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[Le Récap' des européennes] Intenses tractations au Parlement

Actualité 13.06.2019 Steven Kakon & Boran Tobelem

Alors qu'en France la droite et la gauche peinent à se (re)construire après les élections, en Europe, les négociations tant en vue de former des groupes parlementaires puissants que pour la nomination des postes clés, avancent.

De gauche à droite et de haut en bas : Matteo Salvini, Philippe Lamberts, Guy Verhofstadt et Nathalie Loiseau - Crédits : Michel Christen / Parlement européen | Parlement européen / Flickr | Amélie Laurin / Flickr

De gauche à droite et de haut en bas : Matteo Salvini, Philippe Lamberts, Guy Verhofstadt et Nathalie Loiseau - Crédits : Michel Christen / Parlement européen | Parlement européen / Flickr | Amélie Laurin / Flickr

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Après les européennes, la bataille pour les postes clés se poursuit

Les tractations entre partis politiques européens battent leur plein pour la constitution et la présidence des groupes dans le nouveau Parlement européen.

Matteo Salvini : Crédits : Michel Christen / Parlement européen A l'extrême droite tout d'abord, les prévisions se confirment : les partis aujourd'hui divisés en trois groupes ne parviennent pas à s'allier pour peser dans le futur hémicycle. Et ce malgré leur relative progression au cours du dernier scrutin. Prônée notamment par le patron de la Ligue italienne Matteo Salvini, la grande union des eurosceptiques et europhobes ne semble pas en mesure de voir le jour. Du moins pour ce mandat.

Le 5 juin, Nigel Farage et son Brexit party (qui a remporté 29 sièges au Royaume-Uni), tout comme Droit et Justice (PiS) au pouvoir en Pologne (26 sièges), ont tour à tour fait savoir qu'ils ne rejoindraient pas Matteo Salvini et Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national (RN). Une telle alliance, au sein du groupe Europe des nations et des libertés (ENL), renommé "Identité et démocratie" (73 sièges au 12 juin), reviendrait en effet pour le premier à franchir une "ligne rouge", et pour le second à fermer les yeux sur la proximité des deux leaders d'extrême droite avec la Russie.

Europhobes britanniques et populistes polonais conserveront donc leur place au sein des Conservateurs et réformistes européens (CRE), groupe eurosceptique qui comptait 64 sièges au 11 juin, d'après le Parlement européen. Et ceux-ci devraient être rejoints par les trois eurodéputés espagnols de Vox, qui comme le PiS polonais, étaient convoités par M. Salvini et Mme Le Pen.

Quant à l'Europe de la liberté et de la démocratie directe (EFDD), présidée par Nigel Farage, elle pourrait bien disparaître. Seul trois partis y figurent pour l'instant, loin des sept nécessaires à la constitution d'un groupe au Parlement. Tandis que le M5S italien, deuxième formation du groupe en importance, chercherait à rejoindre les Verts ou les libéraux. Les membres du Brexit Party pourraient ainsi rejoindre les non-inscrits… jusqu'à ce que le Royaume-Uni, entraînant avec lui ses eurodéputés, ne quitte l'UE.

Enfin, le Fidesz de Viktor Orban, qui avait laissé planer le doute quant à une possible alliance avec M. Salvini à l'issue des européennes, souhaite finalement rester membre du Parti populaire européen (PPE), la droite conservatrice, malgré sa suspension en mars dernier.

Aujourd'hui rassemblé au sein de l'Alliance des démocrates et des libéraux (ADLE), le centre pourrait, en revanche, jouer un rôle moteur dans la nouvelle assemblée européenne. Le groupe est notamment renforcé par l'arrivée de 21 eurodéputés de La République en marche (LaREM), qui en constituent désormais la principale formation.

Car pour la première fois, les coalitions entre le PPE et les sociaux-démocrates (S&D) ne seront plus suffisantes pour faire voter les textes dans l'hémicycle européen, ces deux groupes ne possédant plus la majorité absolue des sièges. Ces derniers devront donc construire des alliances plus larges comprenant en particulier les libéraux, ce qui donne une importance bien plus décisive qu'auparavant à leur groupe, et peut-être les Verts. Ces derniers seront co-présidés par l'eurodéputé belge Philippe Lamberts, réélu mardi 11 juin, aux côtés de l'Allemande Ska Keller. 

