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Philip Lowe : "Nous devons investir maintenant dans les infrastructures pour garantir l'électricité de l'avenir"

Actualité 21.12.2011

Philip Lowe est Directeur général de l'Énergie à la Commission européenne. A l'occasion des 12èmes Rencontres parlementaires sur l'Énergie qui se sont tenus à Paris le 30 novembre dernier, Touteleurope.eu l'a rencontré. L'occasion de revenir avec lui sur la Stratégie européenne de l'énergie d'ici 2020 mais également sur l'épineuse question du nucléaire.

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Touteleurope.eu : Quelles sont les propositions phares de la communication "Énergie 2020" présentée par la Commission européenne en novembre 2010 ?

Philip Lowe : L'Europe est animée par la volonté de fournir une énergie sûre, stable et durable. Elle doit encore être abordable pour les citoyens et compétitives pour les entreprises. C'est un grand défi puisque l'Europe est limitée au niveau de ses ressources naturelles énergétiques, et dépend fortement de l'importation d'énergies fossiles.

Nous devons donc au niveau européen, et c'est ce qui a été décidé en 2009 par les Etats membres, renforcer l'intégration du marché intérieur pour qu'il y ait davantage de compétitivité dans les prix, une sécurité renforcée dans l'approvisionnement, et un accroissement dans la lutte contre le changement climatique.

Pour ce faire, nous avons fixé trois objectifs à atteindre :

20 % d'énergie renouvelable dans notre consommation énergétique ;
20 % d'émission de carbone en moins par rapport à l'année 2007 ;
20 % d'économie en énergie pour 2020.

Depuis 2009, le développement des énergies renouvelables a beaucoup progressé, nous avons certainement dépassé le seuil des 20 % d'énergies renouvelables dans notre consommation énergétique. Mais nous devons avoir une perspective sur le long terme. Si nous voulons parvenir à avoir une économie basse en carbone en 2050, il faut aller bien au-delà d'une part de 20 % d'énergies renouvelables, celles-ci devraient toucher la quasi-totalité de l'électricité.

Concernant le deuxième objectif, nous avons également fait un pas significatif. Bien que nous soyons en pleine récession économique, des progrès dans l'installation d'équipements dans l'industrie ont été réalisés, ces derniers sont plus performants et moins polluants.

Dans un projet de directive, nous incitons les Etats membres à prendre les mesures nécessaires pour rénover plus rapidement les bâtiments dans chaque pays, et pour obliger les fournisseurs d'électricité et les distributeurs à aider les consommateurs à économiser.

Le concept "d'efficacité énergétique" signifie mieux utiliser l'énergie.

Mais nous n'allons pas atteindre le dernier objectif. Pour la Commission, il faut un effort beaucoup plus important dans l'usage de l'électricité, notamment en ce qui concerne l'usage de la chaleur des immeubles. Cette dernière, avec l'électricité consommée par les transports (voiture électrique…)  compte pour 40 % de l'énergie consommée en Europe. Il faut se tourner vers l'utilisation de produits plus durables économiquement et environnementalement.

Un autre défi important attend le secteur énergétique dans l'avenir, c'est celui de la réalisation d'investissements dans les infrastructures transportant l'électricité et le gaz. Dans l'ensemble des pays, nous n'avons pas considéré à sa juste valeur le besoin d'investir dans ces infrastructures. La hausse des prix de l'énergie est une plainte généralisée, mais il faut se rendre compte qu'il devient de plus en plus difficile d'obtenir des prix abordables…

Si nous n'investissons pas maintenant dans les infrastructures pour garantir l'électricité de l'avenir, nous devrons faire face à une forte hausse des prix.


Touteleurope.eu : Un défi important est d'assurer l'indépendance énergétique de l'Union européenne, notamment pour les pays d'Europe de l'Est, dépendants du gaz russe et ukrainien. L'Europe peut-elle être auto-suffisante, sans forcément avoir des prix exorbitants ?

P. Lowe : Nous sommes en bonne voie grâce à certains facteurs extérieurs, notamment suite au développement par les Etats-Unis du gaz de schiste, qui a eu un effet modérateur sur les prix de gaz. C'est un filet de sécurité important sur le plan de la sécurité de l'approvisionnement, les terminaux permettant la livraison du gaz liquéfié en Europe en cas de besoin.

