Derniers articles publiés

Référendum turc : le président Erdoğan vise le plébiscite

Revue de presse 12.04.2017

Au pouvoir depuis 2002, le président de la République turque, Recep Tayyip Erdoğan, mène actuellement campagne pour un référendum portant sur la réforme de la constitution. Cette dernière, dénoncée en Europe, transformerait le pays en régime autoritaire.

Recep Tayyip Erdoğan

Recep Tayyip Erdoğan, l'hyper-président

D'origine modeste, Recep Tayyip Erdoğan est élu maire d'Istanbul en 1994. Comme le rappelle Courrier international, il triomphe en 2002 lorsque le parti islamo-conservateur, l'AKP, remporte les élections législatives, faisant de lui le Premier ministre un an plus tard. En 2014, alors que le président de la République est pour la première fois désigné au suffrage universel, il est élu dès le premier tour avec 51,5 % des voix [Le Monde]. "Objet d'un véritable culte de la personnalité, Recep Tayyip Erdoğan voit aujourd'hui son visage orner des immeubles d'une vingtaine d'étages de hauteur dans les grandes villes du pays", décrit Franceinfo. Il poursuit en effet le rêve paradoxal de "devenir l'Atatürk islamiste", alors que le fondateur de la Turquie moderne nourrissait les pires préventions à l'égard de l'islam [L'Express].

Depuis les grandes manifestations antigouvernementales du printemps 2013, brutalement réprimées, il est cependant également devenu la figure la plus critiquée de Turquie, ses détracteurs dénonçant une dérive autocratique et islamiste, rapporte Courrier international. Ces dérives se sont confirmées dans le cadre de l'état d'urgence en vigueur depuis le putsch manqué de juillet 2016. Les autorités ont multiplié les arrestations d'opposants pro-kurdes accusés de "terrorisme" et de journalistes critiques. Se sentant politiquement renforcé après l’échec du coup d’Etat, le "nouveau sultan", comme l’appellent ses adversaires, veut désormais entériner cette situation et soumet un projet de réforme constitutionnelle au référendum qui doit instaurer un régime présidentiel [Le Monde].

Une campagne totale

Si la réforme constitutionnelle est approuvée, le 16 avril prochain, "l’essentiel du pouvoir exécutif appartiendra désormais au président, qui nommera lui-même les ministres et un ou plusieurs vice-présidents. Le poste de Premier ministre, actuellement occupé par Binali Yildirim, disparaîtra", énumère Le Monde. Dans le même temps, le système judiciaire, dont l'indépendance a été bafouée ces dernières années, serait placé sous la tutelle étroite de l'exécutif [Les Echos]. Ces changements entreraient en vigueur en 2019, ce qui permettrait en théorie à l'actuel président de se maintenir au pouvoir jusqu'en 2029. "Une longévité inédite depuis Mustafa Kemal Atatürk, le père fondateur de la Turquie contemporaine", note le quotidien économique. Les juristes et les experts sont unanimement hostiles à cette réforme, qui remet en cause des dispositions fondamentales de l’Etat de droit, à commencer par la séparation des pouvoirs, rapporte Le Monde.

A moins d’une semaine du vote, les sondages donnent le oui et le non au coude-à-coude, avec un léger avantage pour le second, note Le Monde. Transformant ce référendum en plébiscite pour sa personne, "M. Erdoğan a labouré la Turquie ces dernières semaines pour engranger les soutiens, de Diyarbakir la Kurde à l'Egéenne Izmir, sans oublier Istanbul, où il a écrit les premières pages de sa légende politique" [Courrier international]. Et pour mener campagne, M. Erdoğan a disposé de moyens inédits. "Des affiches en faveur du 'oui' ('Evet') ont été placardées dans tout le pays. Les meetings gigantesques de ce tribun hors pair ont été retransmis en direct à la télévision. Et au moins 170 organes de presse d'opposition ont été fermés depuis juillet", soulignent Les Echos.

Mais la campagne doit compter sur l'opposition du parti kémaliste CHP, deuxième force politique au Parlement, du parti pro-kurde HDP, et d'une frange du parti ultranationaliste MHP [Les Echos]. Une opposition cependant malmenée, constate Le Figaro : restrictions et pressions policières, ou encore mise sous silence des voix critiques. L'Organisation pour la sécurité et la coopération européenne (OSCE) a, dans son dernier rapport, fait part de ses inquiétudes.

Tensions entre Ankara et l'UE

D'une manière générale, en Europe, le tournant autoritaire du pouvoir turc passe mal. "Interrogé lors d'un débat organisé par l'hebdomadaire Der Spiegel pour savoir si le président turc Recep Tayyip Erdoğan tentait avec cette réforme d'instaurer 'une autocratie, voire une dictature' dans son pays, M. Schäuble, ministre des Finances allemand a répondu: 'On peut lire en effet comme cela ce projet de constitution'", rapporte L'Express.

L'Union européenne s'inquiète également de la menace du rétablissement de la peine de mort, brandie le 18 mars dernier par le président turc. "Si la peine de mort [était] réintroduite en Turquie, cela entraînera[it] la fin des négociations" d'adhésion, a ainsi affirmé le président de la Commission Jean-Claude Juncker. Autre point de tension pour l'Allemagne : la détention en Turquie d'un journaliste germano-turc, Deniz Yücel, correspondant du quotidien allemand Die Welt, qui "rend très difficile l'aide économique de Berlin à Ankara", selon M. Schäuble [L'Express].

A cet égard, le président turc a multiplié les menaces à l'encontre des pays de l'Union européenne, qualifiant même les pratiques d'Angela Merkel de "nazies". Mais "il sait qu'il tient l'Europe par l'une de ses cordes les plus sensibles", explique l'hebdomadaire, qui consacre au sujet plusieurs articles. Le 18 mars 2016, Ankara a en effet conclu avec l'Union européenne un accord crucial pour "mettre fin à la migration irrégulière de la Turquie vers l'UE".  Cet accord lie l'Union européenne et Recep Tayyip Erdoğan en profite, lançant une répression exemplaire après le coup d'Etat manqué de juillet 2016, sans que l'Europe ne puisse l'arrêter [L'Express].

"Certains analystes estiment toutefois que le président turc, réputé pragmatique en dépit de son tempérament de feu, pourrait adoucir le ton avec l'Europe et faire un geste d'ouverture vers les Kurdes après le référendum - s'il l'emporte", analyse Courrier international.