France

François Fillon, un Européen de raison ?

François Fillon

Pour devenir président de la République, il faut être pro-européen. Jusqu'à cette année du moins, cette idée est vraie. Et François Fillon, partisan du "non" au traité de Maastricht en 1992, la connaît. "Euro-critique", le candidat des Républicains propose ainsi un approfondissement de l'intégration, notamment en matière monétaire, même si, dans le même temps, il multiplie les attaques contre la Commission et la réglementation européennes. En cas de victoire, rendue incertaine en raison de ses turpitudes judiciaires, M. Fillon entend remettre l'intergouvernemental et le franco-allemand au centre du jeu européen.

François Fillon l'a répété à plusieurs reprises au cours de la campagne présidentielle, sur le plan politique, il se réclame de l'héritage de Philippe Séguin, ancien ministre et président de l'Assemblée nationale. Comme l'ont rappelé plusieurs médias français, les deux hommes, faisaient partie des "rénovateurs" du RPR et de l'UDF à la fin des années 1980 et au début des années 1990. A leurs côtés se trouvaient à cet égard Michel Barnier, aujourd'hui négociateur en chef de la Commission européenne pour le Brexit, François Bayrou, désormais allié d'Emmanuel Macron, ou encore Philippe de Villiers. Un alliage plutôt singulier qui a fait long feu, ses membres se dispersant notamment en raison de leurs divergences sur les questions européennes.

Du "non" au traité de Maastricht au renforcement de la zone euro

Dès 1992 en effet, le centre-droit français se divise au sujet de la ratification du traité de Maastricht, qui devait être le coup d'envoi de l'instauration d'une union monétaire. Alors que le RPR se déchire, François Fillon fait le choix de suivre Philippe Séguin, figure de proue, avec Charles Pasqua, du "non". Les électeurs de droite se prononcent majoritairement contre le traité, à la différence de l'ensemble des Français qui l'approuvent à 51%. Depuis, les années ont passé et aucun président français n'a remis en cause l'approfondissement politique de l'Europe ou l'appartenance de la France à la zone euro. Pas plus que M. Fillon, Premier ministre de Nicolas Sarkozy de 2007 à 2012.



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Candidat des Républicains pour l'élection présidentielle, François Fillon ne dévie pas de cette ligne pro-européenne, indispensable – du moins jusqu'ici – pour parvenir à l'Elysée. En témoigne son programme pour l'Europe, étoffé et prévoyant de significatifs bonds en avant dans l'intégration. L'ancien Premier ministre propose par exemple de "mettre en place une véritable Europe de l'énergie", qui allierait une "stratégie nucléaire modernisée" au "développement des énergies alternatives". Ou encore de "réaliser une véritable convergence fiscale" en Europe, qui pourrait débuter par "une initiative franco-allemande sur la fiscalité des entreprises".

S'agissant de la zone euro, François Fillon ne manque pas non plus de propositions. Nourrissant de grandes ambitions, il projette, en cas de victoire, de faire de l'euro "une monnaie de réserve et de règlement comparable au dollar américain" d'ici 10 ans, et de "créer un Fonds monétaire européen". Au préalable, un "directoire politique composé des chefs d'Etat et de gouvernement" aurait été créé, et ce indépendamment de la Commission européenne, dont l'ancien Premier ministre souhaite réduire les prérogatives. Il s'agit bien là de l'autre versant de son programme européen. A l'égard de l'exécutif européen, M. Fillon se montre direct, il est temps, écrit-il, de "mettre fin à l'inflation normative de la Commission européenne".

Clause Molière et réforme du droit d'asile

De la même manière, l'élu de la Sarthe se réserve la possibilité de ne pas suivre les directives européennes si elles devaient contrevenir aux intérêts de la France. C'est le cas notamment de la directive régissant le détachement des travailleurs, que M. Fillon envisage de ne plus appliquer, s'il devient chef de l'Etat et si sa renégociation – en cours – n'a pas abouti d'ici la fin de l'année. Le candidat des Républicains s'est d'ailleurs déclaré favorable à la "clause Molière" visant à obliger l'usage du français sur les chantiers, la qualifiant de "signal très fort à l'Union européenne". Il est en effet impossible, selon lui, d'accepter qu'il y ait un "dumping social aussi lourd que celui que provoque la directive sur les travailleurs détachés". Une position en désaccord avec celle d'Elisabeth Morin-Chartier, eurodéputée LR et rapporteure pour le Parlement européen sur ce dossier, qui est allée jusqu'à dénoncer un "enfumage populiste" de la part de son candidat à la présidentielle.



