Mois de l'Europe 2017 - Dossier spécial
Traités

Alain Lamassoure : en Europe, "les prophètes de malheur sont aussi anciens que le traité de Rome"

Alain Lamassoure, en 2014

Quel regard porter sur les 60 premières années de la construction européenne, célébrées le 25 mars prochain à l'occasion de l'anniversaire du traité de Rome ? Comment envisager les prochaines décennies alors que l'Union européenne tremble sur ses bases et semble fragilisée comme jamais ?
Pour répondre à ces questions, Toute l'Europe est allé à la rencontre d'Alain Lamassoure, député européen depuis 1989 et ancien ministre des Affaires européennes. "Pas du tout inquiet", l'Europe, qu'il décrit comme une "réussite prodigieuse", sera selon lui "sauvée par la gravité des problèmes" qu'elle a à affronter.

Toute l'Europe : Vous avez été cinq fois élu député européen, membre de la Convention chargée de l’élaboration du projet constitutionnel européen, ministre des Affaires européennes : pouvez-vous nous raconter comment est né votre engagement européen ?

Alain Lamassoure : Dès le début de ma carrière de fonctionnaire – j’ai travaillé à la Cour des comptes puis au ministère des Finances au début des années 1970 – j’ai été chargé des affaires agricoles et européennes. Nous étions au début du Marché commun et la Politique agricole commune, avec la politique commerciale, était la seule relevant de la compétence européenne. Je suis donc tombé dans la marmite assez tôt.

Ensuite, j’ai été élu en 1986 à l’Assemblée nationale, et le premier texte que nous avons eu à voter c’était la ratification de l’Acte unique, le grand traité de Jacques Delors. La chenille du Marché commun devenait papillon avec les quatre libertés de circulation des biens, des services, des personnes et des capitaux. J’ai voté ce traité avec enthousiasme, mais j’ai été très surpris de voir que le gouvernement que je soutenais, celui de Jacques Chirac, nous proposait des textes de loi nationaux intervenant dans des domaines dont on avait transféré la compétence à l’Union. Je me suis rendu compte que dans les parlements nationaux on défaisait la nuit ce qui se faisait le jour à Bruxelles. A partir de là, étant convaincu du bienfondé de ce transfert de compétences, et comme mon parti a perdu les élections de 1988 et que je me voyais mal comme député de base de l’opposition à l’Assemblée nationale, ce qui n’avait absolument aucun intérêt pour moi, j’ai saisi l’occasion des élections européennes de 1989 pour m’engager au niveau européen.



Cette interview s'inscrit dans le cadre de notre couverture du 60e anniversaire du traité de Rome. Découvrez notre dossier spécial

Par la suite, après avoir eu des responsabilités gouvernementales, y compris en matières européennes, je suis revenu au Parlement européen en 1999. J’y ai vérifié, et c’est encore plus vrai aujourd’hui, que toutes les décisions importantes pour l’avenir de notre pays ne se prennent plus à Paris, mais à Bruxelles. C’est toujours le président de la République élu par les Français qui les prend pour le pays, mais il le fait avec ses partenaires. Cela suppose, si on veut que les intérêts, la vision et les valeurs de la France soient défendues et prévalent, que le président et le gouvernement ne soient pas seuls. Il faut aussi qu'élus et hauts fonctionnaires s’engagent. C’est dans cet esprit que j’ai fait le choix européen.

Au regard de votre expérience, quel constat faites-vous des 60 premières années de la construction européenne?

A l’échelle historique, c’est une réussite prodigieuse.

Il ne faut absolument pas se laisser impressionner par l’état de dépression nerveuse collective que vit l’ensemble des démocraties, y compris hors d'Europe. Les prophètes de malheur sont aussi anciens que le traité de Rome. A cet égard, j’ai retrouvé il y a quelques temps un discours de 1970 prononcé par Raymond Barre, qui était à l’époque vice-président de la Commission européenne, dans lequel il disait : ‘tous les jours, quelqu’un annonce la fin de la Communauté européenne, alors qu’elle nous survivra à tous’. Nous sommes dans la même situation aujourd’hui.

