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María del Carmen Barrera (CESE) : “Nous appelons à un financement européen pour lutter contre le sans-abrisme”

En Europe, le nombre de personnes sans-abri est estimé à 700 000. Face à cette situation qui s’aggrave, le Comité économique et social européen (CESE) demande un cadre et un financement au niveau de l’UE pour lutter contre le sans-abrisme. Membre de l’organe consultatif et spécialiste du sujet, María del Carmen Barrera Chamorro défend la position du CESE.

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Depuis une dizaine d’années, le nombre de personnes à la rue en Europe a augmenté de 70 %”, alerte María del Carmen Barrera Chamorro - Crédits : © Union européenne

Alors que l’inflation atteint des records, les plus précaires sont les plus sévèrement affectés par le phénomène. Parmi eux, 700 000 sans-abri en Europe dont le nombre pourrait beaucoup augmenter en raison de la crise actuelle. 

En octobre dernier, le Comité économique et social européen (CESE) a organisé une conférence sur la lutte contre le sans-abrisme. Pour combattre le phénomène, les représentants de la société civile appellent à un cadre et à un financement à l’échelle de l’UE. Des positions qu’ils défendent notamment au sein de la Plateforme européenne de lutte contre le sans-abrisme, lancée en juin 2021. 

María del Carmen Barrera Chamorro est membre du CESE depuis octobre 2020, au sein du Groupe des travailleurs, qui rassemble les organisations syndicales. Elle est également secrétaire confédérale des politiques européennes au sein de l’Union générale des travailleurs (UGT), l’un des principaux syndicats espagnols. Ses fonctions au sein de l’UGT l’ont conduite à s’impliquer activement dans la mise en place de législations plus favorables aux personnes confrontées à la précarité en Espagne, en particulier en matière de logement. Une mission qu’elle entend poursuivre au niveau européen. 

Toute l’Europe : Que propose le CESE pour améliorer la situation des sans-abri ?

Maria del Carmen Barrera Chamorro : Je pense que le CESE est le mieux positionné pour défendre les politiques de lutte contre le sans-abrisme à l’échelle de l’Union européenne. Nous cherchons, comme le veut son traité fondateur, à mettre un terme à la pauvreté. Pour combattre le phénomène du sans-abrisme, il faut intégrer cette dimension dans toutes les politiques menées en Europe. En tant que représentants de millions d’entreprises, syndicats et ONG, nous sommes particulièrement bien placés pour réaliser cet objectif.

Nous avons besoin d’une politique à moyen terme pour en finir avec le sans-abrisme. C’est la raison d’être de la Plateforme européenne de lutte contre le sans-abrisme, qui a pour objectif de le faire disparaître à l’horizon 2030. Mais nous avons aussi besoin de mesures à court terme. Des fonds pour financer directement ces politiques doivent être créés. Le logement est une compétence souveraine des Etats membres. Toutefois, nous appelons à la création d’un cadre légal européen, couplé à un financement, pour coordonner leurs actions.

Il y a urgence à agir, car les mesures d’exception prises lors de la pandémie de Covid-19, telles que les moratoires sur les expulsions, vont prendre fin. Quatre Européens sur 100 ont déjà fait l’expérience du sans-abrisme. Et depuis une dizaine d’années, le nombre de personnes à la rue a augmenté de 70 %. A cela s’ajoutent la pandémie, la crise énergétique et l’inflation, qui constituent d’importants facteurs d’aggravation de la situation.

Le problème du sans-abrisme est-il plus préoccupant dans certains Etats membres que dans d’autres ?

Il existe dans tous les pays de l’UE. Et certaines mesures pourraient accroître les inégalités si nous n’étions pas vigilants, à l’instar des actions en matière de rénovation énergétique des bâtiments. Le niveau de protection des Etats impacte cependant beaucoup la gravité de la situation. De manière générale, celle-ci est plus dégradée là où la protection est la plus faible, et vice-versa.

