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[Revue de presse] Vote "historique" en Allemagne sur la succession d'Angela Merkel

Revue de presse 07.12.2018

Qui succèdera à Angela Merkel en Allemagne ? Après 18 ans de "règne" à la CDU, les délégués du parti conservateur choisissent leur nouveau chef de file ce vendredi. Pour avoir des chances de conserver la chancellerie à l'avenir, doivent-ils "tuer Mutti" ? La réponse est très claire pour deux des trois candidats déclarés, très critiques à l'égard du bilan de la dirigeante. La troisième en lice, parfois surnommée "Mini-Merkel", hésite aussi à endosser l'héritage de sa mentor, dont la popularité s'effiloche depuis plusieurs années.

Angela Merkel au Congrès de la CDU à Hambourg en 2013 - Crédits : Glyn Lowe PhotoWorks / Flickr

Angela Merkel au Congrès de la CDU à Hambourg en 2013 - Crédits : Glyn Lowe PhotoWorks / Flickr

 

[Mise à jour] Vendredi, en fin d'après-midi, après la parution de notre revue de presse, c'est finalement Annegret Kramp-Karrenbauer qui a été élue avec 51 % des voix pour prendre la place d'Angela Merkel à la tête de la CDU. "Le choix de la continuité", selon Le Monde, même si le quotidien précise qu'elle "se démarque" de l'actuelle chancelière sur plusieurs questions (voir ci-dessous). Elle l'a emporté au second tour face à Friedrich Merz, l'outsider Jens Spahn ayant été éliminé en premier.

 

"Ils ne sont qu’un millier, mais leur choix sera déterminant pour l’avenir de l’Allemagne et de l’Europe." Comme le rappelle Le Monde, les 1 001 délégués de la CDU (Union chrétienne-démocrate), réunis en congrès à Hambourg les 7 et 8 décembre, ne sont pas seulement appelés à élire le successeur d’Angela Merkel à la tête du parti ce vendredi après-midi, "mais aussi le probable chef de file de la droite allemande aux prochaines élections législatives, et donc le potentiel futur chancelier".

Dès lors, les 1 600 journalistes accrédités ("du jamais vu", selon le correspondant du Monde à Berlin) sont nombreux à parler d'un "vote historique" et de "la fin d'une époque". "Il y a quelque chose d’historique dans l’air, qui dépasse largement le simple départ de la présidente d’un parti", écrit par exemple le Tagesspiegel, repris par Courrier International.

Avec une question de taille : qui pour succéder à Angela Merkel ? Et quel lien de filiation assumer, alors que la dirigeante, affectueusement surnommée "Mutti" (maman) ou "Mama Merkel", a grandement perdu son autorité après 18 ans à la tête de la CDU, et 13 à la tête de la première puissance économique européenne ?

"Une fin de règne sous le sceau des critiques"

C'est au lendemain du revers électoral de la CDU en Hesse, le 29 octobre, que la chancelière de 64 ans avait annoncé qu'elle ne se représenterait pas à la tête du parti conservateur. "Je me réjouis de pouvoir continuer à travailler comme chancelière", a-t-elle tout de même déclaré le 6 décembre à l'ouverture de son 31e congrès [RFI]. Mais "parviendra-t-elle" à boucler son quatrième mandat jusqu'en 2021, se demande Le Point. "Cela dépendra en grande partie du nom de son successeur à la tête de la CDU. Le parti a plus que jamais besoin d'un nouveau souffle", analyse l'AFP, qui rappelle que l'extrême droite (Alternative für Deutschland, AfD) et les Verts gagnent du terrain en Allemagne, tandis que le partenaire gouvernemental de la CDU, le parti social-démocrate (SPD), "traverse lui une crise bien pire encore".

Seule une chose est sûre : sa "fin de règne" est "sous le sceau des critiques" titre RFI, entamant le bilan des années Merkel à la CDU. L'enfant de l'ex-Allemagne de l'Est, "OVNI" politique à ses débuts, a largement contribué à la "modernisation du parti chrétien-démocrate", selon la radio : "c’est une chancelière très pragmatique économiquement qui a gouverné en jetant par-dessus bord certains principes ancrés dans les textes et les gênes de la CDU : le SMIC, les crèches pour les enfants, favorisant le travail des femmes […]. Ces changements ont permis au parti de s’ouvrir à d’autres couches et de permettre de nouvelles alliances notamment avec les Verts. Mais ils ont aussi froissé les plus conservateurs et l’aile libérale du parti".

"L'ouverture des portes de l'Allemagne à un million de réfugiés restera la décision phare de la carrière politique d'Angela Merkel mais aussi celle qui aura accéléré son départ du pouvoir, en mécontentant une partie de l'opinion", ajoute l'AFP.

Annegret Kramp-Karrenbauer, favorite des Allemands

Au vu de ces critiques, deux des trois candidats déclarés entendent donc largement "rompre avec la ligne centriste d'Angela Merkel et prônent un virage à droite" [L'Essentiel, Luxembourg]. Mais même la troisième en lice – parfois surnommée "Mini-Merkel" ou "Merkel bis" [AFP] – n'assume pas complètement l'héritage de sa mentor, que tous préfèreraient finalement "solder", selon France Inter.

