

Pourtant, d'après le ministre Soren Pind, "on fait beaucoup d'histoires autour de [cette] décision", alors qu'il ne s'agit, selon lui, que de simples mesures douanières destinées à lutter contre la criminalité. "Pas question de fermer les frontières", s'est-il senti forcé de préciser, "tout ce que nous avons décidé respectera les règles de Schengen, l'espace sans frontières au sein de l'UE dont le Danemark est membre". La décision danoise provoque-t-elle alors, comme il le sous-entend, "beaucoup de bruit pour rien" ?

Dans les limites de Schengen

Il est vrai que, comme les autorités se sont empressées de le rappeler, la mesure danoise concerne essentiellement les contrôles douaniers de marchandises, à la frontière avec l'Allemagne, mais aussi dans les ports et au bout du pont géant de l'Oeresund, qui relie la Suède au Danemark. En application dans deux à trois semaines, elle ne devrait donc pas toucher directement les personnes.

De plus, elle reste conforme aux accords de Schengen puisqu'elle ne rétablit pas les contrôles douaniers classiques, mais des contrôles aléatoires sur les véhicules. "Tout aura lieu dans les limites de Schengen", a ainsi assuré Hjort Frederiksen, le ministre danois des Finances, devant la presse.

Et puis, il faut bien le souligner, le Danemark n’est pas véritablement exposé à l’afflux de migrants tunisiens ou libyens, du fait de sa position géographique. La décision danoise pourrait donc être complètement étrangère à la polémique franco-italienne. Souffrirait-elle simplement d'un mauvais "timing" ?


Toute l'Europe.eu a interrogé deux chercheurs danois pour en savoir plus :

Jacob Christensen
, ancien professeur associé de science politique à l'université du Sud-Danemark à Odense, spécialiste des partis politiques danois, et Marlene Wind, professeur associée de science politique à l'université de Copenhague, spécialiste des questions européennes.

Les dernières évolutions sont, selon eux, à remettre avant tout dans un contexte national et électoral. Eclairage.

Forces en présence

Le gouvernement de centre droit, comprenant les Libéraux (Venstre) et les Conservateurs (De Konservative), est minoritaire à la Chambre des députés. Il est soutenu de l’extérieur par le Parti du Peuple Danois (PPD), formation d’extrême droite et troisième force politique du pays en nombre d'élus. Les prochaines élections auront lieu avant la fin de l'année.


Toute l'europe.eu : La récente décision danoise de réintroduire des contrôles douaniers à ses frontières a-t-elle été inspirée par les demandes franco-italiennes ?

Marlene Wind
: Il n'y a en réalité aucun rapport entre les deux évènements. Le Danemark est partie prenante de Schengen depuis très longtemps et a toujours satisfait aux accords. La décision de notre gouvernement s'explique avant tout par le contexte national et non européen.

 

Jacob Christensen : Il se peut que le Danemark ait profité de l'occasion pour parler de Schengen, mais les discussions à ce sujet étaient bien plus anciennes entre le gouvernement et ses partenaires. Il n'a d'ailleurs été que peu question des revendications franco-italiennes, d'autant plus que notre pays n'est pas confrontée à une réelle hausse de l'immigration en provenance de l'Afrique du Nord.

Toute l'Europe.eu : Pourquoi vouloir alors réintroduire des contrôles aux frontières danoises ?


Marlene Wind: Cette décision est le résultat d'un accord entre le gouvernement et son principal partenaire, le Parti du Peuple danois (PPD). Celui-ci a exigé la réintroduction de ces contrôles en échange de son soutien à la réforme des retraites, peu populaire dans l'opinion publique, et notamment parmi les électeurs du PPD. Cette "victoire" sur le contrôle des frontières leur permet de masquer quelque peu leur soutien à la réforme à venir.

Jacob Christensen : C'est aussi une mesure très facile à mettre en place, et donc rapidement visible. Les partis au pouvoir affirment ainsi lutter contre le crime organisé transfrontalier, en provenance surtout des pays de l'est. Or il ne faut pas oublier que nous sommes dans un contexte d'élections législatives qui peuvent avoir lieu dans trois semaines comme dans trois mois.

Toute l'Europe.eu : Ces contrôles seront-ils efficaces ?

Marlene Wind : En aucun cas. La mesure est avant tout populiste. Des rapports de police ont souligné que tout contrôle supplémentaire serait inutile. Ce n'est pas un moyen de lutter contre le crime international. D'autant que les coûts de cette mesure seront particulièrement élevés (autours de 20 millions d'euros juste pour la mise en place). Pour moi, cette mesure est avant tout une blague… qui nous coutera très cher !

Toute l'Europe.eu : Mettent-ils en danger les accords de Schengen ?

Jacob Christensen : En réalité, le gouvernement danois tient un double discours. A ces partenaires politiques et à la population, il affirme que les contrôles seront systématiques et permanents, mais aux instances européennes, il préfère déclarer qu'ils seront soigneusement limités et règlementés pour ne contredire en aucun cas les accords de Schengen. C'est une position un peu difficile à tenir, mais qui s'explique toujours par le contexte électoral.

Toute l'Europe.eu : Que se passerait-il selon vous si la Commission européenne prenait des sanctions contre le pays ?

Jacob Christensen : Imaginons que la Commission prenne des mesures, le PPD s'empresserait d'ouvrir une bouteille de champagne pour fêter la nouvelle ! Ce n'est pas surprenant, le parti a toujours été eurosceptique et fortement opposé à l'espace Schengen. Mais le gouvernement se retrouverait dans une position difficile et devrait sans doute réviser sa position. Curieusement, seul le parti libéral a officiellement réaffirmé sa volonté de ne pas sortir le pays de l'espace Schengen. Mais de toute manière, aucun des partis ne défendra les accords dans une campagne électorale.

Quant à la population, elle apprécierait peu les remontrances de la Commission européenne. Rappelons que seulement 20% des Danois soutiennent une plus grande intégration de notre pays dans l'Union européenne. Je pense que la Commission ne voudra donc pas jouer avec le feu et répondra à la décision danoise d'une manière suffisamment critique mais sous la forme d'une demande et non d'une sanction.

Tout l'Europe.eu : Le pays pourrait-il sortir de Schengen ?

Jacob Christensen : En cette période d'élection, cette mesure est tout particulièrement symbolique. C'est un appel du pied en direction des électeurs, rien d'autres. Si les résultats des sondages se confirment cependant, il y aura un changement de gouvernement et les Sociaux-Démocrates arriveront au pouvoir. L'influence directe du PPD sera donc amoindrie. Cela ne signifie pas que les autorités seront plus pro-européennes. Elles doivent rester prudentes pour ne pas s'aliéner une partie de la population. Mais en aucun cas le Danemark n'a l'intention de sortir de Schengen, ni aujourd'hui ni demain.

Marlene Wind : La décision danoise n'est que symbolique. Elle est également, selon moi, ridicule et embarrassante. Néanmoins, le gouvernement a été très explicite : les nouveaux contrôles ne s'opposeront pas aux règles de Schengen. Ils ne remettront pas en cause l'engagement du Danemark en faveur de Schengen. Les autorités danoises ont d'ailleurs déjà indiqué à la Commission européenne qu'ils feraient tout le nécessaire pour s'adapter à la réglementation européenne.


En savoir plus

Danemark – Toute l'Europe

Carte des élections en Europe – Toute l'Europe

Are Border Controls a Winning Issue? – Jacob Christensen