En quoi cette réussite historique est prodigieuse ? Premièrement, et nous l’avons complètement oublié, la construction européenne, initiée par la CECA et le traité de Rome, a été à l’origine d’un véritable miracle. Sans précédent dans l’histoire et sans équivalent dans le monde. Ce n’est pas la paix, mais de la réconciliation profonde entre les peuples en Europe de l’Ouest. Les haines entre la France et l’Allemagne étaient telles qu’elles ont conduit aux massacres les plus abominables du XXe siècle. Or aujourd’hui quand on demande aux Français de quel peuple ils se sentent le plus proche, les deux tiers répondent naturellement les Allemands. Et symétriquement. La méfiance a fait place à la confiance. La confiance a fait place à l’amitié. Et nos peuples se sont durablement réconciliés.

Deuxième réussite historique, là encore sans précédent ni équivalent : la méthode Monnet. Cet engrenage vertueux qui part d'un objectif assez modeste – le Marché commun – qui revient à supprimer les droits de douane entre nos produits agricoles et industriels, mais qui conduit à approfondir l’intégration. En passant du commercial à l’économique, de l’économique au monétaire et du monétaire au politique. Car si vous voulez donner à vos entreprises industrielles un marché de taille continentale comparable au marché américain, vous comprenez assez rapidement que supprimer les droits de douane ne suffit pas. Car chaque Etat se débrouille pour introduire des normes techniques sanitaires ou environnementales qui aboutissent à ce que, comme par hasard, seules ses productions sont autorisées à la vente sur son territoire. Il faut donc passer à la phase suivante qui est l’Espace unique et l'harmonisation des normes. Puis on se rend compte qu’une concurrence déloyale se poursuit entre les Etats qui ont des monnaies différentes et qui procèdent à des dévaluations pour retrouver de la compétitivité artificielle face aux autres. On aboutit donc à la monnaie unique, nécessitant la coordination des politiques budgétaires. Seule l'Union européenne est parvenue à achever son marché commun, contrairement au Mercosur ou l'Asean par exemple. Ce n'est pas un mince exploit.

Au fond, ce dont souffre le plus l'Europe, c'est que sa construction politique nécessite environ 100 ans pour être parachevée. C'est une échelle de temps qui n'a rien à voir avec celle de la politique, qui est de quelques années pour les élus, ou des médias, qui est de quelques heures. Pour les artisans de la construction européenne, plaider pour le long terme est une difficulté majeure.

Vous dites qu'il faut 100 ans pour parfaire l'Union européenne. On en est à 60. Mais avons-nous 40 autres années devant nous ? L'idée européenne n'est-elle pas attaquée comme jamais ?

L'Europe est attaquée comme toujours. Elle n'est pas plus en danger qu'avant. Et elle sera sauvée par la gravité des problèmes que nous avons à affronter.

Personne ne peut dire que face aux pressions migratoires, au terrorisme islamiste, à l'agressivité militaire russe, aux incohérences de M. Trump, à la formidable opportunité que représente l'économie digitale, la France toute seule, l'Allemagne toute seule, la Slovénie toute seule ou l'Angleterre toute seule se défendra mieux que si nous sommes unis. Même les électeurs du Front national ne croient pas que l'on puisse éviter d'avoir une politique d'asile et d'immigration commune en Europe. Bien sûr, il faut des politiques nationales, mais ça ne peut être que dans le cadre européen. S'il y a un million de Syriens qui arrivent sur les côtes grecques, ce n'est pas un problème grec, c'est évidemment un problème européen. Si le président des Etats-Unis considère que l'Alliance atlantique est obsolète et que la Russie a le droit de se développer dans un environnement proche, ce n'est pas un problème polonais ou lituanien, c'est évidemment un problème européen.

