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Guy Verhofstadt, dans les pas des pères fondateurs de l'Europe

Synthèse 18.05.2016

Homme politique ambitieux bercé au monétarisme. Premier ministre – durable – d'un gouvernement belge. Candidat malheureux à la présidence de la Commission européenne. Eurodéputé fédéraliste de premier plan. Guy Verhofstadt aura eu plusieurs vies politiques. Aujourd'hui, il fait partie, à l'instar de son ami Daniel Cohn-Bendit, des 'grandes gueules' européennes : ceux capables de médiatiser l'austère Parlement européen, d'apostropher des chefs de gouvernement, et de ne pas désespérer de l'Europe.

Dans son dernier livre, Le Mal européen, paru le 12 mai chez Plon, Guy Verhofstadt propose des pistes pour remédier à l'impuissance de l'Union européenne.

Guy Verhofstadt

Le Parlement européen à défaut de Commission européenne

Guy Verhofstadt était bien parti pour prendre la suite logique de Jean Monnet, Robert Schuman, Paul-Henri Spaak et Jacques Delors. Européen convaincu, issu d'un des pays fondateurs de l'UE et rompu à l'art délicat du consensus politique après neuf années passées à la tête de la Belgique, pays difficilement gouvernable s'il en est. Mais à deux reprises, en 2004 et en 2014, la présidence de la Commission européenne s'est refusée à lui.

La faute d'abord au Royaume-Uni et Tony Blair, qui ne voulaient pas d'un fédéraliste à la tête de l'Europe, d'autant moins qu'il venait de se prononcer contre la guerre en Irak. La faute ensuite à la démocratie : son groupe politique n'a fini qu'à la troisième place lors des dernières élections européennes, laissant donc Jean-Claude Juncker, leader désigné des conservateurs, obtenir l'exécutif européen.

Aujourd'hui âgé de 63 ans, Guy Verhofstadt n'a toutefois pas renoncé à exercer un rôle majeur dans le fonctionnement et l'avenir de l'Europe. Patron du groupe des libéraux et démocrates au Parlement européen, auquel appartiennent notamment le MoDem et l'UDI, il fait partie des rares figures médiatiques de l'institution strasbourgeoise.

Mieux, depuis la retraite de son ami Daniel Cohn-Bendit il y a deux ans, Guy Verhofstadt a même pris la place de tribunicien en chef, profitant largement de son temps de parole confortable en tant que président de groupe. Des dirigeants comme Alexis Tsipras, à qui il a demandé s'il était "un vrai leader ou un faux prophète", ou des collègues comme l'antieuropéen Nigel Farage, dont le salaire est selon lui "le plus gros gâchis d'argent de l'Union européenne", ont fait les frais de ses discours, déclamés en anglais avec un débit presque aussi impressionnant que celui de Dany le Rouge.

Irréductible fédéraliste

Ses chevaux de bataille ? La crise des réfugiés en premier lieu. Il n'a pas de mots assez durs pour dénoncer "le manque de volonté politique de mettre en œuvre une solution européenne, et également l'absence d'humanité". Pour lui, l'accord passé avec la Turquie est une erreur, car ce faisant l'Europe se place entre les mains du "sultan Erdogan", tandis que nous déplaçons simplement "le cimetière marin méditerranéen de la mer Egée au Golfe de Syrte où meurent désormais les migrants réfugiés sur la route de l'Italie, celles de la Grèce et des Balkans ayant été fermée", comme il l'a écrit dans sa chronique bimensuelle pour L'Opinion.

L'Europe de la défense et du renseignement ensuite. Peu enthousiaste quant à la validation du désormais fameux PNR, ce fichier recensant les données des passagers aériens que l'Europe a mis plusieurs années à voter, qui ne sera selon lui que "l'addition de 28 registres nationaux non reliés entre eux et sans aucun échange obligatoire d'informations", il est en revanche favorable à la création d'une capacité antiterroriste européenne "centralisant l'information pour mieux l'analyser".

La refonte de l'Europe enfin, et surtout. Guy Verhofstadt l'assure, "si [l'Europe] n'est pas réformée, elle disparaîtra". Prophétie à la mode, particulièrement en France alors que l'élection présidentielle de 2017 est déjà dans tous les esprits, l'eurodéputé ne s'en tient toutefois pas à ce simple constat. Après Debout l'Europe, publié en 2011 et coécrit avec Daniel Cohn-Bendit, il formule dans son nouvel ouvrage, Le Mal européen, paru le 12 mai chez Plon et préfacé par… Daniel Cohn-Bendit, des propositions pour remédier à la montée des populismes, à l'impuissance européenne et à la crise sans fin de la zone euro. La solution miracle de l'ancien Premier ministre n'est pas jeune, elle s'appelle fédéralisme.

