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Bertrand Dautzenberg : "Une personne qui se rend dans un bar à narguilé mal aéré fume passivement l'équivalent de six cigarettes"

Actualité 24.05.2007

Pneumologue et membre du Réseau européen de prévention du tabagisme, Bertrand Dautzenberg est président de l'Office français de lutte contre le tabagisme (OFT). Engagé au niveau européen dans la lutte contre le tabac, il soutient le programme européen "Help pour une vie sans tabac".


Professeur, pneumologue et membre du Réseau européen de prévention du tabagisme, vous êtes engagé au niveau européen dans la lutte contre le tabac. Que pensez-vous de l'action de l'UE dans ce domaine ?

Je différencie assez fortement l'action des pays européens de l'action de la commission européenne. La progression d'une Europe sans tabac est actuellement une initiative qui part grandement des peuples. Les Irlandais nous ont montré l'exemple les premiers, ce fut ensuite le tour des Italiens. Ce qui se passe en France aujourd'hui avec la nouvelle loi sur le tabac dans les lieux publics est lié essentiellement au succès rencontré dans ces pays et j'espère que la France sera aussi un modèle pour d'autres pays.

Concernant les initiatives qui émanent de la Commission européenne, c'est beaucoup plus délicat dans la mesure où, pour l'instant, un peu à cause de la France d'ailleurs, il n'existe pas de traité qui permette de parler de santé. Pour l'instant avec le Traité de Nice qui est actuellement en vigueur, il est interdit de régir la santé au niveau européen.

D'autre part, il arrive que l'industrie du tabac paie ou subventionne des hommes politiques dans certains pays. C'est le cas en Allemagne par exemple où certains partis politiques reçoivent  des financements importants des compagnies de tabac. Il est urgent que les Allemands votent une loi sur le financement des partis politiques, cela permettrait à l'Europe d'avancer dans le domaine de la santé publique. Tant que le financement occulte ou apparent des partis politiques par l'industrie du tabac persiste, il ne sera pas possible d'avancer.


Quels sont les pays européens qui enregistrent le pourcentage le plus faible de fumeurs ? Comment l'expliquez-vous ? Comment se situe la France par rapport à ses voisins européens ?

Les pays européens qui comptent le plus faible nombre de fumeurs sont les pays du Nord. Cependant, le cas de la Suède est particulier. C'est le pays qui compte le nombre de fumeurs le moins important mais également le pays où la dépendance à la nicotine est la plus élevée d'Europe.

La France se situe dans le milieu du peloton. Les pays du Nord-Ouest de l'Europe comptent en général moins de fumeurs que dans les pays du Sud. Il faut respecter les différences. Chacun chemine dans la même direction mais à son rythme. Le tabac est un bon exemple pour montrer que nous ne sommes pas  forcés de faire tous la même chose en même temps mais il faut tous marcher dans la même direction, chacun à son rythme.


Selon l'étude publiée par "Help pour une vie sans tabac", le narguilé est plus nocif que la cigarette...

L'étude Help montre que le narguilé est surtout utilisé chez les jeunes, tout particulièrement chez les garçons. Il est très utilisé en République tchèque ou en Allemagne.

C'est un produit dont le taux de monoxyde de carbone est très élevé. Le taux de CO est beaucoup plus élévé que dans une cigarette, un cigare...  La toxicité unitaire du narguilé est supérieure à tous les autres produits du tabac.

Selon une autre étude, un narguilé équivaut à 2 paquets de cigarettes. Une personne qui se rend dans un bar à narguilé mal aéré fume passivement l'équivalent de 6 cigarettes.


Le 30 janvier 2007, un Livre vert a été présenté par la Commission européenne sur l'adoption d'une directive visant à harmoniser les interdictions de fumer dans les espaces publics dans les Etats membres. Pensez-vous que cet objectif soit réalisable ?

Je suis pour l'interdiction de fumer au niveau européen. D'un point de vue personnel, qui n'est pas celui de l'association (Office français de lutte contre le tabagisme), je pense que la Commission européenne, doit inciter les Etats membres à légiférer. Pour l'instant le rythme est de 3 à 5 pays par an. Il faut continuer sur cette dynamique là, en sachant que si on fait une directive trop dure, pour les Grecs par exemple, ça ne passera pas. Donc il faut un temps de préparation.

C'est également le cas pour le narguilé. On ne peut pas interdire les bars à narguilé sans avoir informé auparavant les utilisateurs. Les fumeurs sont des malades qui ont besoin d'une préparation au changement avant de pouvoir s'arrêter et de modifier leurs habitudes. Il faut les aider à respecter une chronologie qui est mieux respectée à l'échelon national que à l'échelon européen pour l'instant.

La Commission européenne doit donner des règles de législations nationales et doit toujours pousser à l'émergence d'une législation nationale. De son coté, l'annonce d'une directive risque de stopper l'évolution de la progression de la législation nationale.


Selon le dernier Eurobaromètre spécial sur "l'attitude des Européens à l'égard du tabac" publié en mai 2007, 88 % des Européens sont favorables à l'interdiction de fumer dans les espaces publics couverts, les bureaux et les autres lieux de travail. Pourtant la mise en place concrète d'une telle législation rencontre beaucoup de difficultés dans plusieurs Etats membres. Comment l'expliquez-vous ? Comment y remédier ?

Si les hommes politiques disent de façon claire et nette ce qu'ils veulent, cela se passera comme ça. Quand Jacques Chirac a dit qu'il "[déclarait] la guerre au tabac", il y a eu 1 500 000 fumeurs de moins. Le 1er février 2007, la France a décidé qu'on ne fumerait plus dans les lieux publics. Deux mois après, on ne fume plus dans les lieux publics. 

La plupart des pays européens sont prêts. Il suffit que les hommes politiques soient courageux et qu'ils l'annoncent. Il faut aussi que les journaux soient libres, c'est-à-dire qu'ils ne proposent plus de publicité payée par l'industrie du tabac. C'est ce qui vient d'être fait en Europe avec une directive. Ce texte va beaucoup faire avancer les choses et me rend optimiste. Jusqu'à une date récente, les journaux allemands ainsi que certains hommes politiques étaient payés par l'industrie du tabac.

A partir du moment, où la presse n'aura plus de publicité payée et d'intérêt financier à défendre alors on peut penser que les hommes politiques arrêteront de travailler avec l'industrie du tabac. Une personne qui regarde bien le dossier du tabac a envie d'arrêter le tabac le lendemain. Il faut que l'information passe.
L'Europe doit proposer un set de mesures et laisser les pays faire comme ils veulent. Je suis pour l'Europe des peuples alors que la Commission européenne se comporte comme un outil administratif contrôleur et castrateur. Le tabac et la santé peuvent donner une âme à l'Europe.

Propos recueillis le 24/05/07