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En Espagne, le dialogue est rompu entre le pouvoir central et le gouvernement catalan

Revue de presse 04.10.2017

Mardi 3 octobre, plusieurs manifestations se sont tenues en Catalogne pour dénoncer les violences policières de dimanche. Toutefois, le roi d'Espagne a déclaré soutenir le gouvernement de Mariano Rajoy. En parallèle, le chef du gouvernement catalan a confirmé qu'il proclamera l'indépendance de la région sous peu.

Carles Puigdemont lors de la conférence de presse du 02 octobre

Carles Puigdemont lors de la conférence de presse du 2 octobre - Crédits : Rubén Moreno pour Generalitat de Catalunya

Une grève pacifique

Dans les rues de Barcelone, mardi 3 octobre, "des milliers de personnes – 700 000 selon la police locale – se sont mobilisées lors de manifestations d’étudiants enveloppés dans des 'esteladas' ('l’étoilée', le drapeau des indépendantistes), de sympathisants nationalistes et de simples citoyens", rapporte Le Monde. Ils ont répondu à l'appel à la "grève générale, convoquée par plusieurs organisations de la mouvance indépendantiste, et soutenue par la Généralité (l’exécutif catalan)", et ce "pour protester contre les débordements des forces anti-émeute le jour du référendum".

Pour les manifestants, le but est de prendre le contrepied des violences. De fait, "pas question pour les Catalans de dévier d’un iota de leur ligne directrice : aucun débordement", analyse Libération, décrivant une scène de "manifestants, houspillant [un] jeune homme" après qu'il a "renvers[é] une imposante benne à ordures pour tenter de bloquer la circulation". L'éditorialiste de La Vanguardia, quotidien catalan cité par France Culture, explique ainsi que "la 'révolution du sourire' doit, à tout prix et en toute circonstance, éviter les comportements qui nous inviteraient à changer de rictus".

Pour El Periodico de Catalunya, autre journal catalan, la grève générale "a […] envoyé un message clair […] : la dignité du peuple catalan ne se limite pas à la seule force des poignets agitant des drapeaux […] hier, la Catalogne […] a répondu d'une seule voix, à ce qu'elle a vécu comme une tentative d'humiliation de la part du pouvoir central", reprend France Culture.

Intervention exceptionnelle de Felipe VI

Pourtant, hier, le roi d'Espagne, "Felipe VI, a défendu dans un discours télévisé […] Madrid contre Barcelone sur la question de l’indépendance" alors qu'"en tant que roi d’une monarchie parlementaire, il n’est normalement pas autorisé à prendre parti, ni pour un camp, ni pour l’autre" [Courrier International]. Le ton était surprenant, juge Le Monde, dans la mesure où les monarques font d'ordinaire plutôt "profil bas afin de protéger la neutralité de la couronne".

En effet, dans "une charge cinglante" [France Culture], le souverain a déclaré que "la conduite irresponsable de la Generalitat peut même mettre en danger la stabilité économique et sociale de la Catalogne et de toute l’Espagne", tout en expliquant que les autorités autonomes catalanes "sont totalement à l’écart du droit et de la démocratie", rapporte Courrier International.

"C’est la responsabilité des pouvoirs légitimes de l’Etat de garantir l’ordre constitutionnel et le fonctionnement normal des institutions", a ajouté Felipe IV, reprenant ainsi "les arguments […] du gouvernement du Premier ministre Mariano Rajoy pour justifier l’utilisation de l’article 155 de la Constitution de 1978" [Le Monde], qui autoriserait le pouvoir central à prendre le contrôle de la Catalogne.

"Du côté de Madrid, toute la presse se félicite", résume France Culture, prenant l'exemple de l'éditorial d'El Mundo, quotidien conservateur opposé à l'indépendance de la Catalogne, qui estime que le roi "a carrément apporté de l'espoir aux Catalans opprimés". A l'inverse, les médias favorables à la sécession, comme El Nacional, déplorent cependant qu'"il n’y [ait] eu aucune allusion, aux 800 blessés de dimanche dernier [le jour du référendum], ni aucun appel au dialogue".

