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Qui est Andrej Babiš, Premier ministre tchèque et candidat à sa propre succession ?

Accusé de fraude aux fonds européens et impliqué dans les Pandora Papers, le chef du gouvernement tchèque brigue un second mandat à l’issue des élections de vendredi 8 et samedi 9 octobre. Portrait de ce personnage controversé.

Le Premier ministre tchèque Andrej Babiš à l'occasion d'un conseil européen en décembre 2019
Le Premier ministre tchèque Andrej Babiš à l’occasion d’un Conseil européen en décembre 2019 - Crédits : Conseil européen

Le 30 septembre dernier, les habitants de Prague découvrent en se rendant au kiosque la double une du magazine alternatif Reflex. A une semaine des élections législatives en République tchèque, l’hebdomadaire choisit d’y représenter, en première page, Andrej Babiš en costume, lunettes de soleil et cure-dents coincé au bord des lèvres. En quatrième de couverture, le voilà grimé en prisonnier tatoué. Le magazine pose également une question : “v čele” ou “v cele” ? En français : “au sommet [de l’Etat]” ou “en prison” ? Le caron, accent circonflexe inversé, fait toute la différence.

Reflex résume ainsi le paradoxe autour de la personnalité d’Andrej Babiš, l’un des hommes les plus riches du pays devenu Premier ministre en 2017. Après avoir fait de la lutte contre la corruption son mantra durant sa (récente) carrière politique, le milliardaire tchèque est désormais au centre de plusieurs affaires, entre détournement présumé de fonds européens et optimisation fiscale révélée par les Pandora Papers.

Passé de 30 % des voix il y a quatre ans à 27 % des intentions de vote aujourd’hui, le parti centriste qu’il dirige, ANO, reste néanmoins en tête des sondages pour les élections des 8 et 9 octobre. Compte tenu du mode de scrutin tchèque et des nombreuses forces en présence, “on ne peut pas dire que ce soit un référendum pour ou contre Babiš”, résume toutefois Michel Perottino, politologue à l’université Charles de Prague. Ce qui n’empêche pas le milliardaire tchèque d’être omniprésent sur le terrain comme sur les réseaux sociaux, où il répond chaque semaine pendant une heure aux questions des internautes.

De Bratislava à Agrofert

L’actuel chef du gouvernement voit le jour en 1954 à Bratislava. La ville fait alors partie de la Tchécoslovaquie, qui regroupe République tchèque et Slovaquie, dont elle est aujourd’hui la capitale. Andrej Babiš garde d’ailleurs de son lieu de naissance un accent slovaque.

Après des études d’économie, il intègre en 1978 Chemapol Bratislava, une entreprise de produits chimiques sous contrôle du parti communiste, qui dirige le pays. C’est à cette occasion qu’il part vivre au Maroc comme représentant de la compagnie, rebaptisée Petrimex, de 1985 à 1991. Et qu’il parfait son apprentissage du français, comme l’explique sa page officielle sur le site du gouvernement tchèque.

C’est aussi à cette époque que les premiers flous apparaissent sur le CV du futur homme d’affaires : son nom figure en effet dans les dossiers de la police communiste, la StB, comme l’un de ses collaborateurs. Des accusations toujours démenties par l’intéressé. De retour au pays après l’effondrement du bloc soviétique, il grimpe les échelons au sein de Petrimex et convainc la direction de lancer une filiale à Prague. Baptisée Agrofert en 1993, celle-ci est placée sous sa direction.

Un empire agroalimentaire … et médiatique

Sa légitimité comme son surnom de “Trump tchèque”, Babiš les doit en grande partie à sa réussite professionnelle. En quelques années, il devient l’un des hommes les plus riches du pays avec une fortune estimée à 3,4 milliards de dollars en juin 2021, d’après le magazine Forbes. Il fait également d’Agrofert le premier employeur privé du pays, contrôlant aujourd’hui plus de 200 entreprises dans les secteurs de l’agroalimentaire et de la pétrochimie.

