Mois de l'Europe 2017 - Dossier spécial
Grèce

Grèce : Syriza ne manque pas de soutiens en Europe

Alexis Tsipras

Pour les uns, la victoire de Syriza dimanche serait une tragédie grecque, un motif d’exclusion de la zone euro, l’arrivée de la chienlit au pouvoir dans un pays déjà au bord du gouffre. Pour les autres, un tel succès ne serait rien de moins qu’un bol d’air pour une Europe étouffée par l’austérité, une obligation salutaire de rompre avec des paradigmes qui ont prouvé leur inefficacité. Donné vainqueur, Syriza ne manque pas de soutiens en Europe. Les gauches radicales notamment veulent y voir la première étape d’une reconquête populaire.

La gauche radicale européenne veut créer un souffle ; le FN brouille les pistes

Anecdotique, la réunion politique du 19 janvier au gymnase Japy à Paris, qui a regroupé les principaux représentants de la gauche radicale française ainsi que l’aile gauche du Parti socialiste (PS), ne l’était pas vraiment. Meeting de soutien à Syriza dans le cadre des élections législatives grecques prévues pour dimanche 25 janvier, ce fut l’occasion parfaite de jeter les bases d’une possible nouvelle alliance des déçus du PS au pouvoir. Etaient en effet présents non seulement Pierre Laurent (Parti communiste français) et Jean-Luc Mélenchon (Parti de gauche), les deux principales figures du Front de gauche, mais aussi Pierre Larrouturou (Nouvelle Donne), Cécile Duflot (Europe Ecologie-Les Verts) et, peut-être surtout, Pouria Amirshahi et Guillaume Balas respectivement député et eurodéputé socialistes.

Carte comparative : L'extrême-gauche aux élections européennes 2014

Carte comparative : les résultats de l'extrême-gauche aux élections européennes 2014

Peu habitués à se retrouver sur un même podium, leur réunion était autant destinée à soutenir leur camarade Alexis Tsipras, chef de Syriza, qu’à signifier à François Hollande et Manuel Valls qu’une nouvelle force de gauche s’organise en France, prête à défier l’autorité du gouvernement et sa politique jugée trop libérale. "Il y a là le futur gouvernement de la France", a ainsi plaisanté à demi-mot Eric Coquerel, coordinateur du Parti de gauche. Selon Jean-Luc Mélenchon, il s’agit même du début d’une "libération". Ou encore, pour Cécile Duflot, un combat pour une "autre politique en Europe" et une "autre politique en France". Cette dernière a également précisé que si des "débats" seront inévitables, ce "projet nouveau doit aboutir".

Nettement plus surprenante fut en revanche la sortie de Marine Le Pen, souhaitant également une victoire de Syriza dimanche. Si la dirigeante du Front national a rapidement précisé qu’elle n’était pas devenue d’extrême-gauche à la faveur des élections grecques, ce n’est toutefois pas la première fois qu’elle donne du crédit aux idées de la gauche radicale. Rien de plus, selon Abel Mestre, journaliste au Monde, qu’un élément de sa stratégie de dédiabolisation et d’éloignement de l’étiquette "extrême-droite" qui lui colle à la peau. Marine Le Pen brouille les pistes et prend au passage ses distances avec l’infréquentable Aube dorée, l’extrême droite grecque proche du néonazisme.

"Sortir la Grèce de la misère sociale"

Stratégie à la fois nationale et européenne en France. Stratégie à la fois nationale et européenne également en Espagne. Le parti Podemos, issu du mouvement des Indignés, allié de Syriza et du Front de gauche au Parlement européen, a lui-aussi, fort logiquement, apporté son plus vif soutien au parti de la gauche radicale grecque. "2015 sera l’année du changement en Espagne et en Europe", veut donc croire Pablo Iglesias, qui dirige le mouvement. A l’image de Syriza, Podemos a le vent en poupe et caracole parmi les favoris pour les élections législatives espagnoles qui doivent également se tenir cette année. Une victoire en Grèce pourrait ainsi être une première étape pour une réaction en cascade ailleurs en Europe. Les deux partis partagent leur colère contre les partis de gouvernement, corrompus et responsables selon eux de la crise et des ravages sociaux que l’austérité a provoqués.

Pablo Iglesias

Portrait : Pablo Iglesias, un Bolivarien bientôt à la tête de l'Espagne?

Et force est de constater que le terrain est tout à fait favorable à une gronde sociale. Depuis plusieurs années, la Grèce et les Grecs sont lessivés par la crise économique et les plans d’austérité successifs intimés par la troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international) et mis en place par la Nouvelle démocratie, le parti de centre-droit dirigé par Antonis Samaras, au pouvoir depuis 2012.

