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Vaccins contre le Covid-19 : comment l'UE et les laboratoires négocient-ils ?

Après la signature de contrats avec sept laboratoires pharmaceutiques, la Commission européenne a garanti un stock de 4,575 milliards de doses pour les citoyens de l’UE. Comment ces négociations se sont-elles déroulées ? Et comment l’exécutif européen peut-il faire pression sur les laboratoires pour qu’ils honorent leurs engagements ?

La Commission européenne a réorienté sa stratégie vaccinale vers les vaccins à ARN messager et signé un contrat pour 1,8 milliard de doses de vaccin Pfizer/BioNTech de deuxième génération (adapté aux variants) qui seront livrés en 2022 et 2023 - Crédits : Alexandros Michailidis / iStock

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La Commission européenne a engagé plus de 2 milliards d’euros (complétés par les Etats membres à hauteur de 750 millions) pour réserver 4,575 milliards de doses auprès de six laboratoires pharmaceutiques.

Si ces négociations menées au niveau européen ont permis d’obtenir des prix et un encadrement juridique avantageux, elles posent néanmoins la question du contrôle démocratique des termes des contrats.

Depuis le lancement des campagnes de vaccination dans l’Union européenne le 27 décembre 2020, plusieurs problèmes d’approvisionnement sont survenus, forçant la Commission européenne à réajuster sa stratégie au profit des laboratoires les plus productifs et à mettre en place un mécanisme de transparence pour contrôler les exportations de doses à destination de pays tiers.

Avec la mise en place d’une stratégie vaccinale européenne le 17 juin 2020, la Commission européenne a endossé la responsabilité de garantir aux citoyens de l’Union un accès rapide et sûr au vaccin contre le Covid-19. Pour ce faire, elle a donc choisi de financer la recherche privée, en se plaçant comme mécène et financeur des projets initiés par des laboratoires privés. Pour ce faire, les négociations sont menées par l’exécutif européen appuyé par une équipe conjointe de négociation représentant sept Etats membres (la France, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, l’Espagne, la Suède et les Pays-Bas).

Leur stratégie repose sur le principe du contrat d’achat anticipé (CAA). De l’argent frais est mis à disposition de laboratoires dont les programmes de recherche sont jugés assez crédibles et avancés pour s’engager financièrement auprès d’eux. En contrepartie de cet investissement, les laboratoires s’engagent de leur côté à fournir en priorité les doses de vaccins produites aux pays européens. Le contrat d’achat anticipé est validé à partir du moment où quatre Etats membres veulent bien y souscrire. Après avoir donné leur accord, ces derniers ont cinq jours pour se rétracter.

Si la Commission européenne finance la recherche, ce sont en revanche les États membres qui doivent acheter les doses une fois la production de vaccins engagée. Ils signent alors des contrats de livraison. Cela signifie néanmoins que si l’une ou l’autre des recherches financées venait à ne pas aboutir ou si le vaccin trouvé n’était pas autorisé à être mis sur le marché, les fonds investis par la Commission seraient perdus.

Combien de doses la Commission européenne a-t-elle précommandé ?

Partant de ce principe, la Commission européenne a donc d’ores et déjà signé des contrats avec sept laboratoires ou groupes pharmaceutiques, pour un total de 4,575 milliards de doses potentielles. En voici le détail :

  • 27 août 2020 : contrat avec AstraZeneca (dont le candidat vaccin est efficace à 70 %) pour 300 millions de doses (plus 100 millions de doses supplémentaires si besoin).
  • 18 septembre 2020 : deuxième contrat avec Sanofi-GlaxoSmithKline (GSK) pour 300 millions de doses.
  • 8 octobre 2020 : contrat avec Janssen Pharmaceutica, la filiale belge du laboratoire américain Johnson & Johnson pour 200 millions de doses, avec une éventuelle deuxième livraison de 200 millions de doses supplémentaires.
  • 11 novembre 2020 : nouveau contrat avec Pfizer/BioNTech (candidat vaccin alors efficace à 90 %) pour 200 millions de doses, plus 100 millions en option. Le 8 janvier, pour assurer l’approvisionnement des États membres, la Commission européenne leur a à nouveau précommandé 200 millions de doses, plus 100 millions optionnelles.
  • 17 novembre 2020 : contrat avec le laboratoire allemand CureVac pour 235 millions de doses et jusqu’à 180 millions de doses additionnelles si besoin.
  • 25 novembre 2020 : contrat avec l’Américain Moderna (dont les tests cliniques indiquent une efficacité à 94,5 %) pour 160 millions de doses.
  • 20 mai 2021 : nouveau contrat avec Pfizer/BioNTech pour un stock supplémentaire de 1,8 milliard de doses pour les années 2022 et 2023
  • 4 août 2021 : nouveau contrat avec le laboratoire américain Novavax, pour un stock de 100 millions de doses, plus 100 millions supplémentaires.

