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Le travail est la seule valeur reconnue au Parlement européen – Quatre élus sur le départ témoignent

Actualité 24.05.2019 Jules Lastennet

A l'approche des élections européennes, Toute l'Europe interroge 4 eurodéputés français non candidats à leur réélection. Assidus dans leurs fonctions et reconnus par leurs pairs, ils ont pris au sérieux leur(s) mandat(s) et ce n'est pas sans un pincement au cœur qu'ils s'apprêtent à quitter une institution qu'ils considèrent unanimement comme efficace et puissante.

De gauche à droite et de haut en bas : Edouard Martin, Eva Joly, Jérôme Lavrilleux, Alain Lamassoure

De gauche à droite et de haut en bas : Edouard Martin, Eva Joly, Jérôme Lavrilleux, Alain Lamassoure - Crédits : Daniel Bracchetti, N4thaniel, Claude Truong-Gnoc, Parlement européen

"Mon sentiment au moment de partir ? On ne pas exprimer ça en un mot". "J'ai adoré". "J'ai été passionné par ce mandat". "Bien sûr, j'ai un pincement au cœur". Si Eva Joly (EELV, 2 mandats) prend le temps de la réflexion avant de donner son état d'esprit au moment de quitter le Parlement européen, les réponses des trois autres députés interrogés – Jérôme Lavrilleux (ex-UMP, 1 mandat), Edouard Martin (Génération.s, 1 mandat) et Alain Lamassoure (ex-LR, 5 mandats) – sont plus directes.

Sans se livrer à un déluge de superlatifs pour décrire l'institution qu'ils s'apprêtent à quitter, les quatre élus que Toute l'Europe a rencontrés n'en demeurent pas moins très positifs au moment de faire le bilan de son action. Tous mettent bien sûr en avant de nombreuses sources de "frustrations", mais pas avant de vanter les mérites d'un organe dont la capacité à trouver des accords sur des sujets fondamentaux est, comme le soutient Eva Joly, "très supérieure" à celle de parlements comme ceux des Etats-Unis ou de France.  

Travailler ensemble

"Le Parlement dans lequel je suis entré en 1989 n'a rien à voir avec celui que je quitte et qui aujourd'hui mérite le nom de Parlement", abonde Alain Lamassoure, mémoire intarissable de la construction européenne de ces trente dernières années. De simple "forum de débats", l'institution strasbourgeoise est devenue "une véritable organisation démocratique", explique-t-il, regrettant toutefois que ses pouvoirs en matière budgétaire demeurent à ce jour limités. Depuis 10 ans, "j'ai vu le Parlement s'affirmer", poursuit Eva Joly, pour qui cela devrait encore "se renforcer" grâce à cet "acquis communautaire fabuleux" que représente la capacité à "travailler ensemble" largement au-delà de ses "partenaires naturels".

Arrivée tardivement en politique lors des élections européennes de 2009 qui avaient tant réussi aux écologistes, Eva Joly a été candidate malheureuse à l'élection présidentielle de 2012. Ancienne juge d'instruction (notamment de l'affaire Elf) aujourd'hui avocate, elle a, comme Alain Lamassoure, beaucoup travaillé sur les questions fiscales au Parlement européen - Crédits : N4thaniel

Moins que leurs deux collègues, Edouard Martin et Jérôme Lavrilleux auront eu l'occasion d'observer les évolutions du Parlement européen, mais après cinq années de mandat leur avis n'est pas différent. Tous deux insistent sur l'importance et la reconnaissance du travail. "Celui qui veut travailler le peut", décrit l'ancien directeur de cabinet de Jean-François Copé, et avec "l'ardente obligation de le faire en discutant avec des gens qui ne sont pas de son camp". "J'ai adoré essayer de convaincre", ajoute-t-il, enthousiaste. "L'avantage du Parlement européen, c'est qu'ici vous ne pesez pas parce que vous avez été ministre : vous êtes reconnu par vos pairs pour votre assiduité au travail, votre capacité à débattre, à connaître les textes", confirme Edouard Martin.

Notons qu'il faut prendre le temps de comprendre le fonctionnement du Parlement. Comme l'explique Edouard Martin, "il faut quelques semaines pour comprendre comment ça marche".  La "courbe d'apprentissage est très raide", se rappelle Eva Joly : il y a "beaucoup à absorber". Mais, encore une fois, le travail sera in fine la seule "valeur reconnue", soutient Jérôme Lavrilleux. Difficile de le contredire, lui dont le mandat a démarré alors qu'il était dans l'œil du cyclone Bygmalion : cela ne l'a pas empêché de participer à trois commissions parlementaires et de se voir confier des rapports importants.

Droits des femmes, lutte contre l'optimisation fiscale ou Galileo ?

Autre spécificité du Parlement de Strasbourg : la diversité des sujets traités. "J'ai découvert des sujets sur lesquels je n'aurais jamais pensé travailler", reconnaît Edouard Martin. Ancien syndicaliste des hauts-fourneaux de Florange, il s'est logiquement impliqué sur les questions industrielles et d'emploi, mais aussi sur les droits des femmes. Même chose pour Jérôme Lavrilleux, qui est devenu le référent de son groupe (le Parti populaire européen, PPE, conservateurs) sur le Brexit. Ancienne juge d'instruction, Eva Joly est certainement restée plus proche de son expertise passée, se plaçant en première ligne dans la lutte contre l'optimisation fiscale des multinationales.