Le chômage se trouve aujourd’hui proche de 25% – 55% chez les jeunes – les revenus ont baissé de 30%, près d’un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, tandis que la dette est passée de 110 à 175% du PIB, et ce en dépit des importantes coupes budgétaires. "Nous devons mettre fin à cette crise humanitaire. Si la Syriza gagne, elle affectera 1,8 milliard d’euros pour aider les plus pauvres", a ainsi déclaré Christos Karamanos, vice-président de la région Attique – dirigée par Syriza – en charge des Affaires économiques et sociales.

Schématiquement, si le parti est en mesure de gouverner le pays le 25 janvier, le programme économique déployé dans la région Attique sera élargi à l’échelle nationale, avec des aides destinés aux plus démunis. En effet, très nombreuses sont les familles à ne plus avoir les moyens de payer les factures d’énergie ou les frais de santé. "Sortir la Grèce de la misère sociale" en augmentant le smic grec de 200 euros ou encore en rétablissant l’électricité dans quelque 300 000 foyers. Naturellement, le financement de ce programme économique reste flou. Syriza entend augmenter les impôts pour les Grecs les plus fortunés – dont le niveau de richesse a augmenté malgré la crise – et compte sur la reprise de la consommation, induise par le regain de pouvoir d’achat. Enfin, mesure hautement contestée en Europe, Alexis Tsipras prévoit également de mutualiser ou d’effacer une partie substantielle de la dette souveraine de son pays.

Un plan Marshall pour la Grèce ?

Antonis Samaras

Antonis Samaras (centre-droit), Premier ministre depuis 2012

Ce dernier point est évidemment la principale pierre d’achoppement entre Syriza, qui n’a par ailleurs cessé de répéter son attachement à l’Union européenne et à l’euro, et la Commission européenne et les conservateurs. De fait, la dette grecque est principalement détenue par les Etats membres de l’Union européenne, au premier rang desquels l’Allemagne.

Alors que Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, et Pierre Moscovici, commissaire aux Affaires économiques, se sont rendus en Grèce et se sont ouvertement prononcé en faveur de la Nouvelle démocratie, la chancelière allemande, comme l’a rapporté le très sérieux Der Spiegel, aurait quant à elle déclaré qu’une sortie du pays de la zone euro serait inévitable en cas de victoire de Syriza. Une position tranchée soutenue également par le Premier ministre conservateur espagnol Mariano Rajoy, soucieux de jouer la carte de la stabilité afin de discréditer les formations de gauche radicale.

Pourtant, l’idée d’un effacement partiel de la dette grecque n’est pas jugé fantaisiste ou dangereux par un grand nombre d’économistes, Thomas Piketty en tête. Fort de son aura due au succès de son livre Le Capital au XXIe siècle et à son refus de la Légion d’honneur que le gouvernement français souhaitait lui accorder en décembre dernier, l’économiste a pris fait et cause pour l’assouplissement des mesures d’austérité et l’effacement d’une partie de la dette grecque. Selon lui, la réduction effrénée des déficits sans croissance est une absurdité.

Une position soutenue notamment par Francesco Caselli, professeur à la London School of Economics et interrogé par The Guardian. L’augmentation des salaires et des retraites et la lutte contre le chômage pour relancer la consommation et la croissance sont des ambitions "justes" pour la Grèce. Quant à Constantin Gurdgiev, professeur au Trinity College de Dublin, il va jusqu’à parler de la nécessité d’un "plan Marshall" pour la Grèce. Même l’influent think tank munichois IFO a adopté cette posture pragmatique selon laquelle l’effacement d’une partie de la dette grecque est envisageable car le pays ne la remboursera de toute façon jamais complètement.

Georgios Papandréou

Georgios Papandréou (centre-gauche), Premier ministre de 2009 à 2011

D’après le dernier sondage de l’institut Alco, publié le 19 janvier, Syriza arriverait en tête des élections, avec une avance de 4,6 points sur la Nouvelle démocratie. Au total, le parti est crédité de 33% des suffrages, ce qui lui permettrait d’obtenir environ 147 sièges sur 300 en vertu du "bonus" de 50 sièges accordé au parti vainqueur. Par conséquent, la majorité absolue n’est pas assurée pour Syriza. Cela pourrait obliger Alexis Tsipras à transiger avec un ou plusieurs autres partis, ce qui ne fait pas partie de son ADN.

Ce pourrait néanmoins être la seule solution pour éviter un blocage politique. Georgios Papandréou, ancien Premier ministre de centre-gauche, aujourd’hui à la tête d’un nouveau parti très récemment constitué, s’est d’ores et déjà positionné. Difficile cependant d’imaginer un possible accord, ce dernier étant largement assimilé à la corruption et au clientélisme, deux fléaux auxquels Syriza entend également s’attaquer en cas de victoire le 25 janvier.