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Glyphosate : le feuilleton sans fin qui divise scientifiques, pays membres et ONG

Revue de presse 08.06.2016

Lundi 6 juin, pour la troisième fois, les Etats membres de l'Union européenne ne sont pas parvenus à un accord sur une prolongation de la commercialisation du glyphosate. Cette substance est l'un des composants de l'herbicide Roundup de Monsanto, et représente 25% du marché mondial des pesticides. Depuis plusieurs mois, ce que la Commission européenne pensait être une simple formalité s'est transformé en bataille féroce entre les scientifiques, les ONG de défense de l'environnement et bien sûr une partie des agriculteurs qui n'ont pas d'alternative en cas d'interdiction pure et simple du produit.

Roundup

Prochain vote le 23 juin

"Et de trois !" annonce France TV Info. Pour la troisième fois, les Etats membres de l'UE ont échoué à se mettre d'accord sur le sort du glyphosate, "une substance présente dans de nombreux produits herbicides en Europe".

Le Monde, qui y consacre son éditorial ce matin, revient sur un scénario qui a pris tout le monde de court il y a quelques mois. "La mobilisation de la société civile, la virulence des réactions ont surpris l’ensemble du monde politique […]. La Commission pensait que l’avenir du glyphosate serait tranché, comme toujours pour ce genre d’actes d’exécution, par un discret comité technique. Il n’en fut rien".

Si au départ il s'agissait d'une décision de renouvellement du produit pour quinze ans, cette période s'est réduite à peau de chagrin après chaque vote : neuf ans, puis dix-huit mois, puis douze, le temps d'attendre une expertise de l'Agence européenne des produits chimiques.

"Prochain vote en appel le 23 juin", a annoncé sur Twitter le commissaire européen à la Santé et à la Sécurité alimentaire Vytenis Andriukaitis, "soit une semaine seulement avant l'expiration de l'autorisation de la substance sur le territoire de l'UE", explique Le Parisien.

Des rapports contradictoires

Tout commence en mars 2015, lorsqu'un rapport du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) dépendant de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), classe l'herbicide comme "cancérogène probable chez l'homme". "Ses experts en ont retrouvé des traces dans l'air, l'eau et la nourriture. Ils estiment que la population est exposée lorsqu'elle vit à côté des zones traitées", relate France TV Info, même si les niveaux d'exposition observés sont "généralement bas". Réactions immédiate de nombreuses associations, qui se basent sur ce rapport pour "exiger une interdiction du glyphosate au nom de la protection de la santé des citoyens et du principe de précaution".

Huit mois plus tard, l'Autorité européenne de sécurité des aliments émet un avis contraire. "Pour elle, il est 'improbable' que le glyphosate soit cancérogène pour l'humain". Sans surprise, les associations dénoncent des conflits d'intérêts. "Plusieurs plaintes sont même déposées en Europe pour 'mise en danger de la vie d'autrui' et 'tromperie aggravée'".

Enfin, loin de calmer le débat, un second rapport de l'OMS "estime finalement que le produit ne cause probablement pas de cancer lors d'une exposition alimentaire", mais refuse de parler de contradiction avec les précédents travaux du CIRC.

Résultat : l'opinion publique gronde – en avril un sondage YouGov cité dans le Guardian révèle que deux tiers des Européens sont opposés à la ré-autorisation du glyphosate- et les Etats membres se divisent sur la question.

Le journal allemand Die Welt relaie des sondages selon lesquels "40% des Allemands pensent que l'herbicide se retrouve dans le lait maternel". Cela fait suite à la publication d'une étude en ce sens, mais qui s'est révélée contredite par des experts car la méthode utilisée était inappropriée. Elle révèle toutefois le niveau d'inquiétude de la population envers ces produits.

Le Roundup, symbole de l'agriculture moderne, difficilement remplaçable

Lors du dernier vote, la France, l'Allemagne, l'Italie, la Grèce et le Portugal se sont abstenus, principalement à cause de la pression de leur opinion publique (même si la France avait été jusqu'à voter contre lors de la réunion précédente). "Seul Malte a voté contre la proposition" croit savoir Le Parisien. "Vingt pays ont voté pour la prolongation temporaire de l'autorisation. Mais ces vingt Etats ne représentent que 52% de la population de l'Union, loin des 65% requis".

Les gouvernements qui se sont abstenus l'ont-ils fait par mobilisation en faveur de l'environnement et de la santé publique ? Pour Le Monde, "on peut en réalité en douter". Leurs votes marquent surtout des dissensions internes au sein des gouvernements, "et une volonté de faire porter à la seule Commission le fardeau politique d’une remise en circulation du produit. C’est probablement, in fine, ce qui se produira".

L'intitulé de l'éditorial du Monde peut résumer la situation qui entoure ce produit controversé. Le glyphosate serait-il, comme l'étaient les immenses établissements bancaires frappés par la crise financière de 2008, "too big to fail" (trop gros pour faire défaut) ? Ce principe actif du Roundup, "le pesticide le plus utilisé du monde, sans distinction de catégories" est devenu "la pierre angulaire du modèle agricole dominant".

Dès lors, comment s'en passer ? "'Too big to fail', le glyphosate ne cessera d’être utilisé sans une évolution majeure du modèle agricole dominant – sauf à ce qu’il soit immédiatement remplacé par des produits autant, voire plus, problématiques" [Le Monde]. En France comme en Allemagne, rien n'est prévu dans ce sens, et les deux pays s'accommoderaient sans problème d'une remise en circulation du glyphosate, "au risque d’accentuer encore la défiance qui mine l’Union et incite au repli national, partout en Europe".