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Erdogan remporte les municipales et promet de "faire payer les traîtres"

Actualité 31.03.2014

Malgré les manifestations et les accusations d'autoritarisme et de corruption, le parti du Premier ministre turc (AKP, islamiste modéré) a remporté plus de 44% des voix au niveau national, contre 29% pour le principal parti d'opposition (CHP, centre gauche laïque). Il s'agit d'une victoire importante pour Recep Tayyip Erdogan, qui peut désormais s'attendre à une double victoire aux élections présidentielles en août prochain et aux législatives de 2015. Toute l'Europe fait le point sur ces élections avec Pierre Vanrie, journaliste spécialiste de la Turquie au Courrier International.

Istanbul (c) istockphoto

Un dimanche d'élections en Turquie

Plus de 50 millions de Turcs étaient appelés hier aux urnes dans 81 provinces du pays. Pour éviter toute complication au bon déroulement du vote, le gouvernement a même décidé dimanche de reporter d'un jour le changement d'heure. Le scrutin a pourtant été ponctué par plusieurs imprévus. A Istanbul, un groupe de féministes de Femen a fait irruption dans le bureau de vote du Premier ministre. Les célèbres militantes dénoncent notamment le blocage de Twitter et de Youtube imposé par le gouvernement depuis quelques jours. Enfin, dans le Sud-Est du pays, huit personnes ont été tuées lors d'affrontements entre candidats rivaux, et trente autres personnes auraient été blessées dans l'ensemble du pays.

C'est donc dans un climat assez tendu que le Parti pour la justice et le développement (AKP) remporte le scrutin dans la plupart des municipalités turques. "Il s'agit d'une véritable victoire politique d'Erdogan", commente Pierre Vanrie. "Il faut savoir que la Turquie est un Etat assez centralisé, qui ne laisse pas beaucoup d'autonomie aux collectivités locales". "Après Gezi et les derniers scandales de corruption, cette élection était sans aucun doute un référendum pour ou contre le Premier ministre, d'autant plus que les candidats maires sont souvent passés au second plan", poursuit le journaliste.

L'AKP garde donc la main sur les deux premières villes du pays. A Istanbul, qui compte 15 millions d'habitants, le parti du Premier ministre a remporté 47,76% des votes. A Ankara, capitale du pays, plus de 44% de la population a voté pour l'AKP. Quant au principal parti d'opposition (CHP), il remporte la troisième ville du pays, Izmir (3,5 millions d'habitants), avec 50% des suffrages. Le CHP s'impose aussi dans une dizaine d'autres municipalités de la côte méditerranéenne. Dans le sud-est du pays, c'est le Parti kurde pour la paix et la démocratie (BDP) qui a remporté la plupart des municipalités. Et pour la première fois dans l'histoire du pays, trois femmes sont arrivées à la tête d'une grande ville.

"Le résultat du vote n'est pas une surprise", affirme M. Vanrie. "D'abord, la plupart de la population est redevable à l'AKP de la stabilité et de la croissance économique, et se préoccupe moins des affaires de corruption. Deuxièmement, la jeunesse qui a animé les manifestations du Park Gezi ne représente pas l'ensemble de la société turque. Enfin, Erdogan a su présenter les accusations de corruption comme un complot organisé contre sa personne". L'AKP améliore donc son score de 2009. A l'époque, il avait remporté 38,8% des voix lors des élections municipales. Et rien ne laisse imaginer que la situation changera lors de prochaines élections présidentielles (août 2014) et législatives (fin 2015).

La Turquie vers un virage autoritaire ?

"A croire le 'discours du balcon' prononcé hier soir par Erdogan, il y aura maintenant une chasse aux sorcières", commente le journaliste du Courrier International. "Le Premier ministre aurait pu faire un discours rassembleur, mais il a été au contraire très vengeur, en annonçant des rétorsions envers ses rivaux", poursuit Pierre Vanrie. En outre, étant donné les prochains rendez-vous électoraux, "la Turquie restera en période électorale jusqu'à fin 2015", affirme M. Vanrie. Après l'élection présidentielle de cet été (la première au suffrage universel), les partis politiques se prépareront pour les législatives de l'année prochaine. "L'AKP a un boulevard devant lui" affirme M. Vanrie.

Les partis d'opposition sont, quant à eux, très divisés. Le principal rival de l'AKP, le CHP, a remporté moins de 30% des votes et dans certaines régions (notamment dans le Sud-Est) sa présence est inexistante. "A vrai dire, il n'y a pas de réelle opposition crédible qui puisse s'imposer aux prochaines élections", résume Pierre Vanrie. Sur son site internet en anglais, le quotidien turc Hurriyet rapporte aujourd'hui les premières déclarations du chef de l'opposition, Kemal Kılıçdaroğlu (Parti républicain du Peuple, CHP), qui "ne voit pas de faillite dans le résultat de ce vote". Le leader du CHP a également démenti avoir l'intention de démissionner. Cependant, l'opposition devra revoir son organisation si elle ne souhaite pas disparaître complètement de la scène politique turque.