Je remarque d'ailleurs que la Communauté européenne de défense, que les Français avaient essayé de mettre sur la table dans les années 1950, avant le traité de Rome, et qui avait capoté car nous n'étions pas encore réconciliés avec l'Allemagne, est aujourd'hui devenu un projet commun à tous les pays membres de l'UE. C'était encore impensable il y a 2 ou 3 ans. De même, s'agissant de l'euro, même Mme Le Pen a été obligée de mettre de l'eau dans son vin antieuropéen et ne parle plus de le détruire, mais plutôt d'en faire un autre usage.

Je ne suis pas du tout inquiet.

Si Marine Le Pen est élue, elle ne supprimerait peut-être pas l'euro, mais elle serait fortement susceptible d'organiser un référendum sur l'appartenance de la France à l'UE. Les Français ne feraient-ils alors pas le choix du Frexit ?

Bien sûr que non. Si par malheur elle gagnait, il faudrait déjà voir de quelle manière elle pourrait gouverner et avec qui. Et à supposer qu'elle ait la folie de convoquer, trois mois après son arrivée au pouvoir, un référendum sur la sortie de l'euro ou de l'Union européenne, le retour de balancier serait d'une violence inouïe et elle serait obligée de démissionner tout de suite. Laissons tomber cela.

Alain Lamassoure, au Parlement européen, en 2013

Alain Lamassoure, au Parlement européen, en 2013

Jean-Claude Juncker a récemment fait part de sa lassitude et de son intention d'arrêter le combat européen à la fin de son mandat de président de la Commission en 2019. En 2014, il parlait de la Commission de la dernière chance. Vous contestez cette idée ?

Mais oui ! Dans tous les discours de campagne électorale, vous remarquerez qu'on est à un tournant de l'histoire et c'est toujours le gouvernement ou la Commission de la dernière chance. Je regrette que Jean-Claude Juncker ait exprimé publiquement sa lassitude. D'autant qu'au cours de sa première moitié de mandat, il a très bien rempli sa fonction, en faisant le bon diagnostic, et en lançant tout de suite son plan d'investissement qui commence à produire ses effets.

Le reproche que je lui fais, c'est qu'il n'a pas pris en compte le fait qu'il est le premier président de la Commission européenne à être élu par les citoyens. Même si les citoyens ne savent pas qu'ils l'ont élu, à cause de notre système médiatique, notamment en France. Je rappelle à cet égard que France Télévisions, en 2014, a officiellement refusé de diffuser à une heure de grande écoute un débat entre les grands candidats à la fonction de président de la Commission européenne, en expliquant que l'Europe n'intéressait pas les citoyens.

Jean-Claude Juncker a été élu et son rôle devrait être aussi de venir dans nos journaux télévisés pour parler au nom de l'Europe, pour remettre en place un certain nombre de vérités et un certain nombre de pays face à leurs responsabilités. Dire que tel pays est réticent pour accueillir des réfugiés et montrer sa solidarité à ses partenaires, alors que chaque année il reçoit 1, 2, ou 3% de son PIB grâce à la solidarité des partenaires en question. Je regrette que Jean-Claude Juncker ne se soit pas approprié cette dimension de sa responsabilité qui fait que lorsqu'on n'est pas content de décisions ou non-décisions prises à Bruxelles, on continue de dire que c'est la faute de l'Union européenne. Et qui fait que lorsque l'on prend une bonne décision à Bruxelles, ce qui est le cas le plus souvent, chaque dirigeant national dit 'c'est grâce à moi, j'ai convaincu mes partenaires'. Il n'y a pas un M. Europe pour remettre les choses en place.

François Fillon conduit votre camp pour la campagne présidentielle. Son programme européen est largement intergouvernemental et prévoit un rapatriement de compétences vers les Etats membres. Qu'en pensez-vous ?