Le Règlement du 13 juillet 2009 vise à mettre en place un programme énergétique européen pour la relance (PEER) permettant de financer des projets dans les domaines principaux du secteur de l’énergie:

les infrastructures pour le gaz et l’électricité;
l’énergie éolienne en mer;
le captage et le stockage de carbone.

De plus, les crises de 2006 et 2009 nous ont montré la nécessité d'interconnecter davantage nos réseaux, de favoriser la solidarité entre les Etats membres. En 2009, une douzaine de pays ont été affectés négativement par l'interruption de livraison par l'Ukraine. A contrario aujourd'hui seul un pays serait en difficulté, et encore ces dernières ne seraient pas insurmontables.

Il faut encore souligner l'avancée de l'Europe sur le plan de la sécurité de l'approvisionnement. Avec le programme énergétique européen pour la relance des investissements ont été réalisés, notamment au niveau des compresseurs de gaz. Cela nous a permis de renverser le courant traditionnel des flux de gaz, pour des pays traditionnellement dépendant à 100 % de la Russie. Désormais, des flux de gaz proviennent de l'Ouest et vont vers l'Est. Nous devons renforcer davantage ces interconnexions, mais nous sommes sur la bonne voie.

L'expérience avec le gaz démontre que l'Europe a un marché intérieur qui n'est pas simplement une offre potentielle en terme de choix et de fournisseurs, mais aussi garantie de la sécurité pour tout le monde.


Touteleurope.eu : La question de la sécurité énergétique et du nucléaire figure parmi les grands débats de la période électorale. L'Allemagne a des positions très différentes de la France sur ce thème. Cette question pourrait-elle être tranchée au niveau européen ?

P. Lowe : Les questions des générations d'énergie et des différentes formes de réseaux, de transports et d'énergie constituent des sujets importants pour tous au niveau local, régional et national. Il serait irréaliste de penser que l'on peut mener un débat politique uniquement au niveau européen.

Dans une feuille de route qui sera publiée en décembre 2013, nous proposerons la définition d'un cadre dans lequel ces décisions pourront être prises en connaissance de cause, en tenant compte des décisions prises en commun par les Etats membres, notamment celles concernant l'augmentation de la production des énergies renouvelables, les objectifs en matière d'énergie basse en carbone, y compris le nucléaire.

Certains sujets peuvent encore être débattus au niveau national, comme la question du nucléaire ou de la séquestration des carbones. A contrario, nous ne pouvons plus continuer à discuter pour savoir si oui ou non nous devons lutter contre le changement climatique.

Au lieu de plafonner la hausse des température à 2°C au niveau mondial comme cela était prévu par l'agence internationale de l'énergie de Paris, au vu de ses dernières prévisions elle recommande de s'orienter sur une limitation de 6°C. Les conséquences en terme économique et social d'une telle augmentation sont considérables.


Touteleurope.eu : L'Europe peut-elle servir de modèle aujourd'hui en matière environnementale et énergétique? Peut-on imposer notre modèle aux partenaires américains, asiatiques, ou avons-nous encore du mal à faire entendre notre voix ?

P. Lowe : Dans notre approche vis-à-vis de de la lutte contre le changement climatique, l'Europe a démontré comment progresser vers une économie basse en carbone. Mais l'Europe est responsable de 'seulement' 11 % des émissions de carbone dans le monde.

En 2050, selon nos estimations l'Europe comptera pour 4 % des émissions mondiales. Il est illusoire de penser que nous pouvons limiter l'augmentation de la température mondiale uniquement à travers notre action. Ce que nous pouvons faire en revanche, c'est promouvoir l'application de technologies nouvelles en Europe notamment dans le cadre des énergies renouvelables.

L'Inde et la Chine, pays en forte croissance, ont des capacités énergétiques largement insuffisantes pour faire face à leurs demandes énergétiques dans l'avenir. L'Europe s'apprête à connaître le même problème : en 2030, elle va devenir dépendante à 80 % de l'importation d'énergie fossile si elle ne fait rien.
L'Inde et la Chine devenues également dépendantes de l'importation feront concurrence à l'Europe pour obtenir des ressources comme le charbon, le fuel et le gaz. Il faut donc s'y préparer. Les atouts de l'Europe sont dans ses capacités à innover, à gérer le marché afin d'arriver au résultat voulu. C'est là toute l'ambition de tout ce que nous avons fait avec les Etats membres depuis 2006.


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