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Pour le Scottish National Party, "une coalition avec le Labour Party est hors de question"

Actualité 24.04.2015

Christian Allard est député de la région du Nord-Est de l’Ecosse au Parlement écossais. Français arrivé il y a 30 ans en Ecosse, il devient député à Edimbourg en 2013. C’est toujours avec la nationalité française qu’il devient militant du parti indépendantiste, le Scottish National Party (SNP). A deux semaines du scrutin britannique, le Bourguignon-Ecossais nous livre sa lecture des élections. Il évoque pour nous les relations ambiguës avec le Labour Party, les conséquences profondes de l’après-référendum, l’Europe et l'ascension de Nicola Sturgeon, leader du SNP et nouvelle Première ministre d’Ecosse.

Nicola Sturgeon

Le SNP est donné comme le grand vainqueur de ces élections générales sur tout le territoire écossais. Un sondage vous donne d’ailleurs gagnant dans 56 des 59 circonscriptions d’Ecosse. Comment expliquez-vous un tel engouement des électeurs ?

Christian Allard : C’est la continuité d’un soutien croissant des électeurs écossais pour le SNP. Il faut savoir que nous sommes le premier parti d’Ecosse depuis 2007. Mais il y a une évolution c’est vrai. Jusqu’ici les Ecossais votaient différemment suivant qu’il s’agissait d’une élection pour le Parlement écossais et pour lesquelles le SNP a reçu un soutien régulier et croissant, ou bien qu’il s’agissait d’élections nationales où les électeurs votaient habituellement pour les partis de gouvernement et surtout le Labour Party.

Mais cette année c’est différent et je crois que c’est l’effet du référendum. Beaucoup de commentateurs, et nous-mêmes au parti, ont été surpris de voir l’engouement pour le SNP non pas se maintenir, mais grandir, voire exploser au lendemain du référendum. Un exemple frappant est notre nombre d’adhérents qui était de 25 000 le jour du référendum : aujourd’hui et malgré la victoire du « non » nous en avons 100 000. C’est incroyable. Rapporté à la population de l’Ecosse c’est un chiffre hallucinant pour une formation politique.

En quoi le référendum pour l’indépendance de Septembre 2014 a changé l’électorat écossais ?

L’Ecosse a toujours été plus progressiste, plus sociale. En tout cas moins conservatrice ou libérale que le reste du Royaume-Uni. Et surtout les électeurs écossais sont capables de faire la distinction entre les différentes élections et choisissent la meilleure façon de représenter leurs intérêts en fonction du type de scrutin que ce soit pour Holyrood [Parlement écossais, ndlr] ou Westminster [Parlement britannique, ndlr]. C’est pour cela que jusqu'ici ils pouvaient voter SNP pour des élections en Ecosse, mais toujours Labour pour Westminster : le but étant toujours d’éloigner les conservateurs du pouvoir. Or lors du référendum, le Labour party et le Parti conservateur ont fait alliance pour la campagne du "non". Je crois que beaucoup d’Ecossais se sont détachés du Labour à ce moment-là et considèrent maintenant le SNP comme le meilleur moyen de représenter leurs intérêts, y compris à Westminster.

Christian Allard

Christian Allard est député au Parlement écossais. Né en France, il vit en Ecosse depuis 30 ans. Membre du Scottish National Party, il a fait campagne pour le "oui" lors du référendum pour l'indépendance de l'Ecosse en septembre 2014.

Le Labour Party reste le favori dans les sondages sur l’ensemble du Royaume-Uni. A certains égards vos positions semblent proches. Où en sont vos relations avec le Parti travailliste à l’aune de ces élections décisives ?