Je pense que ce programme mérite d'être mis à jour. Grâce aux entretiens qu'il a eus, entre autres avec Angela Merkel, je pense que cette mise à jour a commencé. Je suis tout à fait disposé, il le sait, à y contribuer.
Je crois également qu'il faut qu'on laisse tomber les schémas et le vocabulaire avec lesquels on a décrit la problématique européenne depuis de longues années. Le débat fédéralisme contre souverainisme n'a pas de sens. Moi-même j'ai mis du temps à m'en rendre compte. C'était au moment de la Convention européenne pour l'élaboration du projet constitutionnel. Pendant 18 mois, sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing, nous avons reçu des représentants des institutions européennes et des parlements nationaux, de tous les partis politiques. Nous avons alors réalisé qu'on met en place un système politique nouveau. Ce n'est pas un système fédéral à l'allemande ou à l'américaine. Ce n'est pas non plus une organisation internationale banale et confédérale. Notre système est communautaire.

C'est en ces termes que nous devons poser la question. Si certains sont attachés à l'apparence de la souveraineté nationale, je leur laisse. Je bâtis l'Europe sans avoir besoin du concept de souveraineté. Je ne sais pas ce que veut dire la souveraineté au XXIe siècle, sauf la possibilité que garde chaque pays – nous l'avons introduit dans le traité de Lisbonne et le Royaume-Uni l'utilise aujourd'hui – de changer de famille, d'alliances, d'interdépendances.
Je pense donc que les dirigeants politiques français doivent faire cette mise à jour intellectuelle. Et je ne doute pas que notre candidat saura le faire avant l'élection et à plus forte raison après sa victoire.

Projetons-nous en 2027, au 70e anniversaire du traité de Rome. Si ça ne tenait qu'à vous, à quoi ressemblerait l'Europe ?

Je crois que dans 10 ans, nous aurons une Europe à trois cercles. Je compare d'ailleurs cela à nos vies personnelles.

Le cercle extérieur d'abord, qui est celui du voisinage. On peut avoir des relations amicales. Chacun est chez soi, mais on se salue, on participe au financement des services publics communs, on essaie de régler ensemble les problèmes communs. Ce cercle correspond aux pays limitrophes de ce qu'est aujourd'hui l'Union européenne. Il s'agit de l'Ukraine, de la Russie, du Moyen-Orient, de l'Afrique du Nord, de la Turquie, et bientôt du Royaume-Uni.

Ensuite, il y a le cercle des colocataires. On partage le même domicile, avec certaines parties communes. Cela suppose d'avoir des modes de vie comparables. Ça c'est l'Union européenne, c'est le traité de Lisbonne actuel.

Puis, il y a la famille. C'est le cercle majeur de solidarité. Ce que nous devons faire maintenant, et qui ne se terminera pas avant 10 ans – c'est très long comme toujours en Europe – c'est organiser la famille à l'intérieur de la "colocation Union européenne". Par le biais des coopérations renforcées. Mettons-nous d'accord à 10, 15 ou 20 – tous ceux qui le souhaitent et pas selon des critères d'appartenance à la zone euro ou à Schengen –  pour mettre en place une Europe de la sécurité, une Europe de l'énergie, une Europe de l'économie digitale…

Avec un budget accru ?

Naturellement, si on met en place ce type de politiques, il faudra un budget accru. Il faudra à cet égard que nous veillions à appliquer le principe de subsidiarité dans cette transformation budgétaire et à apporter la démonstration qu'à chaque fois qu'on apporte une compétence juridique à l'Union, on lui transfère aussi les moyens financiers, personnels et fiscaux pour financer ces dépenses.

Le corps de garde-côtes et de garde-frontières par exemple, il y a deux manières de le concevoir. Ou bien on dit que c'est une police supplémentaire qui vient s'ajouter aux polices nationales, en ajoutant malheureusement une couche de bureaucratie, de dépenses et d'impôts, rendant l'Europe légitimement impopulaire. Ou bien on dit qu'on remplace à terme les polices compétentes nationales et dans ce cas 1€ de plus dépensé à Bruxelles permet d'économiser 1€ ou 1,50€ dans les capitales nationales. C'est le b.a.-ba et je regrette que cette problématique, jusqu'à présent, n'ait été évoquée publiquement par personne, y compris les candidats à l'élection présidentielle française. Cela fait partie des trous noirs du débat politique européen.

 

Propos recueillis par Jules Lastennet

 

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