Enfin, l’exécutif européen était également en discussion avec le laboratoire franco-autrichien Valneva, pour un stock de 30 millions de doses, plus 30 millions supplémentaires en option, mais elles ont avorté. La société de biotech a annoncé qu’elle comptait désormais signer des contrats bilatéraux avec les États membres intéressés.

A quel prix les a-t-elle obtenues ?

Alors que le prix des doses de chaque vaccin demeurait un secret jalousement gardé par la Commission (voir plus bas), la ministre belge chargée du Budget Eva de Bleeker a publié par erreur les tarifs négociés auprès de chaque laboratoire. Le prix à l’unité varie de 1 à 8 selon les groupes pharmaceutiques. De fortes disparités qui s’expliquent notamment par les conditions de conservation plus contraignantes pour les deux derniers vaccins ainsi que par le lieu de production choisi.

  • AstraZeneca : 1,78 euro
  • Johnson & Johnson: 7 euros
  • Sanofi/GSK: 7,56 euros
  • Curevac: 10 euros
  • Pfizer/BioNTech: 12 euros
  • Moderna : 14,70 euros
  • Novavax : prix inconnu

Qui endosse la responsabilité en cas d’effets secondaires ?

Outre le nombre de doses et leur prix, l’autre point essentiel sur lequel ont porté les négociations tournait autour du régime de responsabilité juridique en cas d’effets secondaires dus au vaccin. Les quatre vaccins actuellement autorisés sur le territoire européen, ceux de Pfizer/BioNTech, de Moderna, d’AstraZeneca et de Johnson & Johnson, ont fait l’objet d’une autorisation de mise sur le marché conditionnelle (AMMC), dont le fonctionnement est détaillé dans notre article “Vaccins contre le Covid-19 : quel rôle joue l’Union européenne ?” .

Bien que le détail des contrats signés par l’exécutif européen ne soit pas entièrement dévoilé, la Commission a affirmé que les laboratoires resteraient responsables en cas d’effets secondaires dans le cadre des ces AMMC, contrairement à ce qui a été négocié aux États-Unis par exemple.

Cet élément poussait l’eurodéputé LREM et président de la Commission de l’Environnement de la Santé publique et de la Sécurité alimentaire Pascal Canfin à souligner le 12 janvier que l’UE avait certes mis plus de temps que les autres grandes puissances à autoriser la mise sur le marché des premiers vaccins, mais qu’elle avait “obtenu non seulement les meilleurs prix, mais aussi le meilleur encadrement juridique”.

Une affirmation qui n’a néanmoins pas encore pu être vérifiée. En effet, bien que les contrats conclus avec Curevac, Sanofi/GSK et AstraZeneca ont été publiés par la Commission européenne, les paragraphes concernant ce point ont été soigneusement masqués. Seule une erreur informatique a permis à plusieurs médias, dont le Spiegel en Allemagne, d’accéder à certaines informations sensibles contenues dans le contrat passé avec AstraZeneca (voir plus bas). Les autres laboratoires ont pour l’instant refusé de se soumettre à cet exercice de transparence.

Malgré le flou qui demeure, plusieurs représentants politiques se sont voulus rassurants sur ce point. Ainsi, en novembre 2020, la ministre déléguée française chargée de l’Industrie Agnès Pannier-Runacher tenait déjà le même discours que Pascal Canfin, à une nuance près : “Les seuls cas dans lesquels l’UE pourrait éventuellement partager la charge, […] ce serait la survenue d’un épisode qui serait nuisible et pas connu, ni par nous, ni par le laboratoire pharmaceutique, […] et pour lequel le laboratoire pourrait démontrer qu’à chaque instant il a fait preuve de transparence”.

