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Clément Beaune (En Marche !) : "si nous sommes capables d'apporter les bonnes protections, on fera de l'Europe un véritable bouclier"

Actualité 04.05.2017

Au lendemain du débat d'entre-deux-tours et à quelques jours du vote final, Toute l'Europe s'entretient avec Clément Beaune, conseiller d'Emmanuel Macron pour les questions européennes. Ancien membre de son cabinet lorsque ce dernier était ministre de l'Economie, celui qui décrit son engagement dans la campagne comme "logique" et "enthousiasmant" revient sur le projet du candidat d'En Marche pour l'Europe.

Emmanuel Macron

Touteleurope.eu : Dans cette campagne, tout paraît opposer Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Peut-on aller jusqu'à dire que cette élection se résume à se prononcer pour ou contre l'ouverture de la France sur l'Europe et le monde ?

Je ne crois pas qu'on puisse résumer cette élection à cela. Et il ne faudrait pas en faire un référendum sur l'Europe ou sur la mondialisation. Mais il est clair qu'il s'agit d'un des sujets clés,. Il existe une très forte préoccupation européenne sur l'ouverture aux échanges et aux migrations. Ce n'est d'ailleurs pas nouveau et, depuis une dizaine d'années, le Front national est le parti qui parle le plus d'Europe, pour l'accabler de toutes les difficultés du pays, qu'elles soient économiques ou sécuritaires. Or jusqu'ici, le réflexe traditionnel était d'éviter le débat européen, en considérant qu'il s'agit, depuis 2005 et le "non" au référendum, d'une question qui divise le pays.

Clément Beaune

Clément Beaune
est conseiller d'Emmanuel Macron pour les questions européennes. Ancien membre de son cabinet lorsque ce dernier était ministre de l'Economie, il est ancien élève de l'ENA.

Emmanuel Macron pense exactement le contraire. Il souhaite assumer le débat sur l'Europe, ne pas laisser la critique à ceux qui veulent détruire le projet et proposer de manière très engagée des réformes qui vont dans le sens de plus de protection. Car si nous sommes capables d'apporter rapidement les bonnes protections, sur le travail détaché, la concurrence commerciale et même sur les sujets régaliens comme la sécurité ou l'immigration, on fera de l'Europe un véritable bouclier.

En effet, Emmanuel Macron insiste dans son programme sur l'Europe "qui protège". Mais alors que la révision de la directive sur les travailleurs détachés patine et que l'usine d'Amiens de Whirlpool va être délocalisée en Pologne, que dites-vous aux électeurs qui doutent ?

Je crois que les électeurs doutent avant tout de la capacité de l'Europe à protéger. Les questions de protection sont vues comme bloquées ou secondaires sur l’agenda européen. A tort ou à raison, la perception de l'Europe est qu'il s'agit d'un espace sans règle avec une concurrence sans limite. Cette perception, Emmanuel Macron l'a bien comprise. Après l'échéance électorale, la protection sera donc sa grande priorité.

Le processus est d'ailleurs déjà en cours depuis quelques mois, notamment en ce qui concerne la révision de la directive sur les travailleurs détachés ou la lutte contre le dumping. D'autres sujets sont plus neufs dans les discussions, comme la réciprocité dans l'attribution des marchés publics ou le contrôle des investissements stratégiques. Avec un lien étroit entre tous ces sujets : avoir une concurrence régulée à l'intérieur et à l'extérieur de l'Union européenne.
Et il n'y a aucune raison de penser qu'on n'y arrivera pas. Les inquiétudes existent partout en Europe, sous des formes différentes. On l'a vu avec le vote en faveur du Brexit ou lors de l'élection présidentielle autrichienne. Ces préoccupations ne sont pas franco-françaises.

Peut-on envisager d'avancer "à plusieurs vitesses" sur ces questions ?

Sur ces sujets de protection, avancer à plusieurs vitesses est difficile car l'on touche au marché intérieur et à la politique commerciale. Il s'agit donc de combats où il faut avancer à 27. C'est difficile, mais des avancées ont été possibles, comme on l'a vu sur l’acier chinois notamment, où la Commission européenne a raccourci la durée des procédures et où l’on a pu augmenter les taxes anti-dumping. Le tout est de faire de ce combat une priorité politique.

Cela vaut-il également pour le "socle européen des droits sociaux", une mesure qui figure dans le programme d'Emmanuel Macron et dévoilée, assez opportunément pendant l'entre-deux-tours, par la Commission européenne ?

