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Référendum turc : après la victoire du "oui", les tensions entre l'UE et la Turquie s'intensifient

Revue de presse 18.04.2017

Dimanche 16 avril, la population turque était appelée à se prononcer sur un projet de réforme constitutionnelle octroyant les pleins pouvoirs à leur président Recep Tayyip Erdogan. Le "oui" est arrivé légèrement en tête (51,3%), mais ce résultat est contesté par l'opposition et mis en doute par les observateurs européens. Galvanisé par sa "victoire", le président turc compte maintenant soumettre l'adhésion à l'UE et la peine de mort à de nouveaux référendums, ce qui marquerait une réelle rupture avec l'Union européenne.

Recep Tayyip Erdoğan

"Erdogan a officiellement gagné mais politiquement perdu"

Ce n'est pas un plébiscite, mais une "victoire" qu'a évoquée le président turc Recep Tayyip Erdogan, devant des milliers de personnes à l'issue du scrutin. Aux côtés de sa femme, il a ajouté qu'une "nouvelle ère" s'ouvrait [L'Express]. Mais malgré "la victoire finale dans les urnes [avec 51,3% des suffrages pour le 'oui'], le revers électoral, lui, est évident. Jusque dans les dernières heures de la campagne, l’AKP et ses alliés du Parti d’action nationaliste (MHP) misaient sur une victoire large et nette. (…) 'Erdogan a officiellement gagné mais politiquement perdu. Il a perdu les principales grandes villes de Turquie, Istanbul en tête'", souligne le politologue turc Ahmet Insel, cité par Libération. "Istanbul, ville d’ordinaire acquise au Parti de la justice et du développement (AKP), a effectivement dédit son ancien maire. Dans leur district de Besiktas, plus de 80 % des électeurs ont dit 'non' au changement constitutionnel qui renforce les pouvoirs du président de la République", poursuit le journal.

"Ce référendum montre clairement l’existence de trois Turquie bien distinctes. La Turquie laïque, démocrate, parlementariste et pro-européenne dans l’ouest et au sud, le long des côtes. Une Turquie kurde au sud-est [qui a majoritairement voté pour le "non"]. Et une Turquie conservatrice, qui a le culte du chef, tournée sur elle, même culturellement, dans les provinces d’Anatolie centrale et de la mer Noire", note Ahmet Insel [Libération].

Un référendum contesté

Le scrutin a été contesté tant sur la façon dont la campagne a été menée que sur la tenue des votes. "De manière générale, le référendum n’a pas été à la hauteur des attentes du Conseil de l’Europe", dont la Turquie est membre, rapporte Le Monde. "Le référendum a eu lieu dans un environnement politique dans lequel les libertés fondamentales essentielles à un processus démocratique étaient étouffées par l’état d’urgence", ajoute Tana de Zulueta, de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), citée par le quotidien.

"Le référendum de dimanche en Turquie n'était pas aux normes édictées par le Conseil de l'Europe. (…) Des modifications tardives survenues dans les procédures de dépouillement du référendum auraient privé le processus de garanties importantes", note Le Figaro. L'opposition allègue ainsi que 3 millions de bulletins seraient frauduleux, précisent Les Echos. Mais Recep Tayyip Erdogan rejette les conclusions critiques de la mission d'observateurs de l'OSCE, affirmant que les observateurs "préparent un rapport à leur goût " et rétorquant : "Restez à votre place !" [Le Figaro].

A Istanbul, au moins 2 000 personnes sont descendues dans les rues, dimanche soir, pour contester le résultat du référendum, scandant "côte à côte contre le fascisme" [Le Monde]. La foule a pris la direction des bureaux locaux de l'YSK, le Haut Conseil électoral,  au cœur d’une vive polémique après la modification des règles de dépouillements au milieu du scrutin. 

L'Union européenne "prend note" des résultats

Du côté européen, les réactions aux résultats du référendum sont restées froides. "Nous prenons note des résultats du référendum", indiquent ainsi sobrement dans un communiqué commun le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, la chef de la diplomatie, Federica Mogherini, et le commissaire chargé des négociations sur l'Elargissement, Johannes Hahn [RFI]. La Commission souligne également que les résultats sont très serrés. "Au vu du résultat serré du référendum et des implications profondes des amendements constitutionnels, nous appelons (...) les autorités turques à rechercher le consensus national le plus large possible dans leur mise en œuvre", précise le communiqué.

La Turquie, de son côté, ne ménage plus ses partenaires européens. Le ton a été ferme à l’égard de Bruxelles. "Ils nous font attendre à la porte de l’Union européenne depuis cinquante-quatre ans, n’est-ce pas ? (…) Nous pourrons aller au-devant de notre peuple, et nous obéirons à sa décision", a lancé le président Erdogan, lundi 17 avril. Il a également suggéré la tenue d’un référendum sur la poursuite ou non des négociations d’adhésion à l’UE, sans préciser de date. Dimanche soir, Recep Tayyip Erdogan avait déjà évoqué une consultation populaire sur le rétablissement de la peine de mort. Une ligne rouge pour Bruxelles, qui exclurait de fait toute candidature d’adhésion de la Turquie. Une menace que le président turc balaye d'un revers de main : "L’Union européenne menace de geler les négociations. A vrai dire, ce n’est pas très important pour nous. Qu’ils nous communiquent leur décision !" [Le Monde].

Ces déclarations s'ajoutent à une série de menaces et de provocations du président turc à l'égard de l'Union européenne. Outre la prolongation de l'état d'urgence en place depuis juillet dernier pour trois mois supplémentaires, "dernièrement, il y a eu ces menaces de laisser passer les migrants, ces meetings annulés en Europe et puis la comparaison des Pays-Bas à un 'régime nazi'", énumère L'Express

Pourtant, "au-delà des postures, il y a des choses concrètes : 40% des importations et exportations de la Turquie se font avec l'UE. C'est la réalité des faits", rappelle Didier Billion spécialiste de la Turquie à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) dans un entretien à L'Express. "Les négociations sont gelées de facto depuis longtemps. (…) Ce qui est sûr, c'est que ça va devenir encore plus compliqué de discuter avec un pays dont le pouvoir est entre les mains d'un seul homme", assure-t-il.