Courant mars, après l’apparition de plusieurs cas d’effets secondaires graves - notamment de thromboses et d’embolies - constatés en Europe chez des patients ayant reçu une dose du vaccin AstraZeneca, 12 États membres, dont la France, l’Allemagne, l’Espagne ou encore l’Italie, ont suspendu temporairement l’utilisation des doses de ce vaccin. Suspension levée dans la plupart des États membres après que le comité de sécurité de l’Agence européenne des médicaments ait réaffirmé le 18 mars que le vaccin était “sûr et efficace”. Seul le Danemark a définitivement suspendu son usage. A la mi-juin, Marco Cavaleri, responsable de la stratégie vaccinale à l’EMA, a néanmoins recommandé de recourir à d’autres vaccins que celui d’AstraZeneca lorsque les pays bénéficiaient d’alternatives.

Le vaccin Johnson & Johnson, lui aussi à l’origine de l’apparition de plusieurs caillots sanguins chez des patients aux États-Unis, a également fait l’objet d’un réexamen rassurant de la part de l’EMA. Bien que son entrée en circulation sur le marché européen ait été retardée, l’Agence européenne des médicaments continue à affirmer que la balance bénéfices/risques reste positive.

Si sur le plan médical les vaccins dits à “vecteur viral”, à savoir ceux d’AstraZeneca et de Johnson & Johnson, n’ont pas été complètement évincés, la Commission européenne a annoncé le 14 avril une réorientation de sa stratégie vaccinale vers les vaccins à ARN messager. Alors qu’au total, 600 millions de doses de vaccins Pfizer/BioNTech et Moderna devraient être livrées à l’Union européenne d’ici la fin du deuxième trimestre, l’exécutif a passé une commande de 1,8 milliard de doses de vaccin Pfizer/BioNTech de deuxième génération (adapté aux variants) pour 2022 et 2023. Le commissaire européen en charge du Marché intérieur Thierry Breton a par ailleurs affirmé que Bruxelles envisageait de ne pas renouveler le contrat passé avec AstraZeneca, qui court jusqu’au 30 juin.

Critiquée pour sa lenteur, la Commission européenne a fait savoir le 17 février qu’elle allait mettre en place une procédure accélérée d’autorisation de mise sur le marché pour les vaccins de deuxième génération. Une source de la Commission européenne évoque également la possibilité de la création d’une autorisation de mise sur le marché temporaire européenne. Cette deuxième option, qui existe déjà au niveau national, permettrait d’accélérer la commercialisation des vaccins au niveau de l’UE. Mais dans ce cadre, la responsabilité juridique incomberait aux pouvoirs publics.

Ces négociations sont-elles soumises à un contrôle démocratique ?

Au cours des négociations, la Commission européenne n’a donc pas contraint les laboratoires à se prêter au jeu de la transparence. Au nom du secret des affaires, elle a gardé confidentiel l’essentiel du contenu des six accords de pré-commande conclus avec les laboratoires, avant que la ministre belge du Budget ne divulgue par erreur les prix négociés sur les réseaux sociaux. Une source européenne justifie cette confidentialité en arguant que si les laboratoires avec lesquels l’exécutif européen sont actuellement en négociation connaissaient les termes des contrats déjà signés, ils pourraient être tentés d’exiger des conditions similaires, voire plus avantageuses.

Néanmoins, le 29 janvier, la Commission européenne a donc publié le contrat signé avec AstraZeneca. Si en apparence les clauses les plus sensibles étaient rayées, une simple manipulation informatique permettait de les consulter. Plusieurs d’entre elles ont rapidement fuité. Bien qu’elle soit mise à mal, cette stratégie du secret reste critiquée par de nombreuses ONG. L’une d’entre elles, Corporate Europe, a même déposé un recours auprès de la médiatrice européenne Emily O’Reilly. Cette dernière a annoncé qu’elle allait ouvrir une enquête sur les raisons qui avaient mené la Commission européenne à entretenir une telle opacité sur les discussions avec les laboratoires.

Emily O’Reilly va ainsi dans le sens de certains députés européens spécialistes des politiques de la santé tels que Véronique Trillet-Lenoir (Renew Europe), membre de la commission Environnement, Santé publique et Sécurité alimentaire, qui affirmait déjà le 16 novembre dernier : “Nous sommes attentifs à la transparence sur ces contrats et demandons que leur prix, le site de production des vaccins, la règle sur la propriété industrielle qui les régit et la responsabilité juridique des laboratoires soient communiqués de manière transparente”. 62 eurodéputés ont d’ailleurs fait circuler une pétition exigeant plus d’informations sur ces sujets. La présidente de la Commission européenne a pour sa part promis la création d’un “groupe de contact” entre l’exécutif et les parlementaires pour leur permettre d’obtenir les informations qu’ils réclament.