Déclaration d'indépendance

Une heure après l’allocution du monarque, le président de la Catalogne, Carles Puigdemont, a réagi dans une interview à la BBC. Il a annoncé que la proclamation de l'indépendance de la région devrait être faite "en fin de semaine, ou au début de la semaine prochaine", soit "48 heures après le décompte des résultats officiels […] quand nous aurons récupéré les votes de l'étranger".

Cependant, la nature même d'une indépendance catalane n'est pas définie car les partis nationalistes ont des idées différentes sur la question. De plus, Carles Puigdemont, contrairement à certains indépendantistes de centre-droit, ne souhaite pas convoquer des élections pour le Parlement catalan, car "le gouvernement central ferait la promotion d'une interdiction des partis indépendantistes", explique La Vanguardia. Enfin, le quotidien catalan ajoute qu'une majorité d'indépendantistes "est consciente que le jour suivant [la sécession] il n'y aura pas de reconnaissance internationale qui la rende viable".

Rupture du dialogue

Dans l'interview du président catalan sur la BBC, "l’on attendait également qu’il renouvelle sa demande de médiation internationale dans la crise avec Madrid. Mais c’était avant le discours du roi", analyse Le Monde. Ainsi, bien que la demande ait été "relayée par de nombreux résidents de Barcelone", pour l’heure "le dialogue demeure rompu entre les autorités catalanes et le gouvernement de Madrid" [Libération].

Carles Puigdemont a par ailleurs déclaré qu'une réaction brutale de la part du gouvernement de Mariano Rajoy, comme la prise de contrôle de la Catalogne par le pouvoir central, constituerait "une nouvelle faute" et qu"'après chacune de ces erreurs, nous sommes sortis renforcés". En effet, "plus le pouvoir central mobilisera la force et la loi […] plus les indépendantistes élargiront leurs rangs" analyse Bernard Guetta sur France Inter. Cependant, Mariano Rajoy "n'a pas pour lui que la loi fondamentale […] il a également le soutien du PSOE et des centristes de Cuidadanos" [France Inter] bien que "le PSOE [soit] extrêmement ambivalent sur la question […] et préférerait trouver une solution négociée à la crise" [Le Monde]. Mariano Rajoy peut "surtout s'appuyer sur cette moitié des électeurs catalans qui ne veut pas rompre avec le reste de l'Espagne", explique Bernard Guetta. Bref, "c'est un long bras de fer qui s'ouvre et l'on ne sait pas qui le gagnera".

L'Union européenne en médiateur ?

Le Parlement européen doit s'emparer de la question catalane aujourd'hui, même si Politico décrit la discussion à venir comme "limitée à un discours du vice-président [de la Commission] Frans Timmermans, suivie de courtes interventions des leaders des groupes politiques". Mais l'on s'interroge toujours : "quand l’Union européenne s’interposera-t-elle, enfin, dans le conflit catalan ?" [France Culture]. "C’est quand même incroyable que la communauté européenne n’ait toujours pas réagi pour condamner ces violences", confie par exemple une manifestante catalane à Libération.

L'Union européenne doit être le médiateur et "sans tarder parce qu'elle bénéficie de la confiance des deux parties qui l'une et l'autre se réclame d'elle", renchérit Bernard Guetta pour France Inter. Mais "qui pourrait être médiateur ? Il doit être à la fois un négociateur neutre et venir probablement d'un petit pays", anticipe Politico.

Toutefois, pour Frédéric Allemand, de l'université de Luxembourg, interrogé par Europe 1, l'UE "n'est pas vraiment en mesure d'agir". Pour plusieurs raisons : "la première est proprement constitutionnelle. Le référendum catalan, en l'occurrence, est un processus interne […]. La deuxième raison est plus contextuelle […] l'Union [ne veut pas prendre] le risque de voir resurgir un débat sur l'indépendance de l'Écosse, notamment."