La proposition de la Commission européenne est pour l'heure d’abord une proclamation de valeurs et de principes. Il va maintenant falloir entrer dans le vif de quelques sujets précis, dont celui de la convergence sociale et fiscale. Ici également, ce ne sera pas facile, mais je crois que les mentalités bougent, notamment à la faveur des cas d'évasion fiscale qui ont beaucoup choqué. Tandis que sur le social, les Européens n'acceptent plus qu'on ait une solidarité à sens unique, avec des pays à l'est de l'Europe très largement aidés, mais qui n'aident pas à réguler la concurrence, et qui bafouent en même temps l'Etat de droit et les valeurs européennes.

Au lendemain du premier tour, les soutiens européens ont été très nombreux en faveur d'Emmanuel Macron. A quel point est-ce important pour vous ? Y a-t-il des dirigeants politiques européens dont vous vous sentez particulièrement proche ?

Il y a effectivement un soutien, mais il y a plus généralement un intérêt dans la mesure où Emmanuel Macron joue la carte européenne avec conviction. Les Européens, et notamment les Allemands, savent bien qu'avec cette élection, la France peut soit être un risque majeur si Mme Le Pen prospère, soit être une opportunité de relance du projet européen si Emmanuel Macron l'emporte.

Ensuite, parmi les plus proches contacts européens, je citerais d'abord Sigmar Gabriel, qui était l'homologue allemand d'Emmanuel Macron lorsqu'il était à Bercy. Ils se voyaient environ une fois par mois lorsqu'ils étaient ministres de l'Economie. Ils ont pu beaucoup échanger, au-delà des dossiers techniques, sur la compréhension de la relation franco-allemande. Et au-delà, Emmanuel Macron a tissé un réseau européen très fort. Il a rencontré des parlementaires, des universitaires, des responsables syndicaux et patronaux, notamment en Allemagne. Il s'est rendu plusieurs fois à Bruxelles et a échangé régulièrement avec Margrethe Vestager [commissaire européenne à la Concurrence, ndlr] et Jean-Claude Juncker notamment.

Au cours de ces rencontres, comment les propositions d'Emmanuel Macron sur l'Europe, et notamment celle de la création d'un budget, d'un Parlement et d'un poste de ministre de l'Economie de la zone euro, ont-elles été perçues ?

Il ne s'agit pas d'un projet de quelques mois, mais plutôt d'une perspective qui se construit progressivement. La zone euro a survécu, grâce à des mesures d'urgence, à la crise économique et financière de 2008. Mais elle n'est toujours pas équipée pour faire face à une autre crise, ni même pour permettre la convergence entre ses grandes économies. C'est à cela qu'il faut remédier et c'est le sens de cette proposition d'Emmanuel Macron. Il y aura nécessairement des divergences, mais l'idée de compléter l'architecture de la zone euro est largement partagée, y compris en Allemagne.

Confirmez-vous l'idée selon laquelle le couple franco-allemand sera le cœur de la politique européenne d'Emmanuel Macron s'il devient président ?

Oui tout à fait. Emmanuel Macron souhaite un couple franco-allemand engagé, mais pas jaloux. Il a toujours dit que pour le bien collectif il fallait un couple franco-allemand fort. Et peu importe les majorités : on a vu au cours de l'histoire des binômes qui fonctionnaient très bien sans être du même bord politique. Emmanuel Macron a d'ailleurs pris soin de rencontrer les principaux dirigeants allemands actuels, Martin Schulz et Sigmar Gabriel chez les sociaux-démocrates, la chancelière Angela Merkel ou Wolfgang Schäuble chez les chrétiens-démocrates. Ainsi, sur l'ensemble des sujets, des initiatives franco-allemandes sont attendues, dans un esprit d'ouverture. Avec un principe simple : si des Etats bloquent ou ne veulent pas avancer, comme sur la défense par exemple, ils ne doivent pas empêcher les autres de le faire. C'est souvent ce qui a empêché l'Europe de progresser.

En prenant ses fonctions fin 2014, Jean-Claude Juncker a déclaré qu'il s'agissait de la Commission "de la dernière chance". Compte tenu de son positionnement résolument pro-européen, s'il devient chef de l'Etat, Emmanuel Macron sera-t-il le président de la dernière chance pour l'Europe ?

Je ne pense pas qu'il faille avoir ce type de formules définitives, car cela donne l'impression que l'effondrement est à nos portes. Mais il est clair qu'il y a urgence. C’était le message salutaire de Jean-Claude Juncker, qui mettait d'ailleurs en évidence les sujets sociaux et commerciaux comme priorités. Emmanuel Macron a la même conviction. Si on ne réforme pas et si on ne protège pas, les tensions s'accroîtront encore.

 

Propos recueillis par Jules Lastennet