Le Portugal, qui ne compte pas parmi les pays les plus riches de l’Union, est l’un des premiers à avoir mis en place une stratégie de lutte contre le sans-abrisme. Cette dernière est assez complète et existe depuis plusieurs années. Malgré leur manque de moyens, les autorités portugaises sont proactives sur le terrain. D’autres Etats ne s’occupent en revanche pas de cette question. Et certains pays connaissent une telle précarité de l’emploi, que la question du sans-abrisme est là aussi négligée.

Dans le cadre de la Plateforme européenne de lutte contre le sans-abrisme, le CESE a évoqué la possibilité d’inclure dans le semestre européen [outil de coordination des politiques économiques des Vingt-Sept NDLR] les indicateurs liés aux politiques d’aide aux sans-abri et des financements pour celles-ci. Car nous ne disposons pas en Europe de bons indicateurs pour mesurer le phénomène. Encore une fois, la situation est inégale d’un Etat membre à l’autre. Certains ont de très bons indicateurs publics, alors que pour d’autres les données proviennent seulement d’institutions privées.

Comment coordonner les actions entre Etats membres ?

La Plateforme européenne de lutte contre le sans-abrisme est un très bon outil. Elle permet de coordonner l’ensemble des actions entre les Etats membres (via la présence régulière des ministres du Logement), les ONG (telles que la Fédération européenne des associations nationales travaillant avec les sans-abri, FEANTSA), les syndicats (avec la Confédération européenne des syndicats, CES) et les représentants de la Commission européenne, du Parlement européen et du CESE. C’est un instrument agile, qui nous a permis de rénover la manière de faire de la politique en Europe. En février, sous présidence française du Conseil, un plan d’action contre le sans-abrisme a été approuvé par les Vingt-Sept. Mais ce n’est pas la Commission qui l’a élaboré, c’est nous au sein de la plateforme. Ce mode de gouvernance européenne permet de donner voix au chapitre à beaucoup plus de monde. 

La plateforme offre un cadre de partage des connaissances et des bonnes pratiques et permet ainsi un apprentissage dynamique et permanent. Dans celle-ci, le rôle du CESE consiste à porter la parole de la société civile. Entre elle et les institutions, nous avons une fonction de médiateur en rapprochant les positions. Beaucoup d’ONG m’ont ainsi sollicitée pour faire valoir leurs messages et actions au sein de la plateforme.

L’objectif de la plateforme est d’éradiquer le sans-abrisme d’ici à 2030. Or, le CESE a indiqué s’attendre à une forte augmentation du phénomène en raison de la crise énergétique et inflationniste actuelle. L’objectif n’est-il pas trop ambitieux ?

Je pense que nous sommes sur une bonne lancée. Jusqu’à maintenant, il y avait des initiatives en Europe, mais elles n’étaient pas coordonnées. Il faut se fixer collectivement un objectif et avancer ensemble vers celui-ci. C’est ce que nous faisons en ce moment même avec la plateforme. Ma crainte est liée au budget. En cette période de crise, j’ai peur que l’on ne parvienne pas à aboutir à un cadre budgétaire de lutte contre le sans-abrisme.

Car les politiques du logement nécessitent d’importants budgets. La plateforme nous permet sans cesse d’insister auprès de la Commission pour qu’un financement soit mis en place au niveau européen. Nous avons créé un “guichet”, inexistant auparavant, pour faire entendre cette demande de la société civile. Ce changement me rend optimiste. L’alignement des forces nous permettra d’atteindre notre but.

Concrètement, comment la plateforme se fait-elle entendre ?

La principale force de la plateforme est sa capacité à exercer une influence auprès de la Commission européenne. Pour défendre nos idées, nous invitons par exemple l’ensemble des ministres du Logement des Vingt-Sept que nous confrontons à des experts et à leurs études, mais aussi à des personnes ayant fait l’expérience du sans-abrisme et à des professionnels travaillant avec les sans-abri.

Ensemble, nous parvenons mieux à faire prendre conscience de la nécessité d’intégrer la lutte contre le sans-abrisme aux politiques publiques. A cet égard, nous pourrions notamment conditionner les fonds de la politique de cohésion [ou politique régionale de l’UE, 331 milliards d’euros pour la période 2021-2027 soit 33 % du budget européen NDLR] à la lutte contre le sans-abrisme, comme cela a été fait pour l’état de droit.

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