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Pologne : malgré la controverse, le Sénat adopte la loi sur la Shoah

Revue de presse 01.02.2018

Après la Diète (chambre basse du Parlement), c'est le Sénat polonais qui a voté la loi mémorielle sur le rôle de la Pologne pendant la Shoah. Le texte interdit notamment l'utilisation du terme "camps de la mort polonais", et suscite de vives oppositions au sein du pays, ainsi qu'en Israël et aux États-Unis.

Le camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz en Pologne

Le camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz en Pologne

"Dans la nuit de mercredi à jeudi", le Sénat polonais a adopté une "loi controversée sur la Shoah, destinée à défendre l'image du pays". Auparavant "adopté vendredi [26 janvier] par la chambre basse du Parlement", le texte "punit par des amendes ou des peines de prison allant jusqu'à trois ans de réclusion ceux qui attribuent 'à la nation ou à l'Etat polonais' des crimes commis par les nazis allemands en Pologne occupée" [Europe 1]. C'est notamment l'utilisation du terme "camps de la mort polonais" que les conservateurs au pouvoir souhaitent interdire, certaines exceptions étant accordées pour les activités "artistiques et scientifiques" [EU Observer].

Le texte, qui n'a plus qu'à être promulgué par le président, se place dans la continuité de la politique mémorielle portée par le gouvernement polonais. Comme le rappelle Courrier International, "depuis son arrivée au pouvoir en octobre 2015, le parti conservateur nationaliste Droit et Justice (PiS) a mis en place une 'politique historique' pour réveiller le patriotisme polonais". Il a déjà "écarté la direction du musée de la Seconde Guerre mondiale à Gdansk (…) qui ne mettait pas assez l’accent sur l’héroïsme des Polonais", a "inauguré en 2016 le premier musée dédié aux Justes dans la localité de Markowa" et a obligé "les communes à débaptiser les rues et les places portant le nom de personnes ayant collaboré au régime sous la domination russe" [La Croix].

Un texte défendu par les nationalistes

Pour le gouvernement polonais, l’objectif de la loi est de "protéger l'histoire polonaise" [EU Observer] et "d’éviter qu’on n’attribue 'à la nation ou à l’État polonais' des crimes commis par les nazis allemands" [Courrier International]. Le vice-ministre polonais de la Justice Patryk Jaki a ainsi déclaré devant le parlement que le gouvernement "devait envoyer un signal au monde" et "qu'il ne laisserait plus insulter la Pologne" [Deutsche Welle].

Les nationalistes veulent aller plus loin, exigeant que l'on désigne les camps d'extermination par le terme de "camps de la mort allemands", convaincus que "l'Allemagne ne s'est pas totalement acquittée de sa dette à la Pologne pour les atrocités commises pendant la période nazie". Ils accusent également "l'Allemagne moderne (…) d'essayer de dominer ses voisins" [Bloomberg].

Vives protestations en Israël et aux Etats-Unis

Les Etats-Unis se sont ouvertement opposés à cette loi, exprimant mercredi "leur 'inquiétude' quant [à ses] conséquences". La porte-parole du département d'Etat Heather Nauert a averti que le texte risquait "d'avoir des 'répercussions' sur 'les intérêts et relations stratégiques de la Pologne, y compris avec les Etats-Unis et Israël'" [L'Express].

Car c'est surtout du côté de l'Etat d'Israël que les réactions ont été les plus virulentes. Le Premier ministre Benyamin Netanyahou s'est "'opposé fermement'" au texte, affirmant que "l'histoire ne peut être modifiée et [que] nul n'a le droit de nier l'Holocauste". Les inquiétudes des responsables israéliens portent notamment sur "un passage dans lequel ils voient une tentative de nier la participation de certains Polonais à l'extermination des juifs, voire la possibilité de poursuivre des survivants du génocide qui évoqueraient de tels cas" [L'Express]. Le journal israélien The Jerusalem Post évoquait il y a quelques jours le risque d'un "effet dissuasif sur la recherche académique à propos du rôle de la Pologne dans l'Holocauste", ajoutant "qu'il est historiquement incorrect de dire que 'la nation polonaise' n'y a pas participé'". 

"Comme une réaction à la loi polonaise", une proposition de loi a été proposée au Parlement israélien, introduisant "une peine de cinq ans de prison 'pour ceux qui 'réduisent ou nient le rôle de ceux qui ont aidé les nazis dans les crimes commis contre les Juifs'". Le texte a obtenu "l'appui de principe de 61 députés israéliens sur 120" [L'Express].

Controverse au sein du pays

La loi fait également débat en Pologne. "Une centaine d'artistes, journalistes et hommes politiques polonais (…), ont [ainsi] signé un appel demandant que le projet de loi soit amendé afin d'en éliminer la pénalisation des expressions blessantes pour la Pologne". Une lettre ouverte a également été publiée par "un groupe de juifs polonais" afin de "mettre en garde contre la nouvelle loi". Ils soulignent que celle-ci "'limite non seulement la liberté d'expression, mais avant tout conduit à falsifier l'histoire'" [L'Express].

Du côté médiatique, "le quotidien économique Rzeczpospolita défend le bien-fondé de cette loi". Le journal polonais affirme ainsi que "sur le plan moral, [la Pologne] a raison. Son intention de défendre sa réputation était légitime. Il n’y a pas eu de ‘camp de la mort polonais'". Néanmoins, le journal constate avec regret que la loi  "engendre un effet exactement opposé à celui désiré", et que les "bonnes intentions de départ aboutissent en pertes réelles pour la Pologne" [Courrier International].

La loi doit "encore [être] signée par le président Andrzej Duda" [Europe 1] pour entrer en vigueur. Celui-ci a 21 jours devant lui "pour [approuver] ou mettre son véto". Mais la seconde option est jugée improbable par le quotidien allemand Deutsche Welle, qui rappelle les déclarations de M. Duda plus tôt cette semaine : "'nous ne pouvons absolument pas revenir en arrière; nous avons le droit de défendre la vérité historique'".