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L’Arctique : quel avenir, quels enjeux ?

Synthèse 03.03.2015

En 2007, la Russie a réanimé l’intérêt de la communauté internationale pour l’Arctique, en posant pour la première fois son drapeau, par 4 000 mètres de fonds marins, au pôle Nord. Depuis, la zone fait partie des enjeux majeurs du 21e siècle, autant pour son rôle environnemental que pour sa fonction hautement stratégique. Les projets d’exploitation de la région fleurissent au même rythme que des rapports climatiques toujours plus alarmants font de l’Arctique l’une des régions les plus instables du globe.

Arctique - Groenland

Tout d'abord, qu'est-ce que l'Arctique ? Une vaste question qui agite scientifiques et diplomates. Pour les géographes, l’Arctique se trouve au nord du Cercle polaire ; pour les météorologues et biologistes, au nord de la ligne isotherme des 10°C qui correspond aussi à la limite séparant toundra et taïga ; et enfin l’Arctique correspond à la présence de pergélisol (sol gelé toute l’année) pour les pédologues.

Carte de l'Arctique

A l’instar des scientifiques, les diplomates ne semblent pas disposer d’une définition claire de l’Arctique. D’une part, les frontières maritimes des pays côtiers de l’Océan ne sont toujours pas définitivement établies. D’autre part, les contours de l’influence politique en Arctique sont flous. Le Conseil Arctique, créé en 1996 et principal organe de décision, compte parmi ses membres permanents les cinq Etat côtiers (Etats-Unis, Russie, Norvège, Danemark, Canada), ainsi que l’Islande, la Finlande et la Suède, présents au-delà du Cercle polaire, mais disposant d’un moindre poids. Ce même Conseil Arctique accorde également à des pays tels que l’Allemagne, la Pologne, le Royaume-Uni, la France, l’Inde ou le Japon le statut "d’Etat observateur", qui peuvent assister aux réunions sans droit de parole.

L’enjeu environnemental : une zone fragile d'importance planétaire

Si les diplomates défendent des positions contradictoires et concurrentes sur le sujet, les travaux des scientifiques se révèlent souvent complémentaires dans le diagnostic d’une situation de plus en plus inquiétante. Les travaux du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) montrent que le réchauffement dans l’Arctique est, depuis 2002, deux fois plus rapide qu'ailleurs dans le monde. Conséquence directe : la fonte de la banquise (glace sur mer) et de la calotte glaciaire (glace sur terre) qui perdent à la fois en épaisseur et surface, perturbant les courants marins et la salinité de l’eau. En particulier, la fonte totale de la calotte glaciaire du Groenland (irrémédiable à partir de 3°C de réchauffement) constitue un facteur important de la montée des eaux. Un tel scénario diminuerait par exemple de 0,07% la surface du territoire français, et mettrait la Statue de la Liberté les pieds dans l’eau à New York.

Car si les effets du réchauffement climatique sont particulièrement intenses dans la région arctique, c’est aussi parce que cette région se révèle être un immense amplificateur dudit réchauffement. La neige réalise "l’effet albédo" : elle réfléchit 90% des rayons du soleil et absorbe le reste, tandis que la neige fondante en réfléchit moins de 60%, et l’océan moins de 15%. Ainsi, en fondant, l’Arctique risque de perdre le rôle de "climatiseur de la planète" qu’il jouait auparavant.

Un autre risque très préoccupant de cette fonte des glaces se trouve dans la libération de gigantesques quantités de méthane, contenu depuis des centaines de milliers d’années en grande quantité dans les glaces polaires et dans le pergélisol. A l’instar du dioxyde de carbone, le méthane est un gaz à effet de serre, certes moins présent dans l’atmosphère, mais néanmoins 23 fois plus puissant que le CO2. Si les études scientifiques indiquent que les océans sont en mesure d'absorber la grande majorité du méthane libéré, le revers de la médaille serait une forte augmentation de l’acidité de l’eau, elle-même hostile au développement d’espèces au tout premier rang de la chaine alimentaire marine.

Quant à la disparition du pergélisol (qui contient l’équivalent de 180 années d’émissions de combustible fossile) le constat est encore plus accablant : pour le sénateur écologiste André Gattolin, qui a rendu un rapport sur l’Arctique l’année dernière, "les modèles démontrent […]  que la libération du méthane accélérera le réchauffement en devançant de 15 à 35 ans les prédictions précédentes des températures futures". Selon les scientifiques, il ne suffirait plus que d'une augmentation de 0,5°C en moyenne pour que le pergélisol fonde irrémédiablement.

Des changements climatiques profonds que la majorité de la population mondiale ne ressent pas encore, mais qui affectent déjà les populations circumpolaires, qui ont vu leur milieu de vie changer radicalement. En Europe, les populations sames (ou lapones en français) du nord de la Scandinavie sont particulièrement touchées. La fonte des glaces complique considérablement les déplacements des hommes et du bétail, les bouleversements dans la végétation raréfient la nourriture des rennes (dont l’exploitation constitue l’activité économique principale des Sames), la fonte du pergélisol endommage les habitations et les voies de communication... Autant de perturbations par ailleurs amplifiées par le développement massif des industries d’exploitations minières et forestières, qui se tournent vers l’Arctique comme une nouvelle ruée vers l’or.