Consultez également notre synthèse du programme de François Fillon pour l'Europe, ainsi que le fact-checking de ses mesures par la presse française.

Et dans le domaine des migrations également, François Fillon promet de renégocier tout texte européen qui viendrait entraver "notre souveraineté migratoire". En accord avec son programme national très restrictif en matière d'immigration et d'asile, l'ancien Premier ministre entend "réformer en profondeur les accords de Schengen" afin de permettre l'expulsion de "tout étranger reconnu d'un crime ou d'un délit" et d'interdire l'entrée à "tout étranger condamné pénalement ou ayant participé à une entreprise terroriste". A ces dispositions s'ajouteraient un "droit d'asile européen", qui imposerait "que les demandes d'asile soient effectuées dans les pays de départ dans les consulats européens (…) et que les refus [soient] suivis d'un éloignement effectif".

Ambivalent sur le terrain européen, François Fillon oscille donc entre velléités d'approfondissement et critiques parfois aiguës de l'action des institutions de l'UE. Ce qui ne l'empêche toutefois pas de se placer, sur le plan général, en accord avec les positions traditionnelles de la droite française et la mouvance actuelle en Europe de l'Ouest. Contrôle drastique de l'immigration, réduction des compétences de la Commission européenne, ou encore défense de l'idée d'une Europe à plusieurs vitesses : le programme du candidat des Républicains ne comporte pas de révolution majeure. D'autant moins que M. Fillon s'est distingué, au cours de la campagne, par des propositions en faveur d'un assainissement draconien des finances publiques françaises – ce qui ne peut être que bien perçu par la plupart des autres Etats membres, dont évidemment l'Allemagne.

Affaires judiciaires : la droite allemande tourne le dos à M. Fillon

La ligne Paris-Berlin, qu'il juge distendue avec le quinquennat de François Hollande, le candidat de la droite entend justement la réactiver et la placer au cœur de son action européenne. François Fillon a, à cet égard, été reçu par Angela Merkel le 23 janvier, recevant le soutien officiel de la chancelière allemande et ce malgré quelques divergences notables, notamment sur l'attitude à tenir vis-à-vis de la Russie – M. Fillon à l'inverse de Mme Merkel est pour la fin des sanctions financières. Mais cet "adoubement", logique en raison des liens qui unissent les droites française et allemande, est depuis fortement remis en question par les déboires judiciaires de l'ancien Premier ministre.

Cette semaine, Toute l'Europe se plonge dans les projets européens des principaux candidats. Consultez nos articles d'analyse sur Benoît Hamon, Marine Le Pen, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon.

Publiées par Le Canard enchaîné peu après son déplacement à Berlin, les premières révélations relatives à l'emploi de son épouse, Penelope Fillon, en tant qu'assistante parlementaire depuis les années 1980, ont fortement dégradé l'image du candidat en France et à l'étranger. De la réalité du travail réalisé par Mme Fillon mise en doute, à son emploi par La Revue des deux mondes, propriété de Marc Ladreit de Lacharrière, ami de M. Fillon, en passant par "l'affaires des costumes", d'une valeur de 13 000 euros et offerts par le sulfureux avocat Robert Bourgi au candidat de la droite, la campagne de ce dernier a été plus que perturbée. Mis en examen le 14 mars, François Fillon a fait le choix de se maintenir dans la course, mettant en avant son large succès lors de la primaire organisée par son camp en novembre 2016.

Autant de turpitudes qui pourraient non seulement empêcher François Fillon de devenir le prochain président français alors qu'il était promis à une victoire certaine, mais qui ont également érodé sa crédibilité à l'international. Très sévère à son encontre, la presse européenne et notamment allemande, s'est étonnée qu'un candidat dans une situation judiciaire aussi précaire que la sienne et ayant publiquement annoncé qu'il renoncerait en cas de mise en examen, se maintienne. Une telle situation dans nombre d'Etats membres aurait été impensable. A tel point que Wolfgang Schäuble, le conservateur et rigide ministre allemand des Finances, s'est officiellement prononcé en faveur d'Emmanuel Macron. Dans une interview au Spiegel, M. Schäuble a fustigé les "attaques contre la justice" proférées par M. Fillon dans le cadre de sa défense, où l'acharnement judiciaire et médiatique, voire le complot politique, est central.

 

Par Jules Lastennet