Nathalie Loiseau - Crédits : Amélie Laurin / FlickrComptant sur ce poids, les Français de LaREM espèrent prendre le leadership du groupe et ainsi infléchir son orientation politique en leur sens, malgré la diversité des sensibilités y étant présentes. Notamment en tentant de placer leur tête de liste aux européennes, Nathalie Loiseau, à sa présidence pour succéder à Guy Verhofstadt - qui brigue de son côté la présidence du Parlement, à en croire Le Figaro. Mais, à l'image de sa campagne électorale, Nathalie Loiseau a multiplié les faux pas en arrivant au Parlement européen... l'obligeant à renoncer à se porter candidate à la tête du groupe centriste.

L'ex-ministre des Affaires européennes a en effet tenu des propos peu aimables vis-à-vis de ses nouveaux alliés - lors d'une prise de parole en off mais qui a fuité dans la presse - les qualifiants notamment d'"autoentrepreneurs" façon "Uber". Des paroles qui ont eu raison de sa candidature, à laquelle cette dernière a finalement annoncé avoir renoncé, jeudi 13 juin.

Même si les Français de LaREM ont réussi à ôter le terme "libéral", tabou en France, du nom du groupe, qui s'appelle maintenant "Renew Europe" ("Renouveler l'Europe"), leur volonté de leadership européen est donc déjà compromise.

Hors du Parlement européen, les équilibres institutionnels restent également à construire. Car trois autres institutions sont concernées par un renouvellement de leur présidence en 2019 : le Conseil européen, la Banque centrale européenne (BCE) et la Commission. Pour cette dernière, aucun candidat ne semble recueillir à l'heure actuelle l'assentiment de l'ensemble des Etats membres. Une question qui sera peut-être tranchée au Conseil européen des 20 et 21 juin. De son côté, la prétendante à la tête de l'exécutif européen Margarethe Vestager a réitéré son désir d'occuper le poste. D'autres noms circulent, comme celui d'Angela Merkel (également pressentie pour la présidence du Conseil européen), qui si elle se présentait serait soutenue par Emmanuel Macron.

Dans cette Europe plus fragmentée politiquement que jamais, construire des équilibres institutionnels qui puissent satisfaire tout le monde, ou du moins le plus grand nombre, paraît être une gageure. Parmi les nombreux paramètres à prendre en compte dans ces nominations, la parité femmes-hommes, qui est aujourd'hui peu respectée au sein des institutions, complexifie également l'équation.

 

En France, les équilibres politiques intérieurs continuent de se redessiner

Malgré sa courte défaite face au Rassemblement national de Marine Le Pen arrivé en tête avec 0,9 point d’avance, le président français s’est félicité du bilan des élections en Europe, à l'occasion de la réception du Premier ministre canadien Justin Trudeau, le 7 juin. "Nous avons su endiguer cette vague, cette montée des nationalismes", a-t-il fait valoir, pouvant également se prévaloir d'un regain de confiance des Français à son égard.

Mais le chef de l’Etat doit tirer une leçon du scrutin : la nécessité de renouer le lien avec les classes populaires alors que 40 % des ouvriers se sont exprimés en faveur du RN le 26 mai dernier. C’est en tout cas la volonté du ministre du Budget Gérard Darmanin qui est monté au créneau en déclarant que LaREM ne doit pas devenir le parti des "bourgeois" et des "élites" sans "l’adhésion des classes populaires".

C'est le même message qu'a cherché à faire passer le Premier ministre Edouard Philippe, dont la popularité est également en hausse, lors de son deuxième discours de politique générale, prononcé mercredi 12 juin. Plaçant l'écologie et la justice sociale "au cœur de l'acte II" du gouvernement, Edouard Philippe assure avoir entendu le message envoyé par les Français lors du scrutin européen. Parmi les annonces de M. Philippe : un plan de lutte contre le gaspillage, la refonte des aides à la rénovation énergétique, l'accélération de l'élimination des plastiques jetables, la baisse de l'impôt sur le revenu, ou encore le maintien de la retraite à 62 ans (mais avec des incitations à travailler plus longtemps). 363 députés ont ensuite approuvé le discours du Premier ministre, contre 163.