"Le revanchard, la dauphine et le jeune loup" : c'est ainsi que la radio désigne les trois candidats officiels. L'outsider Jens Spahn, 38 ans, ministre de la santé, partisan d'un "conservatisme moderne", homosexuel déclaré (ce qui a son importance dans ce parti qui rassemble de fervents conservateurs) et pourfendeur de la politique d'accueil des migrants, a peu de chances de l'emporter.

La bataille s'annonce en revanche très serrée entre Annegret Kramp-Karrenbauer, 56 ans, et Friedrich Merz, 63 ans. Or "il est difficile d’imaginer personnalités plus différentes que les deux favoris, par leur parcours, leur tempérament, leur style de vie et leur relation à Mme Merkel", souligne Le Monde.

Née en 1962 dans une petite commune sarroise (à la frontière de la Lorraine), Annegret Kramp-Karrenbauer (dite "AKK"), la "Merkel de la Sarre" qualifiée de "centriste" [Euronews], vient d'un milieu modeste et catholique. Mère de trois enfants au "style [politique] sans éclat" [Le Monde], élue dans sa municipalité en 1984 puis devenue ministre-présidente de son Land en 2011, elle n'est apparue aux yeux du grand public qu'en février 2018, lorsque la chancelière l'a nommée secrétaire générale de la CDU. Sa position de dauphine la force à endosser une partie de la succession de Mme Merkel, mais elle n'hésite pas non plus à prendre ses distances pour se défaire du poids de ce legs désormais controversé. "Sur les questions sociales telles que l'intégration, la migration, le mariage pour tous, elle est conservatrice. En revanche, en ce qui concerne les femmes, elle est extrêmement libérale", précise le Saarbrücker Zeitung. Favorite dans les sondages menés auprès de l'ensemble des Allemands, elle est aujourd'hui soutenue par l'aile sociale et féminine de la CDU, ainsi que par le ministre de l'Économie, Peter Altmaier.

Friedrich Merz, né en 1955 en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, libéral convaincu et, dans le même temps, "conservateur de la vieille école" [Le Monde], s'impose quant à lui avec une ligne de rupture, dans le camp des "anti-Merkel". Député européen de 1989 à 1994, il a connu une ascension rapide en prenant la tête du groupe CDU-CSU au Bundestag en 2000. Mais deux ans plus tard, "il en fut chassé par une certaine... Angela Merkel", rappelle le quotidien. "Reconverti dans les affaires", propriétaire d'un jet et millionnaire, il préside actuellement le conseil de surveillance de la branche allemande de BlackRock, "le principal fonds de gestion de fortunes du monde". "Avocat d'affaires très conservateur, il n'a jamais porté Angela Merkel dans son cœur, surtout depuis 2002", observe Le Point : "M. Merz reproche à Mme Merkel d'avoir fait dériver ce vieux parti conservateur à gauche, faisant le vide sur le flanc droit. Il recommande un sérieux coup de volant à droite autant sur le plan économique que sur le plan des valeurs traditionnelles et chrétiennes." Au-delà des déçus des années Merkel, il a reçu de son côté l'appui des milieux d'affaires, de l'aile libérale de la CDU et de Wolfgang Schäuble, le président du Bundestag et poids lourd du parti.

Une nécessité rassemble toutefois les deux candidats, s'ils veulent un jour accéder à la chancellerie : celle de faire barrage à l'AfD en captant ses électeurs. "Friedrich Merz a même remis en cause le droit d'asile tel qu'il est inscrit dans la constitution. 'AKK' s'est quant à elle prononcée pour le renvoi immédiat de tout réfugié reconnu coupable de crime, y compris syrien", relate l'AFP. "C'était une erreur de permettre pendant des mois une perte de contrôle aux frontières", estime ainsi Der Spiegel cité par l'agence de presse. "La CDU doit l'admettre même si cela s'apparente à tuer la mère".

Angela Merkel conservera-t-elle la chancellerie ?

Un chapitre va donc nécessairement se refermer à l'issue du scrutin de ce 7 décembre, avec une "grande question" en suspens : "Angela Merkel pourra-t-elle travailler main dans la main avec un chef de son parti qui ne partage pas ses convictions politiques ? Si la réponse est non, des élections anticipées seront quasi incontournables avec tous les risques que cela comporte pour un parti qui n'a pas le vent en poupe", conclut Le Point.

"Angela Merkel a beau être un animal politique résistant, beaucoup prédisent du coup son départ de la chancellerie avant 2021, quel que soit le vainqueur vendredi", abonde l'AFP. D'autant plus qu'"elle risque d'être contrainte de passer le relais après les élections européennes de mai si, comme attendu, les partis traditionnels sont de nouveau sanctionnés."

Viendra ensuite la question de savoir si le nouveau chef de la CDU sera capable d'entraîner l'Europe main dans la main avec la France : "ces trois successeurs potentiels sont-ils Macron-compatibles ?", s'interroge ainsi le Huffington Post. Mais c'est une autre histoire, qui s'écrira plus tard.