Ici en Ecosse, nous travaillons essentiellement avec la division locale, le Scottish Labour Party. Même si celui-ci n’a aucune autonomie vis-à-vis de la direction du parti à Londres. Ce parti est aujourd’hui en grande difficulté. Il n’a pas compris que les électeurs avaient changé. Ils s’attendent à ce qu’ils votent pour eux parce que c’est ce qu’ils ont toujours fait jusque-là. Et donc ils ne comprennent pas pourquoi cette fois ils se détournent du Labour au profit du SNP. Ils pensent que nous, le SNP, nous sommes responsables de tous leurs tourments. Ils nous accusent de favoriser le maintien des "Tories" alors que nous sommes les seuls à combattre l’austérité.

Qu’est-ce qui vous distingue du Labour Party ?

Nous sommes un mouvement progressiste. Et ce n’est pas qu’un discours. Nous agissons concrètement. Nous sommes aux responsabilités depuis 2007. Nous avons un bilan qui le prouve. Si vous regardez le système de santé où la gestion de l’eau potable, là où partout ailleurs au Royaume-Uni les privatisations ont augmenté y compris sous le gouvernement travailliste, nous en Ecosse nous les avons stoppées, voire réduites. Le Labour aujourd’hui ne porte plus ce discours. Depuis les années Blair il s’est clairement déplacé à droite. D’ailleurs beaucoup de nos membres sont d’anciens du Labour qui l’ont quitté car ils ne s’y reconnaissaient plus. Alors évidemment cela n’améliore pas notre image auprès de la direction de ce parti, mais ce sont eux qui n’ont pas fait l’examen de leurs propres erreurs. Aujourd’hui c’est la survie même du Scottish Labour Party qui se pose au lendemain de ces élections.

Pourtant la rumeur d’une alliance de gouvernement circule depuis le début de ces élections. Votre leader Nicola Sturgeon a même déclaré lors du débat télévisé qu’elle ferait d’Ed Miliband le nouveau Premier ministre. Soutiendrez-vous un gouvernement travailliste ?

Nous y sommes prêts et notre Premier ministre l’a dit, nous voulons absolument éloigner les Tories du gouvernement. Et pour cela, oui, nous sommes prêts à soutenir un gouvernement travailliste. Cependant pas dans une coalition, c’est hors de question.

Quels sont les obstacles qui s’y opposent ?

La cause principale c’est notre désaccord au sujet du programme d’armement nucléaire, Trident. Nous croyons que dépenser 100 milliards de livres dans le renouvellement de l’arme nucléaire est absurde.  Beaucoup au Labour Party le pensent aussi mais pour des raisons politiques ils défendent ce projet. Pour nous c’est une ligne rouge infranchissable pour participer directement au gouvernement. Mais nous sommes prêts à soutenir la confiance au gouvernement, si cela peut empêcher la reconduite de l’austérité par les conservateurs.

La véritable révélation de ce scrutin reste votre chef de parti, Nicola Sturgeon, qui a remplacé Alex Salmond à la suite de la victoire du "non" au référendum.  Sa participation aux débats télévisés a été très remarquée, qu’apporte-t-elle de nouveau dans le paysage politique britannique ?

Tout d’abord, il faut savoir qu’elle n’est pas nouvelle. Les Ecossais la connaissent depuis très longtemps. Elle a d’abord été chef de l’Opposition avant la victoire de 2007, puis vice-Premier ministre d’Ecosse et ministre de la Santé. Elle a été l’une des figures de proue de la campagne du référendum. Et puis, en tant que Premier ministre de l'Ecosse et grâce à sa participation aux débats télévisés, elle a gagné une popularité incroyable qui dépasse les frontières de l’Ecosse.

Nicola Sturgeon

Le Scottish National Party (SNP), dirigé par Nicola Sturgeon, pourrait bien être le faiseur de rois de ces élections législatives britanniques


Je crois que c’est cela la différence avec Alex Salmond. Avec lui, tout le monde savait qu’il représentait le mouvement indépendantiste en Ecosse. Mais Nicola Sturgeon a réussi à imposer l’image d’une vraie force progressiste, utile à l’ensemble du Royaume-Uni. Sa popularité dans les autres parties du Royaume est grandissante. Elle apparaît en phase avec les aspirations des citoyens pour plus de démocratie directe. Elle fait du porte-à-porte constamment. Ses interventions dans les débats sont incroyables.