Valérie Pécresse - Crédits : Jacques Paquier / FlickrEt pour mener à bien sa stratégie, le gouvernement devrait pouvoir bénéficier du délitement de l'opposition, et plus particulièrement des Républicains (LR), dont le navire continue de prendre l'eau. Après la démission du président des Républicains Laurent Wauquiez le 2 juin puis de la présidente de la région Île-de-France Valérie Pécresse le 5 juin suite à l'effondrement du parti, arrivé en quatrième position aux élections (8,48 % des voix), les défections se multiplient à la Mairie de Paris : en une semaine, plus d'un tiers des élus LR ont quitté leur parti pour créer leur propre groupe en vue des élections municipales de mars 2020.

Et ce n’est pas tout. Dans une tribune publiée samedi 8 juin dans le JDD intitulée la "République des maires et des élus locaux", 72 maires et élus de droite et du centre ont exprimé leur soutien à la majorité. Ils affirment vouloir "la réussite du président de la République et du gouvernement", considérant que "rien ne se construira sur leur échec". Ce rapprochement avec LaREM est soutenu par 42 % des Français, selon un sondage Ifop pour le JDD, qui estiment que les Républicains ne sont plus capables de gouverner seuls, et doivent ainsi faire alliance avec la majorité.

De quoi donc ravir les macronistes, et notamment le Premier ministre Edouard Philippe qui, avec ses proches, mène une offensive pour convaincre les élus de lâcher leur parti à moins d'un an des municipales. Une semaine après les européennes déjà, le ministre chargé des Collectivités territoriales, Sébastien Lecornu, avait dans une interview au JDD "appelé les maires de droite à quitter LR" pour travailler aux côtés de LaREM. "Mettez votre énergie à nous aider à reconstruire le pays plutôt que votre parti", avait-il lancé, tout en prévenant : "S'ils veulent être des remparts utiles et efficaces au RN, il faut que les maires issus de LR fassent preuve de clarté. Et la plus grande preuve de clarté, pour ces maires de droite, c'est de quitter LR".

Quelques jours après, la secrétaire d'Etat en charge de l'Egalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, a, dans une tribune parue dimanche 9 juin, toujours dans le JDD, appelé sur le même ton les maires à "faire passer son pays avant le parti", provoquant de vives réactions à gauche comme à droite. Un "chantage" et un "démarchage" jugés "indignes" par Jean Leonetti, président par intérim de LR. Mais aussi par Valérie Pécresse qui, bien qu'ayant claqué la porte à sa famille politique, n'entend pas céder aux sirènes de LaREM, souhaitant à l'inverse construire une opposition à Emmanuel Macron. Quant au patron du Parti socialiste (PS) Olivier Faure, ce dernier a dénoncé "quelque chose de totalitaire dans la pensée des marcheurs".

De leur côté, les Verts, qui refusent toujours de faire alliance avec la gauche, continuent de s’opposer à Emmanuel Macron et écartent tout rapprochement avec la droite pour les municipales.

A gauche justement, les appels au rassemblement reprennent. L’ex-tête de liste de l’alliance PS-Place publique, Raphaël Glucksmann, tente de convaincre en ce sens Yannick Jadot (EELV) qu’il estime "en position de force". En l’absence d’un candidat unique de gauche à l’élection présidentielle de 2022 "ce sera Emmanuel Macron contre Marine Le Pen" au deuxième tour, a-t-il prévenu. Même son de cloche du côté d’Olivier Besancenot, ancien porte-parole du Nouveau parti anticapitaliste, qui a tendu la main à "toute la gauche". Une idée qui ne plaît pas à Nathalie Arthaud, porte-parole de Lutte ouvrière, qui préfère cheminer seule.

Jean-Luc Mélenchon - Crédits : Jacques Billaudel / FlickrÉgalement fortement sanctionnée dans les urnes le 26 mai, La France insoumise (LFI) fait pour sa part profil bas. Alors que le parti, qui a récolté un score "extrêmement décevant" (6,31 %), s'interroge sur son avenir, c'est même silence radio du côté de Jean-Luc Mélenchon, muet depuis deux semaines. En effet, actuellement dans une phase d'écoute et de consultations, le leader des Insoumis n'a encore rien tranché pour la suite. Et Adrien Quatennens, son bras droit, refuse de confirmer qu'il restera à la tête du groupe à l'Assemblée.  

 

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