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18 septembre 2014 : date de l’indépendance écossaise ?

Actualité 11.09.2014

Pure chimère il y a encore quelques mois, la perspective de l’indépendance écossaise progresse tel un spectre pour le gouvernement britannique. Le 7 septembre, pour la première fois, un sondage donnait le "oui" à l’indépendance vainqueur lors du référendum organisé le 18 septembre prochain. Un choix électoral qui serait certainement synonyme de chant du cygne pour le Premier ministre David Cameron et d'un monceau d’ennuis pour les institutions européennes. Une Ecosse indépendante ne deviendrait pas si facilement le 29e Etat membre…

Drapeaux du Royaume-Uni, de l'Ecosse et de l'Union européenne

"Nous voulons que vous restiez"

De quoi en faire des cauchemars pour David Cameron. Peut-être même le début d’une fin de mandat en forme d’annus horribilis. En mai 2014, le parti conservateur est arrivé en troisième position aux élections européennes au Royaume-Uni. Le virage eurosceptique de David Cameron n’a pas suffi à enrayer l’émergence de UKIP, le parti souverainiste de Nigel Farage. Au contraire. Et avant les cruciales et incertaines élections générales de 2015, voilà que le référendum sur l’indépendance écossaise est en train d'échapper complètement au contrôle du gouvernement.

David Cameron

David Cameron, Premier ministre britannique depuis 2010, est sous pression. Au coude à coude avec le parti travailliste et UKIP, l’indépendance écossaise signifierait certainement une défaite aux élections générales de 2015.

La marge était pourtant confortable. Le "non" devait largement l’emporter : les Ecossais craignant les conséquences économiques et politiques d’une séparation. Las, au cours de l’été, les écarts n’ont cessé de se réduire entre les partisans de l’Union, rassemblé sous l’étendard "Better Together" et les défenseurs du "Yes Scotland" mené par le travailliste écossais Alistair Darling. Pire, le 7 septembre, un sondage réalisé par YouGov donnait le "oui" pour la première fois vainqueur avec 51 % des suffrages.

Suffisant pour faire sortir David Cameron de sa réserve. Le Premier ministre conservateur, plutôt impopulaire en Ecosse – bastion traditionnel du parti travailliste – avait fait le choix de rester extérieur à la campagne, de peur de crisper les débats autour de sa personne. Ce n’est désormais plus possible. Le 10 septembre, le chef du gouvernement britannique a ainsi décidé de sécher les traditionnelles questions au Premier ministre pour se rendre en Ecosse. Une initiative partagée par Nick Clegg, chef des Libéraux-démocrates, partenaires de coalition, et par Ed Miliband, chef de l’opposition. S’ils se défendent de faire front commun sur cette question, les trois dirigeants et futurs concurrents répètent à l’envi le même élément de langage : "la décision revient au peuple écossais, mais nous voulons que vous restiez".

La chute de David Cameron, l’avènement des conservateurs ?

Le risque réel de scission dans lequel se retrouve le Royaume-Uni aujourd’hui, le Premier ministre en est grandement responsable, estime Patrick Wintour, journaliste au Guardian. Alex Salmond, Premier ministre écossais et figure de proue de la campagne pour l’indépendance, a pris le meilleur sur l’hôte du 10 Downing Street qui a avalisé les modalités du référendum. Pas de participation minimale obligatoire. Vote autorisé dès l’âge de 16 ans. Interdiction aux Ecossais résidant hors d’Ecosse de voter. Et, plus dangereux encore, David Cameron a préféré dans un premier temps que ne soit pas offerte aux électeurs la possibilité d’opter pour une simple augmentation du transfert de compétences vers Edimbourg : la "dévolution maximale" (il s'est finalement dit prêt à accorder davantage d'autonomie après un sondage prédisant la victoire du "oui"). En somme, le Premier ministre a joué avec le feu en obligeant les Ecossais à choisir entre le tout ou rien.

Le 19 septembre, il pourrait donc se brûler les doigts au point de présenter sa démission à la reine. Dans l’immédiat, l’intéressé balaye cette perspective d’un revers de main afin de ne pas faire dévier l’enjeu du scrutin sur sa personne. Néanmoins, pour celui qui deviendrait de facto le fossoyeur du Royaume-Uni, se présenter en chef de file lors des élections générales de 2015 aurait tout de l’opération suicide. D’autant que sa propre formation, de plus en plus eurosceptique et libérale, pourrait ne pas lui en laisser le loisir et l’écarter du leadership comme ce fut le cas en 1990 avec Margaret Thatcher. Boris Johnson, le maire de Londres, est en embuscade.

Alex Salmond

Alex Salmond, Premier ministre d’Ecosse depuis 2007, chef du parti national écossais, mène une farouche campagne pour l’indépendance de sa région.