Un des sujets qui font de vous un parti à part au Royaume-Uni, c’est votre ancrage pro-européen. Que pensez-vous de la promesse faite par David Cameron d’organiser un référendum sur un maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne ?

David Cameron joue un jeu dangereux. Les hommes politiques de Westminster tapent sur l’Europe depuis 30 ans car ils sont persuadés que c’est le meilleur moyen de remporter des élections. Même si au fond ils savent tous que l’appartenance à l’UE est une bonne chose pour le pays. Personnellement j’espère que David Cameron ne sera pas réélu et que nous n’aurons pas ce referendum, mais si c’est le cas j’espère que les citoyens britanniques choisiront de rester dans l’UE. Personne à Londres et dans l’establishment politique n’a envie d’une sortie qui serait catastrophique.

Concrètement depuis Thatcher, on préfère toujours jouer le refrain de la méchante Europe. C’est ridicule. Et aujourd’hui David Cameron se retrouve piégé. Il va devoir défendre l’appartenance à l’UE après 20 années de discours eurosceptique. Le mal est fait dans l’opinion. En tout cas Nicola Sturgeon a été très claire. Si jamais ce référendum avait lieu et que les électeurs votaient pour une sortie alors nous n’accepterons pas que l’Ecosse soit prise en otage si elle-même vote en faveur d’un maintien. Ce serait anti-démocratique.

Le discours eurosceptique, notamment prôné par le parti UKIP, n’a jamais été si audible au Royaume-Uni…

C’est une erreur. Premièrement UKIP ne pèse rien en Ecosse. Et même à l’échelle du Royaume-Uni ce qui compte ce n’est pas le nombre de voix, mais le nombre de circonscriptions gagnées étant donné que c’est un scrutin majoritaire à un tour. Or malgré les sondages, UKIP ne devrait gagner qu’une ou deux circonscriptions. Autrement dit, aucune influence sur le Parlement. Un parti comme UKIP ne sert selon moi qu’à faire basculer les autres partis sur des discours plus à droite. Là ils ont une vraie influence.

Enfin, on dit que l’Europe n’est pas démocratique mais il n’y a qu’à regarder comment fonctionne Westminster. Il y a moins de députés européens à Bruxelles que de Lords non élus et nommés à vie à la chambre haute. Commençons par changer notre propre système ! Au SNP nous sommes pour une démocratie moderne et progressiste, ouverte sur le monde. D’ailleurs, moi-même en tant que Français j’ai toujours été très bien accueilli. Mes origines autant nationales que sociales n’ont jamais été un problème.

Le 7 mai prochain, pensez-vous que les électeurs d’Ecosse voteront en tant que Britanniques ou en tant qu’Ecossais ?

Je pense qu’il faut faire très attention. Ce n’est pas comme ça que pensent les électeurs. Et ça ne correspond pas au monde dans lequel nous vivons. La globalisation, la mobilité des personnes font que la nationalité occupe une place de moins en moins forte dans l’identité des individus. C’est d’ailleurs la grosse incompréhension de ce référendum. Les gens nous voyaient comme un parti nationaliste mais pas du tout. Nous sommes avant tout une force progressiste qui souhaite que les Ecossais aient la maîtrise de leur destin pour mener les politiques qu’ils souhaitent. D’ailleurs le discours nationaliste occupait une très faible place dans notre argumentaire.

Nous pensons au contraire qu’il faut adopter une vision moderne de la nationalité, qui ne soit pas exclusive. Chaque individu porte plusieurs appartenances. Nous sommes Ecossais et Britanniques ainsi qu’Européens. Moi-même je suis Français et Ecossais. Pas plus l’un que l’autre, mais les deux et je suis Européen.

 

* Article écrit dans le cadre d'un partenariat avec notre correspondant en Ecosse Maxime David