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Philippe Martin : " Le problème qui reste porte sur le renforcement du FESF, point essentiel pour éviter la contagion de la crise"

Actualité 25.10.2011

A la veille du Sommet européen, Philippe Martin, directeur du Département économie à Science-Po Paris nous explique les mécanismes du Fonds européen de stabilité financière (FESF), principal sujet sur lequel les Etats membres de la zone euro peinent à trouver un accord.

Touteleurope.eu : Des solutions semblent avoir été mises sur la table ce dimanche pour sortir l'UE de la crise financière qu'elle traverse. Elles semblent  avoir été accueillies favorablement par l'ensemble des Etats membres, que reste-t-il alors à faire lors de la réunion de mercredi prochain ?

Philippe Martin : Sur la Grèce, j'ai l'impression que les dirigeants européens sont arrivés plus ou moins à un accord. On sait bien que faire une restructuration de la dette grecque sans rien faire sur les banques et surtout le Fonds européen de stabilité financière (FESF), c'est seulement faire une partie du travail et surtout prendre le risque d'une contagion. Donc il faut agir sur plusieurs fronts en même temps, et c'est cela qui est compliqué. Il faut s'occuper à la fois de la Grèce et de la recapitalisation des banques, sujet sur lequel ils semblent également s'être accordés.

Le problème qui reste porte sur le dossier du renforcement du FESF qui est un point essentiel car c’est ce renforcement qui peut éviter la contagion : on met une quarantaine autour de la Grèce. La Grèce fait défaut, on restructure la dette grecque, c'est un cas exceptionnel parce que la Grèce est insolvable, mais cela n'est pas le cas des autres Etats membres de la zone euro.
Tout le monde dit qu'il faut une force de frappe de 2 000 milliards d'euros pour le FESF et pour le moment, on ne comprend pas comment on peut arriver à ce chiffre.  Une grande partie des économistes, dont je fais partie, considèrent que la seule manière de le faire c'est avec l'aide de la Banque centrale européenne (BCE). C'est la seule qui a les moyens illimités pour garantir les dettes publiques, en particulier celles de l'Italie et de l'Espagne, c'est-à-dire des pays solvables mais qui ont du mal à se financer aujourd’hui sur les marchés.

Cette hypothèse constituera un signal très fort. On prêtera à ces pays non pas parce qu'ils ne peuvent pas rembourser à terme, mais parce qu'il y a un problème de liquidité. C'est ce que les économistes appellent une situation d'anticipations auto-réalisatrices. Le marché panique parce qu'il anticipe un possible défaut, augmente les taux d'intérêt requis pour prêter, et ces taux d'intérêt élevés font que la dette qui était soutenable ne la devient plus puisque les paiements d'intérêt explosent. C’est ce qui se passe en ce moment pour l’Italie. L’ironie est que les agents sont complètement rationnels dans ce genre de situation puisque le défaut qu’ils avaient anticipé se réalise. Mais c’est leur anticipation qui est à l’origine de la crise.

Mais ils auraient pu aussi anticiper qu'il n'y aurait pas de défaut, les taux d'intérêt seraient bas et il n'y aurait pas de problème pour emprunter sur les marchés ces pays et on sortirait de la situation de crise. Le chèque de 2 000 milliards d’euros est une garantie qui rassure les marchés, permet de diminuer le coût de l’emprunt et change donc les anticipations des investisseurs. On rend donc les pays tels que l'Espagne ou l'Italie solvables aux yeux des marchés. La beauté du mécanisme est que s'il fonctionne comme prévu, la garantie n’a pas besoin d’être exercée et cela ne coûte donc rien.

Mais les Allemands ne veulent pas signer ce chèque pour deux raisons. Ils ne sont pas certains que la garante suffise a rassurer les marchés et ils craignent que la garantie elle-même incite les pays vulnérables (l’Italie en premier lieu) à relâcher leurs efforts de rigueur budgétaire. On en est là aujourd’hui et le désaccord n’est pas résolu.

Touteleurope.eu : Pourquoi n'entend-on pas les autres pays de la zone euro dans ces discussions ?

Philippe Martin : C'est le problème de la zone euro : dix-sept gouvernements qui doivent se mettre d'accord avec deux créditeurs essentiels qui sont l'Allemagne et la France. Il y a trois groupes en fait :

 

  • la France et l'Allemagne qui sont les deux gros créditeurs ;
  • les pays en difficultés : les trois en programme et les deux qui sont vulnérables – Espagne et Italie) ;
  • et tous les autres petits qui se rangent plutôt du côté de l'Allemagne (PB, Autriche, la Finlande en particulier et puis la Slovaquie). Ces petits pays ne se sentent pas vulnérables, et ils sont plutôt du côté allemand. Ils ne veulent pas que la BCE garantisse les dettes espagnole et italiennes.




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