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Dominika Rutkowska : "J'ai été frappée par le silence dans les rues de Cracovie"

Actualité 14.04.2010

Dominika Rutkowska est responsable des relations extérieures au Mouvement Européen-France. Polonaise, elle était à Cracovie le jour du crash de l'avion dans lequel se trouvait le président Lech Kaczynski, ainsi que de très nombreuses personnalités polonaises. Elle témoigne pour Touteleurope.fr d'un événement qui a frappé de plein fouet l'entière population de son pays.

Touteleurope.fr : Vous étiez en Pologne le jour du crash de l'avion du président Lech Kaczyński. Quelles ont été les premières réactions dans les médias et au sein de la population polonaise à l'annonce du drame ?

Dominika Rutkowska  : Ça a été un choc terrible. J'ai été frappée par la tristesse profonde de la population polonaise, et par le silence. J'étais en Pologne toute la semaine dernière et je m'apprêtais à prendre l'avion pour rentrer en France samedi lorsque j'ai appris par la télévision ce qu'il s'était passé. J'arrivais à peine à croire ce que j'entendais.

Les gens que j'ai croisés ensuite sur le chemin de l'aéroport avaient les yeux remplis de larmes. Personne ne parlait, le silence régnait dans la bus et les endroits publics que j'ai traversés, comme dans un film.

Je me souviens de la mort de Jean-Paul II, qui est survenue il y a cinq ans, en avril également, et qui avait beaucoup touché les Polonais. Mais il était malade, on s'attendait en quelque sorte à son décès. Mais là, le choc a été terrible car la disparition du président était totalement inattendue, subite, et les gens finalement n'ont pas su comment réagir.

L'émoi a été d'autant plus important que se trouvaient à bord de l'avion de nombreux autres membres de l'Etat polonais, qui se retrouve du coup comme 'décapité'. Au-delà de la personnalité de Lech Kaczynski, c'est le président polonais qui est mort, et cela tous les Polonais le regrettent.

Et dans le crash de cet avion nous avons entre autres perdu 15 députés, des sénateurs, les représentants de plusieurs institutions qui seront difficiles à remplacer rapidement.

J'ai vu les premières réactions également des hommes et femmes politiques du pays, et notamment celle de Tadeusz Mazowiecki, le premier Premier ministre non communiste de la Pologne, qui était tellement submergé par l'émotion qu'il n'arrivait même pas à s'exprimer.

Je pense qu'il va falloir encore plusieurs jours avant que l'on puisse réagir réellement et se projeter dans l'avenir.


Touteleurope.fr : Comment expliquer que la presse fasse aucunement allusion ni aux circonstances du drame ni à la personnalité assez controversée du président défunt ?

D.R. : L'heure est pour le moment au recueillement. Je connaissais personnellement un des passagers de l'avion accidenté. Tout le monde a été frappé, à tous les niveaux, parce que cela concerne une classe politique très large.

Il est certain que pendant cette première semaine de deuil national il ne va pas y avoir de place pour la critique ou l'analyse. D'ailleurs il n'y a dans la presse polonaise aucune analyse des circonstances de l'accident. Je pense que c'est trop tôt.

Aucun homme ou femme politique n'a pour le moment émis de critiques sur quelque aspect que ce soit. Mais j'espère en effet qu'une critique constructive de ce drame arrivera après.


Touteleurope.fr : Comment a été accueillie en Pologne la réaction de Vladimir Poutine, qui a ouvertement pleuré à l'annonce du drame ?

D.R. : Il est vrai que c'est assez nouveau pour nous, d'autant plus que le président Kaczynski était connu pour ses positions anti-russes. Donc cela a bien sûr était reçu par beaucoup de Polonais comme le signe d'un début de reprise de dialogue entre les deux nations.

Soixante-dix ans après les pages les plus noires de l'histoire de la Pologne et de la Russie, marquée notamment par le massacre de Katyn, il est temps de tourner la page. Et la réaction de Monsieur Poutine peut être un bon signe.

Cela peut être l'opportunité d'un renouveau des relations polono-russes, une chance historique de réconciliation. Mais cet accident tragique pourrait également, et je ne le souhaite pas, entrainer, une fois la phase de recueillement, un flot d'accusations envers la Russie concernant les circonstances de l'accident.

Mais certains journaux russes vont loin en disant qu'on ne trouve plus aujourd'hui de nations entre lesquelles règne une telle haine, comme elle existe entre la Pologne et la Russie. Donc cette réaction du gouvernement russe est un bon signe, mais j'espère qu'il y aura ensuite un vrai dialogue.


Touteleurope.fr : Qui va assurer l'intérim ? Que prévoit la Constitution polonaise en cas de décès du président ?

D. R. : La Constitution polonaise prévoit que le président de la Diète assure l'intérim dans ce genre de cas exceptionnels. C'est donc Bronislaw Komorowski, qui heureusement n'était pas dans l'avion, qui sera à la tête du pays pendant les semaines à venir.

Une élection présidentielle doit avoir lieu dans les 60 jours, donc avant le mois de juin.

Il faut noter que les 15 députés qui ont également péri dans l'accident seront remplacés par les personnes qui se trouvaient en deuxième place des listes victorieuses lors des élections législatives.  Donc cela va se faire très rapidement.

En ce qui concerne les autres responsabilités décédées, comme le président de la Banque nationale polonaise ou encore celui de l'Institut de la mémoire polonaise, qui s'occupait d'ailleurs du dossier Katyn, la loi prévoit des élections très claires.

Pour le reste, Bronislaw Komorowski a précisé qu'aucune décision ne serait prise avant les funérailles, donc normalement pas avant le samedi 17 avril. Mais il faut rappeler que les élections présidentielles devaient avoir lieu à l'automne 2010. Or deux des principaux candidats ont perdu la vie dans l'accident, Jerzy Szmajdzinski pour la Gauche et Lech Kaczynski pour le PiS.

Donc la bataille présidentielle va être assez inédite. Et j'espère que cette campagne anticipée, et du coup raccourcie, va se concentrer sur les questions de fond, et ne pas être, comme les deux précédentes, une campagne 'négative', c'est-à-dire uniquement fondée sur une critique de l'adversaire.

Au lendemain d'un tel drame la Pologne attend au contraire des échanges constructifs. Il faut se focaliser sur l'avenir de la Pologne. Cette dernière assurera la présidence du Conseil de l'Union européenne en 2011. L'heure n'est donc pas au règlement de compte.

 

 

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