La transparence des résultats des essais cliniques, une autre question centrale en matière de contrôle démocratique

Si l’Agence européenne des médicaments publie, depuis 2016, systématiquement les rapports sur les produits pharmaceutiques dont elle étudie la mise sur le marché, la députée écologiste Michèle Rivasi voudrait pour sa part pousser plus loin encore la démarche de transparence : “Il faut se servir de cette période où de fortes sommes d’argent public sont investies pour obtenir plus de transparence sur les données cliniques. Pour l’instant, l’Agence européenne des médicaments les divulgue seulement a posteriori. Or nous les voulons avant, pour que des experts indépendants puissent également juger de leur validité” , déclarait-elle le 16 novembre.

Pour étayer son propos, l’eurodéputée invoque l’exemple du Remdesivir, médicament contre le Covid-19 dont la Commission européenne a commandé 500 000 traitements auprès du laboratoire Gilead le 7 octobre 2020. Une semaine après la signature du contrat, l’OMS avait en effet estimé que le traitement avait “peu ou pas d’effet” sur les personnes atteintes par le Covid-19 et même déconseillé son usage, affirmant qu’il y avait “une possibilité d’importants effets secondaires”. Face à ces expériences passées et ces inquiétudes, un fonctionnaire de la Commission européenne assure que l’Agence européenne des médicaments “publiera beaucoup plus de données qu’elle ne le fait d’ordinaire”, notamment concernant les “alertes de sécurité sur les effets secondaires”.

Comment la Commission européenne et les États membres s’assurent-ils du respect des engagements des laboratoires ?

Les contrats signés et les campagnes de vaccination engagées, la Commission européenne et les États membres cherchent désormais à s’assurer que les laboratoires respectent leurs engagements. Car les possibilités de litige sont nombreuses, en témoignent les récentes tensions qui ont émaillé les relations entre l’Europe et les laboratoires.

  • La primeur sur les livraisons

Alors que l’Union européenne assure que les contrats signés avec les laboratoires précisent que les États membres doivent être fournis en priorité, la demande exponentielle en vaccin contre le Covid-19 place de fait les laboratoires en position de force face aux puissances qui leur passent commande. Ce constat pose une question : à qui les groupes pharmaceutiques ayant signé des contrats avec plusieurs grandes puissances mondiales accordent-ils réellement la primeur de leur production ?

Au mois de janvier, les problèmes de production rencontrés par plusieurs laboratoires ont par exemple contraint le consortium Pfizer/BioNTech à ralentir le rythme des livraisons de vaccins anti-Covid, à l’exception de celles destinées aux États-Unis, qui ont bénéficié du nombre de doses attendu en temps et en heure. Moderna a également déploré des retards dans sa production, qui ont entraîné une baisse de ses livraisons, et donc des pénuries localisées et momentanées en Europe. Du côté de l’Hexagone, les Hauts-de-France et la Bourgogne-Franche-Comté ont un temps arrêté les premières injections et réservé leur stock de doses aux personnes ayant déjà bénéficié d’une première piqûre.

Le vaccin d’AstraZeneca soulève les mêmes interrogations. En effet, la firme suédo-britannique a jusqu’ici accusé des retards lourds dans ses livraisons. Le tout en maintenant le nombre de doses livrées au Royaume-Uni. Outre le fait que le laboratoire soit en partie britannique, cette priorité accordée à Londres s’explique car le gouvernement de Boris Johnson paie un prix plus élevé que l’Union européenne pour chaque dose livrée.

Cette inégalité de traitement n’a pas manqué de faire réagir la commissaire européenne à la Santé Stella Kyriakides : “L’UE a préfinancé le développement du vaccin et sa production, et veut désormais un retour (sur son investissement). L’UE veut savoir combien de doses ont été produites par AstraZeneca jusqu’à présent, où exactement, si elles ont été livrées et à qui”. Bruxelles a en effet investi 366 millions d’euros sur le développement du candidat vaccin AstraZeneca, une manne financière qui a permis au laboratoire de mener à bien le processus de recherche. Sans que les États membres puissent donc bénéficier de son résultat en temps et en heure pour l’instant, poussant la cheffe de l’exécutif européen Ursula von der Leyen à reconnaître qu’elle avait été “trop optimiste” quant à la capacité de production des laboratoires.