Des interrogations subsistent là aussi quant à la provenance des fonds lui ayant permis de monter cet empire financier. “C’est quelqu’un qui a fait fortune de manière spectaculaire et dans des conditions particulières”, explique Lukáš Macek, directeur du campus Europe centrale et orientale de Sciences Po Paris à Dijon, dans un webinaire en octobre 2021. “Comme [pour] beaucoup d’autres grandes fortunes en Europe centrale”, les privatisations des années 1990 se sont déroulées au sein d’un “cadre juridique pas forcément très solide”, poursuit l’universitaire.

Contrairement à de nombreux oligarques du pays tournés vers la Russie et la Chine, Andrej Babiš choisit d’ouvrir son entreprise vers l’Europe, l’Allemagne et la Slovaquie notamment. En 2013, il met également la main sur plusieurs médias tchèques : son groupe rachète la compagnie MAFRA, éditeur des principaux journaux du pays, Lidové noviny et Mladá fronta DNES.

Un parcours politique fulgurant

L’année 2013 marque également une étape importante dans la vie du milliardaire, avec sa première campagne électorale. Deux ans plus tôt, il a fondé ANO, basé sur l’ancien mouvement “l’association des citoyens mécontents”, dont l’acronyme signifie également “oui” en français. Membre du parti communiste dans les années 1980, fait reconnu et pour lequel il a depuis éprouvé des “regrets”, il reste inclassable. Son principal mot d’ordre à l’époque : la lutte contre la corruption. Le ton de la campagne lors des législatives est malgré tout plutôt consensuel, pour séduire l’électorat de centre droit avec un discours “pro-européen”.

Avec 47 membres élus, ANO fait son entrée à la “Poslanecká sněmovna”, la chambre basse du Parlement, qui compte 200 sièges. Babiš rejoint quant à lui les rangs du gouvernement comme ministre des Finances. Démis de ses fonctions à la suite d’une motion de censure des députés début 2017, il revient par la grande porte en tant que Premier ministre après sa victoire aux législatives la même année, recueillant près de 30 % des voix. Après une première tentative de gouvernement minoritaire, il forme finalement une coalition avec les sociaux-démocrates.

Un visage pro-européen

Malgré ses positions fermes et parfois populistes, il affiche un visage pro-européen. En 2014, la liste de son parti remporte d’une courte tête les élections européennes. Ses quatre députés rejoignent le groupe des libéraux, l’ALDE, rebaptisé Renew Europe en 2019. Au sein de ce dernier, ANO siège avec les principaux partis centristes européen, dont la République en Marche.

Le discours d’Andrej Babiš sur l’Union européenne reste néanmoins “très ambigu”, relève Michel Perottino. Si le Premier ministre a un temps soutenu Emmanuel Macron, il est revenu sur sa position pour s’afficher davantage aux côtés du dirigeant hongrois de droite radicale Viktor Orbán, en s’attaquant avec lui aux médias indépendants. La teneur des propos du chef du gouvernement tchèque au sujet de l’Europe dépendent “du public auquel il s’adresse”, note le politologue. S’il considérait l’UE comme “un projet fantastique pour la paix” lors d’une conférence à Sciences Po en 2018, son programme électoral actuel promet par exemple “de ne pas transférer la souveraineté de la République tchèque au Parlement européen ou à la Commission européenne”. Lors d’un débat télévisé avec ses principaux opposants, il appelle même à la suppression du Parlement européen, qu’il juge comme “une institution inutile”.

L’Europe, et tout particulièrement Bruxelles, est d’ailleurs un thème de la campagne 2021. “Babis s’est beaucoup orienté sur un électorat âgé. […], pas forcément le plus pro-européen. Taper sur l’Europe n’est donc pas une mauvaise chose sur le plan électoral, analyse Michel Perrotino.