La famille royale, à l’inverse, est populaire en Ecosse. Alex Salmond souhaite d’ailleurs qu’Elizabeth II reste le souverain du pays en cas d’indépendance. De la même manière, l’annonce de l’arrivée d’un second "royal baby" n’a pas été accueillie avec indifférence dans la partie nord du Royaume. Toutefois, respectant à la lettre la constitution, la famille royale ne devrait pas sortir de son devoir de neutralité et ne pas s’impliquer directement dans la campagne.

Dire que la fébrilité est de mise à Londres n’est donc pas usurpé. Au-delà du gouvernement qui joue sa tête, le parti travailliste, ultra majoritaire en Ecosse jusqu'aux dernières législatives (remportées par le parti indépendantiste), n’aurait lui non plus pas à se réjouir d’une séparation. Il éprouverait en effet les pires difficultés à récupérer le pouvoir dans un Royaume-Uni sans l’Ecosse : les sièges écossais lui sont de fait quasiment indispensables pour avoir une chance de retourner au 10 Downing Street. S’il est probable qu’un nouvel équilibre politique émergerait, il n’en reste pas moins que "seulement six des onze gouvernements travaillistes depuis les années 1920 auraient vu le jour sans députés travaillistes écossais", rappelle le site américain Business Insider.

L’Ecosse, pas encore le 29e Etat membre de l’UE

Mais Edimbourg n’est pas non plus exempté de risques. Une indépendance sera très certainement viable : des institutions autonomes existent déjà et la (fragile) manne pétrolière assure d’importants revenus. Toutefois, la question monétaire entretient un sérieux doute sur les conséquences économiques néfastes que comporterait une séparation. Contrairement à ce qu’affirme Alex Salmond, conserver l’usage de la livre sterling n’irait pas de soi. En l’état actuel des choses, la Banque d’Angleterre s’y oppose. En guise de représailles, M. Salmond menacerait de ne pas prendre ses 8 % de la dette britannique, soit la proportion démographique des Ecossais. Londres n’est pas tenu de laisser la livre à l’Ecosse et Edimbourg n’est pas contraint de rembourser une dette pour laquelle le gouvernement britannique est engagé.

Optimiste, Alex Salmond l’est également en ce qui concerne l’appartenance à l’Union européenne. Selon lui, une Ecosse indépendante resterait automatiquement membre de l’UE. Une affirmation que la Commission européenne s’est empressée de tempérer. S’il refuse de s’immiscer dans un débat national, l'exécutif européen reconnait qu’on se trouve ici dans "une zone grise". De fait, l’Ecosse indépendante pourrait se retrouver contrainte de postuler à l’adhésion, ce qui signifierait certainement devoir recueillir l’assentiment des 28 Etats membres, sans exception et, à terme, adopter l’euro. Outre la validation du Royaume-Uni qui ne serait peut-être pas une formalité, la question du feu vert espagnol serait également très incertaine.

Gordon Brown

Gordon Brown, Premier ministre écossais du Royaume-Uni de 2007 à 2010, espère profiter de sa popularité en Ecosse pour faire accepter l’idée d’une dévolution maximale plutôt qu’une indépendance totale vis-à-vis de Londres.

A cet égard, il va de soi que la Catalogne, région qui doit elle-même se prononcer sur son indépendance en novembre – une consultation non autorisée par Madrid – regarde de près le cas écossais, qui pourrait faire jurisprudence en Europe. Une adhésion automatique à l’UE sitôt l’indépendance entérinée renforcerait considérablement les autres poussées séparatistes européennes. La Catalogne, au même titre que la Flandre ou encore le Tyrol du Sud italien ont toutes en commun d’être des régions riches, europhiles et dépendantes du commerce intra-européen. Assurées de pouvoir rester dans l’Union, leur volonté de se séparer de leurs pays respectifs s’accroîtrait à coup sûr.

A une semaine du scrutin, la tension est donc au sommet outre-Manche. Les dirigeants des principales formations politiques du pays vont certainement battre la campagne pour de nouveau renverser la vapeur. Les conservateurs viennent ainsi de proposer un renforcement de la dévolution, notamment sur les domaines fiscal et social, afin d’inciter les Ecossais à rester au sein du Royaume. Une "ruse de dernière minute en pleine panique" pour Alex Salmond, qui intervient extrêmement tard alors que les votes par correspondance ont commencé depuis le 3 septembre. L’intervention de l’ancien Premier ministre, écossais, travailliste et respecté, Gordon Brown, pourrait, elle, avoir davantage de poids pour, comme l’a scandé David Cameron, "écrire ensemble un nouveau chapitre de notre histoire".