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Charles Bricman: "nous avons en Belgique une espèce de désunion mémorielle"

Actualité 02.03.2011

Charles Bricman sort aux éditions Flammarion un livre au titre provocateur "Comment peut-on être belge ?", lui qui défend l'idée d'une Belgique unie. Un ouvrage passionnant pour les lecteurs français qui découvriront les racines du problème politique actuel en Belgique.


Touteleurope.eu : Dès la première ligne de votre livre, vous dites que vous êtes belge. Pourquoi alors est-il intitumé "comment peut-on être belge ?" ?


Charles Bricman : C'est une identité problématique. Pas seulement vis-à-vis d'un étranger qui serait en visite, mais aussi à l'intérieur du pays. C'est l'un des rares pays du monde où l'identité nationale est à ce point contestée. Vous avez des gens qui se sentent d'abord Européens puis Belges, d'autres Wallons, Flamands, Bruxellois... Certains rejettent même totalement leur identité belge et demandent un rattachement de la partie francophone à la France.

Depuis l'origine, c'est une identité problématique. C'est une provocation que de dire que l'on est dans le camp de ceux qui se considèrent comme Belges. A la fin de mon livre, j'écris que je suis belge mais que ce n'est pas l'expression d'un nationalisme, ni l'affirmation d'une identité positive. C'est plutôt une identité en creux, dans l'esprit de ce slogan que j'avais lu en Flandre : "Liever Belg dann nationalist" (plutôt Belge que nationaliste). Finalement, se dire Belge, c'est revendiquer une certaine universalité.


Touteleurope.eu : Vous faîtes remonter la crise politique belge au 18 février 1970. La crise politique n'est-elle due qu'à un problème institutionnel ou est-ce un révélateur d'un problème d'identité plus profond ?

Charles Bricman : Si vous regardez l'histoire de la Belgique jusqu'en 1830, les Belges ne se sont jamais gouvernés seuls, sauf au niveau local. Nous avons toujours eu des souverains étrangers, ou tout le moins des souverains qui n'étaient pas des souverains de la seule Belgique, comme avec l'Empire Charles Quint.

L'Etat a toujours été considéré en Belgique comme quelque chose d'extérieur, alors qu'un Louis XIV en France par exemple disait que l'Etat c'était lui. Chez nous, il n'y a personne qui intériorise l'Etat car il s'agit d'un corps étranger. Cela remonte donc encore plus loin que 1970. La Belgique est un pays d'entre-deux, aux marges de la francophonie et de la germanité. C'est un territoire contesté en quelque sorte.


Touteleurope.eu : Le fédéralisme belge n'a-t-il pas évolué vers un confédéralisme ?

Charles Bricman : Le fédéralisme en Belgique avait dès le départ des traits du confédéralisme. Dès que des difficultés sont apparues, la tendance a été à la division des départements problématiques. La radio-télévision nationale, l'INR, s'est séparée en RTB d'un côté et BFT de l'autre. L'Education nationale, avant 1970, a été scindée en deux, une francophone et l'autre néerlandophone. L'Etat n'a donc pas de politique d'éducation, car celle-ci est confiée aux communautés.

Ce qui complique les choses, c'est que nous avons que deux interlocuteurs principaux. Il y en a une dizaine en Allemagne par exemple et ceux qui sont en désaccord s'inclinent devant la décision de la majorité.


Touteleurope.eu : On sent que la frontière linguistique est une cause importante de l'indifférence entre citoyens belges. L'espace public médiatique belge a-t-il évolué ou a-t-il toujours été séparé ?

Charles Bricman : Il a beaucoup évolué. L'espace médiatique spécifiquement belge n'existe pratiquement plus. Il y a deux espaces médiatiques : un francophone et un flamand. Les émissions de télévision sont différentes, comme les journaux, etc.

           

Charles Bricman
- Journaliste, puis directeur du service juridique de l'Université libre de Bruxelles, il est aujourd'hui chroniqueur indépendant et publie un blog politique fort suivi en Belgique.

Dans les premières années de la Belgique jusque dans les années cinquante, vous aviez encore une presse francophone fortement lue en Flandre. Il y avait des journaux flamands francophones (La Flandre Libérale,...). La Libre Belgique par exemple avait non seulement un correspondant à Anvers mais également un bureau permanent. On donnait donc régulièrement des nouvelles de la Flandre en Wallonie. Dans la classe dirigeante flamande, une grande partie était bilingue. C'étaient les Flamands qui faisaient le liant en quelque sorte. Les Wallons s'intéressaient peu à ce qu'il se passait en Flandre, sauf lorsqu'ils y allaient en vacances...

C'est un processus polysémique. Il y a une poussée nationaliste et une régression vers un nationalisme ancien, mais c'est aussi une façon de ré-organiser le pouvoir. C'est une prise en compte au sein de la Belgique de l'évolution sociologique qui s'est produite depuis le XIXe siècle. La réalité est qu'on avait un Etat-Nation francophone dans lequel a émergé une population qui à 60% parle le néerlandais et qui veut participer au pouvoir. L'Etat conçu pour des francophones n'était plus adapté. Nous avons du mal à opérer la transition vers une Belgique avec deux peuples là où il n'y avait qu'un seul au départ. C'est une façon d'essayer d'adapter la structure politique à une réalité sociologique. Abandonner des pouvoirs, c'est toujours douloureux. De plus, nous avons en Belgique une espèce de désunion mémorielle, nous ne voyons pas le passé avec les mêmes yeux.


Touteleurope.eu : Les difficultés actuelles ne sont-elles pas dues au fait qu'il faille trouver un accord entre des partis politiques d'un même pays mais qui sont retranchés chacun derrière sa frontière ?

Charles Bricman : Ce problème est survenu à cause de difficultés antérieures. Les partis se sont divisés dans les années 60 en ailes linguistiques et sont devenues des partis complètement cloisonnés et étrangers les uns aux autres. Il n'y a plus d'espace public national. Il n'y a aucun pays fédéral au monde qui connaisse ce genre de situations.

On est plus proche de l'Union européenne de ce point de vue-là. Il y a un espace public français, allemand, etc. mais il n'y a pas encore un espace commun au-dessus. Les chemins ne sont pas parallèles, ils sont convergents avec l'Europe. La Belgique retourne vers l'Europe archaïque au moment où l'Europe essaye d'arriver à un continent uni. La Belgique a plutôt tendance à aller dans l'autre sens.

 

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le blog de Charles Bricman

le livre sur le site de l'éditeur - Flammarion