Les affaires

De plus, l’Europe ces derniers mois, lui en a fait baver”, ajoute le chercheur. Trois ans après son entrée en politique, Andrej Babiš prend officiellement ses distances avec Agrofert et place ses avoirs dans deux fonds fiduciaires pour se conformer à la loi tchèque sur les conflits d’intérêts. Mais un rapport de la Commission européenne d’avril 2021 estime que l’indépendance de ces fonds est toute relative. Par conséquent, toutes les aides européennes dont a bénéficié l’entreprise depuis 2017, notamment au titre de la Politique agricole commune (PAC), sont irrégulières et doivent être remboursées. Parmi les projets controversés figure le “Nid de cigogne”, un complexe hôtelier ultramoderne, qui aurait bénéficié de près de 2 millions d’euros de subsides européens.

Le dossier est désormais dans les mains du nouveau parquet européen. Le Parlement européen a également haussé le ton le 10 juin dernier dans une résolution. Le groupe Renew n’a en revanche pris aucune mesure particulière à l’encontre de ses membres tchèques, qui sont de fait souvent en désaccord avec la ligne du Premier ministre. Et si ces accusations avaient poussé près de 250 000 citoyens à manifester dans les rues de Prague au mois de novembre 2019, elles ne semblent plus réellement peser dans le pays aujourd’hui.

A ces affaires s’ajoute l’enquête “Pandora Papers”. Publiée le 3 octobre par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), celle-ci révèle que plusieurs responsables politiques de haut niveau échappent en partie à la fiscalité de leurs pays. Parmi les noms avancés figure celui d’Andrej Babiš. Le Premier ministre est accusé d’avoir placé 22 millions de dollars dans des sociétés-écrans pour financer l’achat du château Bigaud, une grande propriété située dans le sud de la France. Là encore, l’impact semble limité sur l’opinion : “Du point de vue son électorat, les ‘Pandora Papers’ ne sont pas un problème”, confirme Michel Perrotino.

4 ans de plus et une présidente tournante de l’UE ?

Malgré ces quelques difficultés, le Premier ministre sortant conserve donc des chances de conserver son poste. Il profite notamment de la bonne santé économique du pays, qui affiche l’un des taux de chômage les plus bas d’Europe. Tandis que la gestion difficile de la pandémie de Covid-19 et le lourd tribut payé par les Tchèques (plus de 30 000 morts) semblent être derrière lui. Début octobre, Andrej Babiš devance toujours ses concurrents avec 27 % des intentions de vote. Face à lui, l’opposition émiettée ne paraît pas en mesure, si l’on en croit les sondages, de former un gouvernement.

Les négociations pour former une nouvelle coalition pourraient cependant s’avérer difficiles. Il n’est ainsi pas exclu de voir un parti comme le SPD (extrême droite) faire son entrée au sein de l’exécutif. Enfin, le prochain Premier ministre présidera le Conseil de l’UE à partir de juillet 2022, prenant le relais de la France. L’objectif pour Prague sera alors de ne pas réitérer la même contre-performance qu’en 2009, lorsque le gouvernement avait été renversé par une motion de censure au bout de trois mois.

Quelles sont les principales listes aux législatives ?

Les différentes listes brigueront les 200 sièges de la chambre basse du Parlement tchèque. Chaque liste doit atteindre un minimum de 5 % pour pouvoir disposer de députés.

  • ANO, parti populiste fondé par Andrej Babis, Premier ministre sortant (78 députés actuellement)
  • SPOLU, large coalition de droite regroupant trois partis : ODS, KDU-ČSL et TOP 09 (25 / 10 / 7 sièges)
  • Piráti a Starostové, coalition hétéroclite regroupant le Parti pirate et celui des Maires et indépendants (22 / 6 sièges)
  • SPD, parti d’extrême droite (22 sièges)
  • ČSSD, parti social-démocrate, membre de la coalition sortante (15 sièges)
  • KSCM, parti communiste de Bohème et Moravie (15 sièges)
  • Přísaha, parti populiste composé d’anciens membres des forces de l’ordre et de militaires (aucun siège)

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