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Portraits d'Européens

Giusi Nicolini, la lionne de Lampedusa

Giusi Nicolini

"Ce qu'il y a avec les droits de l'homme, c'est qu'on ne peut pas faire d'exception". La formule est ciselée, imparable. Elle appartient à Giuseppina – Giusi – Nicolini, maire de Lampedusa et Linosa depuis 2012. Certainement l'un des postes les moins enviables d'Italie : les deux îles étant marquées par la répétition des naufrages de migrants depuis des années. Un combat de tous les instants pour celle que les Italiens ont surnommé "la lionne".

Maire contre "une horreur sans fin"

Giusi Nicolini est originaire de Lampedusa et Linosa. Pas de parachutage ici. En même temps, rares sont ceux qui oseraient se porter candidat au poste de maire de cette commune italienne, composées des deux îles les plus méridionales du pays, trois fois plus petites que l'île de Ré, peuplées de 6 000 habitants et plus proches de la Tunisie que de la Sicile, sa région de rattachement. Non pas que l'endroit ne soit pas beau. Il est même sublime. Ou que le climat ne soit pas clément. Hormis des tempêtes en hiver, le soleil est souvent radieux. Non, en réalité, et cela n'est plus un secret pour personne, Lampedusa est l'une des principales portes d'entrée pour l'immigration clandestine en Europe.

Lampedusa

Venus principalement d'Afrique, les migrants y arrivent par milliers chaque année, dans des embarcations de fortune, et échouent souvent tragiquement avant d'avoir atteint bon port. 366 morts le 3 octobre 2013. Entre 700 et 900 le 19 avril 2015. Et une multitude d'autres tragédies, de moindre ampleur, mais qui représentent autant de cicatrices pour les Lampédusiens et sa maire, entre temps. "Assez ! C'est une horreur sans fin", avait ainsi hurlé Giusi Nicolini en octobre 2013, en larmes de tristesse et de rage, à la télévision.

Sans fausse émotion ou pathos, ce n'est pas son genre, la maire de Lampedusa s'échine depuis son entrée en fonction, mi-2012, à mobiliser les autorités italiennes et européennes de la catastrophe. "Je suis la nouvelle maire de Lampedusa. On m'a affecté 21 cadavres de personnes qui tentaient d'atteindre l'île. Notre cimetière n'a plus de place. Nous allons l'agrandir. Mais, dites-moi, quelle superficie doit atteindre le cimetière de mon île ?", demandait-elle ainsi aux pouvoirs publics italiens avec une ironie cinglante en novembre 2012.

Cet appel au secours d'un territoire livré à lui-même aura au moins été entendu par le pape François, qui y effectua sa première visite pastorale le 9 juillet 2013. Giusi Nicolini ne minimise pas l'événement : il a permis d'alerter l'opinion. Même s'il n'a pas empêché le drame du 3 octobre suivant. Ses larmes séchées, la maire appelait le Premier ministre d'alors, Enrico Letta, à venir "compter les morts avec elle". En réponse, le chef du gouvernement lancera l'opération nationale Mare Nostrum, qui a permis le sauvetage de dizaines de milliers de personnes, mais qui fut vite remplacé par le programme européen Triton… trois fois moins coûteux en dépit de l'implication de dix pays différents.

Après la mafia, l'inaction de l'Italie et de l'Europe comme adversaire

"La grande solitude de Lampedusa, c'est que rien ne change dans les lois et les politiques d'accueil. Les morts de Lampedusa sont les morts de toute l'Europe", constate Giusi Nicolini. Pour la maire de l'île, la réticence des pays européens à accepter les quotas de répartition de réfugiés prévus par la Commission européenne est évidemment "une honte". D'autant plus que "le chiffre est véritablement ridicule en comparaison avec la population européenne", continue-t-elle pour le quotidien espagnol El Mundo.

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Mais pour Giusi Nicolini, il n'est évidemment pas question de baisser les bras, ou les yeux. Ancienne militante écologiste, adjointe au maire de Lampedusa à 23 ans, elle a défendu bec et ongles l'environnement de son île, et plus particulièrement la sublime Plage des lapins. Quitte à affronter la mafia et ne pas céder face à ses tentatives d'intimidation. La menuiserie de son père fut détruite. Son mari fit également l'objet de menaces. Et elle retrouva des couronnes funèbres placardées sur sa porte.

Mais la "lionne" a tenu. Petite blonde au visage volontiers souriant, toujours élégante, abondamment maquillée, avec de larges lunettes de soleil sur les cheveux et une grosse montre au poignet, Giusi Nicolini n'a pas oublié d'être Italienne, mais sans tomber dans le côté clinquant qu'on retrouve parfois. Elle est de Lampedusa, un lieu simple qui vit de la pêche et du tourisme. A 54 ans, le combat et l'adversaire ont changé, mais sa détermination n'est pas même entamée. Et ses électeurs, pourtant proches de la rupture et logiquement tentés par le repli ou l'extrême droite, sont derrière elle.

Pas d'opposition entre accueil des réfugiés et protection de l'équilibre de Lampedusa

Probablement parce qu'ils la savent totalement dévouée à sa mission. Elle a même refusé poste ministériel et mandat d'eurodéputée pour continuer de défendre Lampedusa et Linosa, ainsi qu'une politique d'immigration ouverte et digne. "Le cœur de l'Europe [que représente la Méditerranée] ne doit pas être ignoré, militarisé et, surtout, se transformer en cimetière", explique-t-elle avec conviction. "Le plus urgent est de réformer le droit d'asile et d'ouvrir des couloirs humanitaires", ajoute-t-elle encore.

Interrogée par le magazine Elle en septembre dernier, Giusi Nicolini, toujours aussi confondante de simplicité, appelait les Européens à voir dans chaque réfugié, "non pas le futur immigré, mais un homme qui allait se noyer et qu'on a sauvé. Même votre Front national ferait ce que nous faisons s'il était ici", assure-t-elle. "Tous devraient venir regarder ces visages terrifiés, toucher ces mains tendues. Personne ne peut voir ça sans avoir envie d'aider. Et non de demander : 'attends, toi, tu viens d'où ? De Côte d'Ivoire ? Désolé, si tu viens pour des raisons économiques, je te laisse te noyer'!".

Pour l'heure, force est de constater que Giusi Nicolini n'a pas encore été réellement entendue. Celle qui n'oppose en rien accueil des réfugiés et défense de l'équilibre de son île aura en effet pu voir, dimanche 10 janvier, le ministre italien de l'Intérieur confirmer l'inefficace loi sur l'immigration clandestine. Cette dernière punit d'une amende et d'une possible peine de prison les personnes entrant illégalement sur le territoire italien. Tout comme elle menace de poursuite les Italiens qui viendraient en aide aux migrants. Au premier rang desquels donc… les pêcheurs de Lampedusa.

 

La maire de Lampedusa témoigne -  28 minutes d'Arte (1'42)

 

Portrait réalisé en partenariat avec 28'ARTE

L'Européen du mois - 28 minutes