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La ceinture verte européenne, relique écologique du rideau de fer

Question-Réponse 07.11.2019 Léo Lictevout

Là où, pendant la Guerre froide, s'élevait la frontière entre les blocs de l'Est et de l'Ouest, subsistent aujourd'hui de vastes zones que l'absence d'activité humaine a transformé en havres écologiques. Trente ans après la chute du Rideau de fer, des acteurs politiques et citoyens se battent pour la préservation de cette "ceinture verte" européenne.

Sur les restes du rideau de fer, la nature a repris ses droits, comme ici à la frontière austro-slovaque - Crédits : Flickr cathy.klima / CC BY-NC 2.0

Sur les restes du rideau de fer, la nature a repris ses droits, comme ici à la frontière austro-slovaque - Crédits : Flickr cathy.klima / CC BY-NC 2.0

"De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique, un rideau de fer s’est abattu sur le continent". Winston Churchill, qui prononçait ces mots en 1946 dans son célèbre discours de Fulton, pourrait aujourd'hui parler d'un rideau de vert qui traverse l'Europe. La frontière entre les blocs soviétique et occidental, qui s'est garnie pendant quarante ans de miradors, clôtures et no man's lands, est peu à peu devenue un trésor écologique. Dès les années 1970, mais surtout depuis la chute du Rideau de fer, de nombreux acteurs, étatiques ou non, se sont concertés pour protéger le premier réseau écologique paneuropéen d'espaces naturels.

 

Qu'est-ce que la ceinture verte européenne ?

La ceinture verte européenne (European Green Belt en anglais, ou EGB) est née de plusieurs études qui, dans les dernières décennies de la guerre froide, ont fait le constat aux abords du rideau de fer d'une profusion de végétation et d'espèces rares. Ce phénomène était particulièrement observable du côté communiste, où la protection renforcée de la frontière imposait des clôtures successives, rendant les quelques centaines de mètres bordant la frontière inaccessibles au public.

Dès la fin des années 1970, le Dr. Kai Frobel, ornithologue écologiste ouest-allemand (à l'époque jeune étudiant), a remporté un prix académique pour son étude sur les riches faunes et flores frontalières. Attirant l'attention des militants écologistes locaux et du gouvernement du Land de Bavière, l'idée d'une conservation de ces terrains a émergé, retraçait The Independent en 2009.

Ainsi, dès la chute du Rideau de fer à la fin de l'année 1989, des défenseurs de la nature de l'Est comme de l'Ouest se penchent sur le projet. Celui-ci est officiellement lancé en septembre 2004 par une conférence d'experts dans le parc national de Fertö-Hanság, en Hongrie. "La symbolique de ce choix est grande", rappelle le think-tank Nouvelle Europe, "puisque c’est également là que le Rideau de fer s’ouvrit pour la première fois en 1989". Le projet se structure dès l'année suivante en établissant des bureaux régionaux (Fennoscandie, Baltique, Europe centrale et Balkans), chargés de coordonner les actions locales déjà en place et de les représenter auprès de structures institutionnelles et de financement.

Le projet n'a cessé depuis de s'étendre tout au long de l'ancien Rideau de fer. A l'origine limité à une zone de 2 200 km², le réseau de la ceinture verte européenne réunit désormais 24 pays, 7 319 zones protégées et 49 parcs nationaux, et cherche à s'étendre tout au long des 6 800 km de l'ancien Rideau de fer.

 

Quels sont les enjeux d'un tel projet ?

L'enjeu majeur de la ceinture verte européenne demeure la protection de la biodiversité. Tout au long du réseau d'espaces protégés ont été identifiées des centaines d'espèces menacées, qui profitent de l'absence d'activité humaine. Certaines comme le milan royal, la cigogne noire ou la moule perlière vivent désormais presque exclusivement dans ces zones, qui forment également un corridor migratoire pour d'autres animaux menacés (comme certaines espèces d'ours brun, de lynx ou de loup). La ceinture verte a enfin donné lieu à la constitution d'une base de données scientifique transnationale destinée à la conservation et à l'étude des espèces peuplant ces lieux.

Toutefois, la protection de tels territoires possède un intérêt plus large que sa valeur écologique pour les pays concernés, et pour l'Europe en général. En termes politiques, les Etats ayant signé des accords internationaux de protection de la biodiversité peuvent vanter leurs efforts en la matière. Par ailleurs, le quatrième Congrès mondial de la nature, réuni à Barcelone en 2008, a qualifié les vestiges du rideau de fer de "monument historique et culturel de l'histoire récente de l'Europe". Leur transformation en réseau écologique protégé symbolise ainsi la paix et l'ouverture, par opposition au béton et aux barbelés des frontières érigées pendant la Guerre froide. L'industrie touristique s'est ainsi fortement développée autour de l'ancien Rideau de fer, où des vestiges militaires de la seconde moitié du XXe siècle subsistent et "témoignent des temps difficiles que nous avons vécus", rappelle le président de l'ONG "Amis de la Terre - Allemagne", Hubert Weiger, pour Euractiv.

 

Qui sont ses défenseurs ?

Aujourd'hui, le projet European Green Belt est une association soutenue par différents acteurs nationaux, internationaux et non-gouvernementaux, coordonnée par l'Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN), une ONG spécialisée dans la protection des espaces naturels et des espèces menacées.

Si l'ONG "Amis de la Terre - Allemagne" cherche à la faire inscrire au patrimoine mondial de l'UNESCO, la ceinture verte bénéficie déjà de fonds européens et de divers programmes de protection et de développement régional. Le programme Interreg notamment, à travers le Danube transnational programme, finance le projet. La Commission européenne enfin, à travers son programme de financement des initiatives environnementales "LIFE", soutient l'EGB.

Mais c'est principalement au niveau local que s'organise la préservation de ces territoires. Ainsi, des secrétariats locaux coordonnent l'action de protection et des programmes sont mis en place entre pays frontaliers, comme dans les Balkans entre la Serbie, la Macédoine, le Kosovo, l'Albanie et la Bulgarie, qui s'associent de manière modulable en faveur de la protection des espèces menacées.