Ancien ministre des Affaires européennes (1993-1995) et du Budget (1995-1997), issu de l'UDF et proche de Valéry Giscard d'Estaing et d'Alain Juppé, Alain Lamassoure s'est illustré, entre autres, sur les questions budgétaires, fiscales et constitutionnelles. Membre historique du Parti populaire européen (PPE, conservateurs), il s'est désolidarisé de LR en 2017 - Crédits : Parlement européen

Mais, logiquement, aucun d'entre eux ne peut rivaliser avec l'éclectisme d'Alain Lamassoure, fort de vingt-cinq années au Parlement. "Dans mon premier mandat, j'ai été directement à l'origine du fonds LIFE qui finance les actions en faveur de l'environnement", commence-t-il au moment d'énumérer les grandes lignes de son action. S'ensuit un inventaire quelque peu vertigineux allant de la participation au projet constitutionnel européen (rejeté en 2005) à Galileo – le "GPS européen qui aura mis 15 années à se déployer" – en passant par la fondation de l'Institut européen de la paix et le combat pour l'harmonisation de l'impôt sur les sociétés (discutée depuis des années).

Des sujets "variés" et qui "montrent qu'un député européen ordinaire a une capacité à faire avancer les sujets, d'inventer des solutions, incomparablement plus grande qu'un député national", voire même que la plupart "des ministres du gouvernement français", soutient-il crânement. Et des sujets qui illustrent au moins une limite à l'action des parlementaires européens : la relation souvent difficile avec les Etats membres, colégislateurs à égalité avec le Parlement européen.

Jeux tacticiens

Ma "frustration", c'est "l'égoïsme des Etats", déclare sans ambages Eva Joly. Franco-norvégienne, elle n'hésite d'ailleurs pas à égratigner les pays nordiques, à la réputation pourtant si excellente, qui "disent non à tout" et représentent sa "grande déception". Ces derniers n'ont, à l'en croire, "aucune envie de renforcer les mécanismes collectifs". A cela peut aussi s'ajouter la "jalousie", pour reprendre l'expression d'Alain Lamassoure, des responsables politiques nationaux, qui tendent à sous-estimer le travail du Parlement européen ou à s'arroger ses victoires.

Ouvrier sidérurgiste, syndicaliste membre de la CFDT, Edouard Martin s'était fait connaitre lors du combat contre la fermeture des hauts-fourneaux de Florange en 2012. Au Parlement européen, il a principalement travaillé sur les questions industrielles et les droits des femmes. Après 5 ans, il ne voulait pas prolonger l'expérience politique (il soutient néanmoins Génération.s comme 79e de liste - Crédits : Daniel Bracchetti

Le Parlement européen n'est par ailleurs pas exempt d'un certain "entre-soi" impliquant une déconnexion vis-à-vis des réalités, regrette Edouard Martin. Celui-ci cite l'exemple d'une élue britannique qui prônait la généralisation du contrat 0 heure, jusqu'à ce qu'il lui demande si elle aimerait elle-même y être assujettie. Et puis il y a aussi les "jeux tacticiens pas très transparents", souffle l'ancien syndicaliste. Les groupes politiques sont capables de "perdre tout sens éthique" pour défendre leurs membres, lance également Eva Joly, accusant tour à tour les socialistes et les conservateurs de faire preuve d'une complaisance coupable vis-à-vis de leurs alliés roumains ou hongrois. "Je leur en veux", conclut-elle, lapidaire.

Les quatre eurodéputés se retrouvent enfin autour du manque d'audience de leur institution. "C'est mon grand échec", va jusqu'à déclarer Alain Lamassoure. Pour lui, ce "degré d'ignorance" des médias ne peut s'expliquer que par leur "paresse". En France du moins, il y a une "absence de connaissance intime des mécanismes", confirme Eva Joly : "personne ne s'intéresse vraiment à l'Europe". "On fait de l'Europe sans le savoir", tempère Jérôme Lavrilleux, moins dépité. En atteste, selon lui, le fait que Marine Le Pen ne propose plus de sortir de l'Europe et de l'euro. Dès lors, la croyance selon laquelle les Français se désintéressent des affaires européennes "s'autoentretient".

Ancien proche collaborateur de Jean-François Copé, se trouvant au cœur de l'affaire Bygmalion en 2014, Jérôme Lavrilleux va se mettre, au moins temporairement, en retrait de la vie politique après son mandat au Parlement européen au cours duquel il s'est notamment impliqué sur les questions d'emploi et le Brexit - Crédits : Claude Truong-Ngoc

"On renversera la vapeur le jour où l'Europe politique sera incarnée par une personnalité", scande Alain Lamassoure en guise de conseil à ses successeurs. "Le plus beau c'est qu'il suffit de faire savoir à tout le monde ce que tout le monde ignore : le président de la Commission européenne est élu par le Parlement européen et donc par les citoyens". Et ensuite que cette personne élue vienne régulièrement dans les Etats membres pour "expliquer la politique européenne". Le jour où nous aurons ça, "ça va décoiffer", jubile-t-il par avance.

Et maintenant ?

Alain Lamassoure va travailler à la création d'un "observatoire de l'enseignement de l'histoire" européenne. Eva Joly va participer à un procès en tant qu'avocate puis, après des vacances, enseigner la "démocratie environnementale" en Norvège. Jérôme Lavrilleux va ouvrir des gîtes sans toutefois se "désintéresser" des municipales à Saint-Quentin, sa ville natale. Tandis qu'Edouard Martin va également retourner à la vie civile et "chercher du travail".

 

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