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Dominique de Villepin : dans un monde incertain, l'Europe doit faire preuve d'indépendance et d'unité

Actualité 20.10.2017 Jules Lastennet

Pour Dominique de Villepin, ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, l'Europe se trouve à un moment décisif pour son avenir. Dans un monde qu'il décrit comme "incertain" et "déséquilibré", l'Union européenne ne peut en effet rester immobile, au risque de la "marginalisation". Dès lors, deux "rendez-vous" sont à ne pas rater : ceux de "l'indépendance" face aux autres puissances internationales et de "l'unité" qui fait actuellement défaut sur le continent.

Dominique de Villepin, en 2010

Dominique de Villepin, en 2010 - Crédits : Georges Seguin

Dominique de Villepin le reconnaît lui-même, le tableau de l'Europe et du monde qu'il brosse ne comporte "pas beaucoup de bonnes nouvelles". Invité le 19 octobre par la chaire de l'Union européenne du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), qu'il a lui-même créée en 2007, l'ancien Premier ministre de Jacques Chirac s'est exprimé sur la place de l'Europe dans le monde et a livré un sombre constat.

Ere de tous les dangers

"Le monde d'aujourd'hui obéit à trois règles", explique l'auteur de Mémoires de paix pour temps de guerre (Grasset, 2016). La première est celle de "l'incertitude". Une incertitude à la fois électorale, économique et géopolitique, dont l'exemple le plus frappant est certainement la victoire puis l'action menée par Donald Trump, qui tend à retirer les Etats-Unis d'accords internationaux comme ceux de la COP21, du nucléaire iranien ou encore de l'UNESCO. La deuxième est celle du déséquilibre, qui est visible à l'échelle mondiale, régionale et nationale. Trois foyers de "déséquilibres régionaux de terreur" apparaissent à cet égard particulièrement prégnants : la Corée du Nord qui se nucléarise, le Moyen-Orient qui est embrasé et la région Inde-Pakistan. La troisième est celle de la "vengeance des humiliations passées". En effet, "tous les empires qui montent sont révisionnistes", soutient Dominique de Villepin. Qu'il s'agisse de la Chine, de la Russie, de la Turquie ou de l'Iran, ces pays ont une "revanche à prendre" et fondent sur ce sentiment une large partie de leur identité. Un état de fait largement défavorable à l'Union européenne, dont de nombreux Etats membres, au premier rang desquels la France, sont d'anciens pays colonisateurs.

A en croire l'ancien Premier ministre français, le continent européen serait même entré dans une "ère de tous les dangers". En effet, expose Dominique de Villepin, l'Europe est "encerclée" par une multiplicité de crises. A l'Est avec l'Ukraine et les Balkans, et au Sud avec le Proche-Orient et le Sahel. Une série de menaces alimentées par des opérations militaires extérieures inconsidérées et qui ont pu, dans des pays tels que la Syrie ou la Libye conduire à la progression du terrorisme et des migrations, qui ne se développent jamais aussi vite que sur le lit d'"Etats faillis" et de "sociétés défaites".

La diplomatie et la défense dans l'Union européenne

Risque de marginalisation

Et au-delà de cette succession de risques aux portes de l'Union, les Européens sont de surcroît confrontés à une "marginalisation" croissante sur le plan international, entretenue par leur "immobilisme". Pour Dominique de Villepin, l'époque du "consensus mou" doit être révolue. "On est à un moment où on doit faire des choix", dit-il encore. Ce manque d'affirmation dans le concert des puissances mondiales est selon lui largement dû à une "perte de repères" au sein des nations européennes. "Nous avons un modèle identitaire zombi", martèle-t-il encore. La modernisation de ce modèle n'a pas eu lieu et cela explique la montée généralisée et considérable du "populisme" et du "dégagisme".

Heureusement, pour l'homme du discours des Nations unies contre la guerre en Irak en 2003, rien n'est encore perdu et l'Europe a encore une opportunité à saisir. A cet égard, Dominique de Villepin se place dans le sillage d'Emmanuel Macron – à moins que cela ne soit l'inverse vu que le nouveau président a reçu ses conseils durant la campagne présidentielle. Quoi qu'il en soit, MM. Macron et Villepin s'accordent à penser que l'Europe ne peut plus se construire "à l'abri des peuples et du monde". Et outre le changement de président en France, le Brexit, qui va pousser les Européens à s'en sortir "par le haut", ainsi que la prise de conscience collective des menaces actuelles, sont de nature à permettre un sursaut de l'Union européenne.

Pour cela, un renforcement de la démocratie sur le continent sera indispensable, prévient Dominique de Villepin. Soutien des conventions démocratiques voulues par Emmanuel Macron, l'ancien Premier ministre espère que ce dernier, si possible aux côtés d'Angela Merkel, osera prendre son "bâton de pèlerin" pour sillonner le continent afin de convaincre les citoyens du bienfondé de cette relance de l'Europe. Car, selon lui, dans le cas contraire les pays européens rateront les "rendez-vous" de "l'indépendance" et de "l'unité".

Esprit de survie

Et, une fois encore à l'image de ce qu'Emmanuel Macron a exposé le 26 septembre lors de son discours de La Sorbonne, l'indépendance de l'UE passera, pour Dominique de Villepin, par la "mutualisation" de nos forces. Cette coopération plus étroite est d'abord nécessaire en matière économique, pour favoriser la transition énergétique, numérique et industrielle. Elle est nécessaire ensuite en matière de sécurité, tant pour mettre en œuvre une lutte européenne contre le terrorisme que pour poser les jalons d'une Europe de la défense. Enfin, la coopération est aussi indispensable en matière diplomatique. "La Chine a inventé le concept des nouvelles routes de la soie", explique-t-il. Les Chinois y trouvent leur intérêt économique, mais cela contribue à la stabilisation de nombreux pays. L'Europe pourrait faire de même avec les pays d'Europe orientale et ceux du sud de la Méditerranée.

Quant à la (re)constitution de l'unité entre les Européens, l'ancien Premier ministre affirme que c'est par la culture qu'elle sera rendue possible. "Il y a un travail spécifique à faire sur une culture partagée", avance-t-il, mettant en avant l'importance de l'apprentissage des langues européennes par les étudiants et prônant par exemple la mise en réseau des universités européennes – une autre piste évoquée par Emmanuel Macron. Au final, cet effort renforcera "une qualité et un art de vivre" partagés en Europe. Il s'agit même selon lui d'un "esprit de survie" qu'il convient d'avoir dès à présent.