Alors que tout semble propice au détricotage de l'Europe, Guy Verhofstadt l'affirme sans ciller : nous en sommes "très proches". Notamment parce que "le scrutin britannique sur le Brexit, quel que soit son résultat, va nous offrir la possibilité d'avancer. On pourra faire le saut fédéral, pas avec tous les Etats évidemment, mais avec ceux qui adhèrent à la monnaie unique, ou ont vocation à la rejoindre", décline-t-il. Avant d'invoquer les pères fondateurs de l'Europe qui avaient réfléchi, dès les années 1950, à une Europe à plusieurs vitesses, ou dite "des cercles concentriques". Une option "très nettement préférable au manque d'unité de l'Union actuelle", conclut Guy Verhofstadt dans une interview donnée au Monde.

Guy Verhofstadt (à droite) avec Martin Schulz (à gauche) lors d'un débat télévisé pendant la campagne pour les élections européennes de 2014

La culture du débat ouvert

Avec 40 ans de carrière dans les jambes, l'énergie et l'ambition collent toujours à la peau de celui qui fut surnommé 'Baby Thatcher' au début des années 1980. Patron du PVV, le Parti libéral flamand, à seulement 29 ans, après avoir fait ses classes auprès de Willy de Clercq, futur commissaire européen aux Affaires extérieures et au Commerce, seule la radicalité de ses propositions économiques s'est estompée chez Guy Verhofstadt. Ses cheveux sont à peine moins blonds, toujours tombants. Ses lunettes se sont modernisées, contrairement à certains de ses costumes et de ses cravates qui appartiennent à un autre temps. Polyglotte accompli, ses dents du bonheur sont désormais quasi-légendaires.

C'est à la tête de la Belgique qu'il s'est assagi. Premier ministre d'un gouvernement "arc-en-ciel" allant des écologistes aux libéraux en passant par les socialistes, il a permis l'émergence d'une "nouvelle culture politique" dira le quotidien Le Soir. Guy Verhofstadt aura "privilégié la culture du débat ouvert", rendant possibles des avancées notamment dans le domaine social et fiscal, même si "la subtile alchimie entre les trois familles politiques a parfois démontré toutes les limites de l'exercice".

Il fut à l'origine, entre autres, du Plan Rosetta (reprenant le nom du film des frères Dardenne primé au festival de Cannes en 1999) pour l'accès à l'emploi, ou encore de la conférence de Laeken en 2001, coup d'envoi de la Convention sur l'avenir de l'Europe qui allait élaborer le projet de constitution européenne, rejeté en 2005 par la France et les Pays-Bas.

Chef de gouvernement durable d'un pays instable politiquement, Guy Verhofstadt sera finalement victime de la montée du Vlaams Belang, la droite radicale et nationaliste flamande, et du dossier BHV (Bruxelles-Hal-Vilvoorde), seule circonscription électorale bilingue de Belgique où les droits de vote des citoyens n'étaient pas exactement les mêmes en fonction de leur langue et de leur lieu de résidence.

Ecarté du pouvoir en 2008, il est devenu eurodéputé dès l'année suivante. Un choix d'humilité que peu d'anciens premiers ministres ont fait jusqu'ici et qui ne s'est pas transformé en pré-retraite dorée ou antichambre pour regagner ultérieurement la direction de son pays. Il est vrai peu actif sur le plan législatif, Guy Verhofstadt exerce son mandat sous un jour très politique au sein et en dehors de l'hémicycle.

Il est en effet aussi membre fondateur, avec évidemment Daniel Cohn-Bendit, mais aussi l'écologiste belge Isabelle Durant et la centriste française Sylvie Goulard, du groupe Spinelli, du nom d'un autre père fondateur de l'Europe et créateur du Mouvement fédéraliste européen en 1943. Une ultime manière pour Guy Verhofstadt, grand amateur de cyclisme, de se mettre dans la roue de ses illustres prédécesseurs.

 

Portrait réalisé en partenariat avec 28'ARTE

L'Européen du mois - 28 minutes