L’enjeu économique : une ruée vers l’or fantasmée ? Focus sur l’Europe

Le recul actuel de la banquise arctique stimule deux grandes convoitises : l’exploitation de ressources naturelles (minières, forestières, et énergétiques), et l’exploitation de nouvelles routes maritimes.

Jusque-là impossible ou trop dangereuse, l'utilisation des passages polaires est envisagée de plus en plus sérieusement par les grandes compagnies de transport maritime. Le Passage du Nord-Ouest est présenté comme une alternative possible au canal de Panama pour contourner l’Amérique. Or c’est le Canada qui possède la grande majorité des eaux territoriales que traverse le Passage, et le pays n’a non seulement pas développé les dispositifs de surveillance et de sécurité nécessaires, mais surtout ne veut pas octroyer une internationalisation de ses eaux. La Route du Nord-Est (qui longe la Sibérie) gagne elle aussi en popularité en tant qu’alternative au canal de Suez pour contourner l’Asie : le trafic y a été multiplié par 23 en 4 ans. Enfin, le Pont de l’Arctique constituerait un moyen beaucoup plus rapide pour contourner le Groenland : il permettrait de rejoindre Mourmansk à Churchill (Canada) en seulement 8 jours.

Brise-glace

Reste que l'emprunt massif de ces passages demeure très fantasmé en raison des risques et des coûts. Les navires sont confrontés aux icebergs, à l’absence de carte des fonds marins arctiques, et à la très faible présence de ports en cas de besoin (par exemple il n’y en a aucun entre l’Alaska et le territoire du Labrador). Mais surtout, les équipements qui pourraient éventuellement permettre un passage un tant soit peu sécurisé sont extrêmement onéreux. Amplement suffisant donc pour dissuader les compagnies d'assurance d'investir dans de tels projets.

La course aux minerais et aux hydrocarbures, encouragée par la fonte des glaces, devrait néanmoins accroître la présence humaine et l'activité industrielle en Arctique. La société géologique américaine estime en effet que 22% des réserves mondiales non découvertes et techniquement atteignables se trouvent au nord du Cercle polaire. En ligne de mire pour les multinationales et les pays riverains : or, zinc, argent, cuivre, étain, nickel, plomb, diamants, gaz et bien sûr pétrole.

En Europe par exemple, les revenus que pourrait tirer le Groenland (encore sous autorité danoise) de l’exploitation de ses hydrocarbures permettraient sans doute à l’île d’acquérir une indépendance économique et donc ultérieurement politique. C'est pourquoi le gouvernement autonome a distribué de nombreux permis de prospection en offshore, a multiplié par 4 depuis 2001 le nombre de ces permis sur terre, et a autorisé pour la première fois en 2013 l’exploitation d’uranium sur son territoire.

Dans un autre registre, la Norvège a autorisé le déplacement d’une plateforme de forage d’Exxon vers la mer de Kara en Russie, malgré les sanctions économiques européennes prises contre la Russie suite à la guerre en Ukraine. La Russie d’ailleurs, pour qui les rentrées en pétrole et en gaz représentent la moitié des recettes fiscales, multiplie les partenariats d’exploitation avec des entreprises nationales et internationales (surtout européennes). C’est aussi le premier pays à avoir mis en service en 2011 une plateforme de forage offshore industrielle en Arctique, et ce contre toutes les préconisations des scientifiques.

Certains Etats de la région cependant mettent l’accent sur la protection du climat et de l’environnement. Malgré l’élaboration tardive de sa stratégie pour l’Arctique en 2013, la Suède a fait de l’enjeu écologique sa priorité, devant le développement économique et humain. Le pays ne manque certes pas d’exploiter les ressources minières dont il dispose, mais, du moins jusqu'à présent, toujours dans un souci de durabilité. La Finlande insiste également sur cet aspect, ainsi que sur le rôle que les populations autochtones doivent détenir dans le jeu diplomatique, toutefois. Au fond, en Europe, l’engagement écologique semble être inversement proportionnel à la portion du territoire située au nord du Cercle polaire.

En effet, une telle activité industrielle ne peut pas être sans risque pour le milieu arctique déjà à bout de souffle. Beaucoup affirment ne pas connaître les conséquences d’une marée noire en Arctique ; mais surtout, il semblerait que personne n’ait les moyens humains et techniques de faire face à une telle crise si elle devait survenir.

Le sort de l’Arctique semble donc être prisonnier des cours des minerais et hydrocarbures rendant l’aventure plus ou moins rentable, ainsi que des négociations internationales entre des pays actuellement plus tournés vers leurs intérêts nationaux que vers l’intérêt collectif.

 

* Article écrit dans le cadre d'un projet collectif avec Sciences Po Paris, dont les participants sont Hugo Lequertier, Abderrazak Ouassat, Lucile Rogissart et Claire Sandevoir

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