Ce constat a mené l’Union européenne à engager fin avril une action en justice contre le laboratoire anglo-suédois pour non-respect du contrat précisant qu’il devait fournir les “meilleurs efforts raisonnables” pour honorer ses engagements en termes d’approvisionnement. Le 18 juin, le tribunal civil de Bruxelles a rendu une décision forçant AstraZeneca à honorer plus de livraisons. Le 3 septembre, sous la menace d’une deuxième action en justice, AstraZeneca a accepté un accord à l’amiable avec la Commission européenne, dans le cadre duquel la société de biotech s’engage à fournir d’ici à la fin du premier trimestre 2022 200 des 300 millions de doses manquantes par rapport aux promesses inscrites dans le contrat. En cas de retard, le groupe pharmaceutique devra leur accorder des réductions sur le prix des doses : 10 % pour un mois de retard, 25 % pour deux mois et jusqu’à 40 % pour les retards de trois mois et plus.

Autre point sensible sur lequel la Commission et AstraZeneca ont dû régler un litige : le laboratoire produit des vaccins sur le sol néerlandais dans une usine non homologuée par l’EMA. En raison de ce blocage administratif, les doses issues de cette usine ne peuvent être vendues sur le territoire de l’Union. Bruxelles soupçonnait AstraZeneca de se satisfaire de cette situation lui permettant de poursuivre ses exportations à destination du Royaume-Uni. Si l’usine a finalement été homologuée le 26 mars, la Commission a néanmoins lancé une procédure de règlement de différend à ce sujet. Elle a ainsi envoyé une lettre au laboratoire, qui n’y a pas répondu dans le délai de 20 jours imparti, selon le Corriere della Serra. Dernière étape franchie par la Commission européenne dans son litige avec le laboratoire : elle l’a assigné en justice devant un tribunal belge, accusant AstraZeneca de ne pas avoir fourni tous les “efforts raisonnables” (une notion juridique mentionnée dans le contrat passé entre les deux parties) pour livrer l’Europe en temps et en heure. Les juges n’ont pas encore rendu leur décision.

Échaudée par ces difficultés avec AstraZeneca, l’exécutif européen ne prolongera pas le contrat qui le lie au laboratoire. Par ailleurs, la Commission européenne a également adopté le 29 janvier un nouveau mécanisme de transparence forçant les entreprises produisant des vaccins contre le Covid-19 dans l’UE à notifier toute exportation de leur produit vers des pays tiers. Il ne s’agit donc pas d’une interdiction d’exporter, mais d’un moyen supplémentaire de contrôler les agissements des laboratoires pour mieux se prémunir d’une fuite de stocks à destination de puissances tierces.

Le 4 mars, le mécanisme de transparence a été utilisé pour la première (et unique) fois par l’Italie qui a bloqué l’exportation vers l’Australie de 250 000 doses du vaccin anti-Covid d’AstraZeneca produites sur le sol européen. Considérant la “pénurie persistante”, les “retards d’approvisionnement” du laboratoire et le fait que l’Australie connaisse une situation épidémique bien moins critique que l’Europe, Rome a interpellé la Commission européenne, qui a donc bloqué la transaction. C’est à l’heure actuelle la seule fois où une exportation a été empêchée, mais cet épisode révèle combien la question de l’accès prioritaire des Européens aux stocks produits par les laboratoires a été importante.

Devant les nombreux problèmes de livraison rencontrés, la Commission européenne a même proposé de renforcer le mécanisme de transparence, ce à quoi les Etats membres ont convenu lors d’un Conseil européen le 26 mars. Le mécanisme peut désormais bloquer les exportations vers des pays tiers selon deux critères : la réciprocité - lorsque l’Etat en question limite drastiquement, voire interdit les exportations de doses - et la proportionnalité - lorsque le pays de destination n’est pas dans une situation épidémiologique similaire ou plus grave que celle de l’UE. Il n’a néanmoins été déclenché qu’une seule fois, pour le stock italien à destination de l’Australie.

Le renforcement du dispositif a été approuvé quelques jours après la découverte de 29 millions de doses du vaccin d’AstraZeneca dans une usine Catalent à Anagni, près de Rome. La Commission européenne a alors exigé des explications de la part du laboratoire. Selon le secrétaire d’État aux Affaires européennes, Clément Beaune, la France devrait récupérer “au moins deux millions de doses” du vaccin sur ce stock.

Cette question n’est en revanche plus d’actualité depuis que l’Union européenne est devenue la première “puissance vaccinale” mondiale. L’augmentation exponentielle de sa capacité de production a en effet poussé l’Union à ajuster sa stratégie et à privilégier une approche multilatéraliste. En témoigne les chiffres relevés début septembre : sur les 1,32 milliard de doses produites sur le sol du continent, 600 millions sont revenus aux Européens, et 720 millions ont été exportées vers des pays-tiers.

Les suites politiques du bras de fer avec AstraZeneca

Courant janvier 2021, pour mettre la pression sur le laboratoire suédo-britannique et limiter ses livraisons de doses à destination du Royaume-Uni, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a menacé d’activer l’article 16 du protocole sur l’Irlande et l’Irlande du Nord, issu de l’accord de retrait du Royaume-Uni de l’UE conclu en octobre 2019. Ce texte lui permet de rétablir la frontière physique et les contrôles douaniers entre les deux Irlande, une perspective normalement écartée dans le cadre du Brexit.

La manœuvre n’a pas manqué de susciter de vives réactions de l’autre côté de la Manche, où des acteurs généralement très opposés tels que l’archevêque de Canterbury, le Sinn Féin, la Première ministre nord-irlandaise Arlene Foster (DUP) et Boris Johnson ont unanimement condamné la position de Bruxelles. La Commission européenne a fini par rétropédaler et n’a pas activé l’article 16, tandis que sa présidente a pris la parole dans les médias pour apaiser les tensions. Un rebondissement qui illustre à quel point l’actuelle course à la vaccination dans laquelle l’Union s’est engagée peut entrer en résonance avec d’autres dossiers politiques tels que celui du Brexit.

  • Le contrôle de l’approvisionnement

A la mi-janvier, Pfizer/BioNTech a également annoncé un ralentissement du rythme des livraisons à destination des pays européens en raison des travaux engagés sur l’usine belge de Pfizer, située à Puurs, afin d’augmenter à terme sa capacité de production. L’alliance germano-américaine a pu se permettre ce retard dans ses livraisons sur quelques semaines car elle s’est engagée à tenir des objectifs de stocks livrés sur une base trimestrielle, et non hebdomadaire.

Même chose pour AstraZeneca, sommé de remplir des objectifs sur trois mois lui aussi, ce qui n’a pas empêché les États membres de réagir pour autant. Le procureur général italien a ainsi mis en demeure Pfizer, exigeant que le laboratoire respecte son engagement initial, tandis que le gouvernement allemand a menacé AstraZeneca de poursuites. Pour combler cette faille juridique, la Commission européenne a pour sa part affirmé que le mécanisme de transparence renforcé pourrait être activé si les laboratoires ne tenaient pas une cadence suffisante d’une semaine ou d’un mois sur l’autre.

  • La “controverse des flacons”

Autre point de litige entre Pfizer/BioNTech d’un côté et les États membres et la Commission européenne de l’autre : la controverse sur le nombre de doses disponibles dans un flacon de vaccin Pfizer/BioNTech. Le consortium estimait initialement que chaque flacon contenait cinq doses, tandis que l’Agence européenne des médicaments (EMA) a considéré qu’il était possible - dans certaines conditions précises - de réaliser jusqu’à six injections.

Tenant compte de cette nouvelle donne, Pfizer/BioNTech a donc depuis lors prévu de livrer 20 % de flacons en moins pour le même prix, considérant qu’il respecte son engagement contractuel en nombre de doses. Concrètement, Pfizer/BioNTech, qui s’était engagé à fournir 600 millions de doses à la Commission européenne, considère donc n’avoir plus que 100 millions de flacons à livrer, contre 120 millions auparavant. De quoi déclencher le 22 janvier une réaction sèche de la part du secrétaire d’État aux Affaires européennes français Clément Beaune : “Les livraisons se font en flacons. Le sujet du nombre de doses par flacon ne change rien pour l’industriel. Il doit honorer ses engagements” .

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1 commentaire

  • Avatar privé
    Jean Stéphane Natiembé

    Bonjour,
    Après lecture des éléments explicités en rapport avec le processus d’approvisionnement, les termes des contrats passés avec les laboratoires ou firmes pharmaceutiques, on comprend parfaitement que les intérêts des uns ne sont pas les mêmes que ce que a voulu faire l’équipe en charge des négociations. L’argent divise beaucoup. Ce qui rassure, c’est que la vision européenne reste profondément rivée sur l’humain, et là dessus, on reste optimiste sur la suite du déroulement des respects des contrats.