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Royaume-Uni : deux femmes et deux visions pour la succession de David Cameron

Revue de presse 08.07.2016

Le nom du prochain Premier ministre ne sera pas connu avant début septembre, mais l'on sait d'ores et déjà que le poste sera à nouveau occupé par une femme conservatrice, presque 26 ans après le départ de Margaret Thatcher du 10, Downing Street. Theresa May, ministre de l'Intérieur favorite, et Andrea Leadsom la secrétaire d'Etat à l'Energie relativement méconnue, devront faire campagne pendant l'été pour convaincre les quelques 150 000 membres du Parti conservateur qui devront les départager. Car si elles sont toutes les deux membres du gouvernement Cameron, les deux femmes ne partagent pas la même vision d'un Royaume-Uni post-Brexit.

Theresa May

Un duel final inattendu

C'est une finale que l'on ne pouvait pas anticiper au moment où David Cameron annonçait son départ de la tête du gouvernement, au lendemain du référendum favorable au Brexit. A la suite d'un concours de circonstances, "les parlementaires conservateurs britanniques ont désigné, jeudi 7 juillet, la ministre de l'Intérieur, Theresa May, et la ministre eurosceptique de l'Énergie, Andrea Leadsom, pour briguer la présidence de leur parti et succéder au Premier ministre David Cameron", explique France 24.

Clôturant la première étape de l'élection du chef des conservateurs, les députés du parti ont majoritairement soutenu Theresa May qui obtient 199 voix, puis Andrea Leadsom avec 84 voix. Le ministre de la Justice Michael Gove, qui s'est engagé dans la course avec fracas en retirant son soutien au favori Boris Johnson, entraînant son retrait surprise de la compétition, a grandement souffert de son image de "traître" et n'a récolté que 46 voix. Il est donc automatiquement éliminé.

"La liste des deux candidates sélectionnées va désormais être présentée à la base des membres du parti dans tout le pays, la gagnante devant être annoncée le 9 septembre", précise The Guardian. Même si la date ne convient pas à tout le monde, et que "certains appellent à accélérer l'annonce suite aux conséquences du résultat en faveur de la sortie de l'UE", selon le journal espagnol El Pais, il est fort probable que David Cameron veuille maintenir ce calendrier pour assister à son dernier G20 en Chine les 4 et 5 septembre.

A la suite du vote, Mme May a annoncé être "ravie d'avoir obtenu le soutien de si nombreux collègues". Elle a ajouté que "ce vote montre que le Parti conservateur peut se rassembler et s'unir, et sous [sa] direction, il le fera". Accentuant le fait qu'elle a occupé pendant six ans le poste de ministre de l'Intérieur  – un record – la favorite a déclaré que le pays avait besoin "d'un leadership fort et qui a fait ses preuves afin de négocier le meilleur arrangement pour le Royaume-Uni alors que nous quittons l'Union européenne" [The Guardian].

Theresa May, une figure expérimentée mais clivante

Si les deux candidates sont issues du même parti et du gouvernement en place depuis l'année dernière, force est de constater que les membres du parti ne seront pas mis face au dilemme "bonnet blanc, blanc bonnet".

D'un côté, Theresa May, 59 ans, "eurosceptique notoire" précise Le Point, a soutenu à demi-mot la campagne de David Cameron en faveur du maintien dans l'UE, plus par solidarité gouvernementale que par réelle conviction personnelle. Toutefois, le fait qu'elle ne se soit pas engagée dans la violente campagne référendaire lui permet de faire "figure de consensus pour rassembler les Tories divisés". Elle est par contre loin de faire l'unanimité dans le pays et dans l'opposition travailliste, particulièrement après son bilan au Home office, le ministère de l'Intérieur.

Dans une tribune accordée au Guardian, la députée travailliste Yvette Cooper, ancienne membre du cabinet fantôme de Jeremy Corbyn, explique que "Theresa May a permis la division du Royaume-Uni. Elle ne pourra pas le guérir". Comparant les différents candidats tories, elle affirme que Mme May n'était toutefois que "la seule adulte dans la pièce", Boris Johnson étant "narcissique" et Michael Gove un "psychopathe politique". Andrea Leadsom aurait, elle, un défaut "d'amateurisme".

Plus précisément sur Mme May, Yvette Cooper l'accuse de n'avoir jamais "combattu les profondes inégalités et la pauvreté" qui empêchent les gens d'entreprendre. "Elle se cache lorsque les choses tournent mal. Pas d'interviews, pas de citations, rien pour rassurer les gens ou au moins leur rappeler qu'elle existe. Cela lui a permis de survivre en tant que ministre de l'Intérieur, mais en tant que Premier ministre, c'est ici que commencent les responsabilités".

Même la presse conservatrice lui trouve de graves défauts, à l'image de cet article d'opinion d'un journaliste du Telegraph. Il a été visiblement choqué du ton choisi par Theresa May lorsqu'elle a évoqué le futur des ressortissants européens vivant aujourd'hui au Royaume-Uni. "Le weekend dernier, elle a prononcé un discours qui a choqué les trois millions de ressortissants de l'UE qui vivent au Royaume-Uni  […]. En tant que Premier ministre, elle n'offrirait aucune garantie sur le fait qu'ils puissent rester dans le pays, cela dépendrait entièrement de ce que les gouvernements étrangers choisiraient par rapport aux Britanniques sur leur sol". "C'est un message dégoûtant, et qui va à l'encontre de celui offert par les partisans du Brexit pendant la campagne" explique le journaliste. Pour lui, "le Brexit signifiait un meilleur contrôle des flux d'immigration, et c'est tout. La déportation n'a jamais été en question". Il poursuit en expliquant que seul le BNP – équivalent du Front national au Royaume-Uni mais extrêmement minoritaire dans les urnes – pense que les Européens ne devraient pas avoir le droit automatique de rester. "Le Brexit ne sera moche que si le nouveau Premier ministre décide qu'il le sera" conclut-il.

Andrea Leadsom, la novice soutenue par Boris Johnson

De son côté, Andrea Leadsom souffre très certainement d'un manque de visibilité politique et d'une série d'erreurs stratégiques qui pourront lui coûter la victoire. "Totalement inconnue du grand public il y a encore quelques semaines, cette ancienne banquière de 53 ans n'a rejoint Westminster qu'en 2010 et a peu d'expérience" explique RFI.

Elle a l'avantage d'être soutenue par Boris Johnson, la figure de proue du camp pro-Brexit, qui n'a fait que souligner son engagement pour un Brexit positif. "Elle est désormais très bien placée pour l'emporter et remplacer cette morosité ambiante absurde par une approche positive, confiante et optimiste, pas seulement pour l'Europe, mais pour l'ensemble du gouvernement" a déclaré l'ancien maire de Londres [The Guardian].

D'autre part, son manque d'expérience et son soutien indéfectible pour le Brexit pourront jouer en sa faveur auprès des militants, "beaucoup plus eurosceptiques que leurs élus" selon Les Echos. "Plus âgés et plus aisés que la moyenne de l'électorat britannique, les 150.000 adhérents ont l'habitude de désigner des outsiders pour diriger leur parti". On peut citer Ian Duncan-Smith, chef des Tories de 2001 à 2003, ou un certain David Cameron, élu en 2005 alors que tous deux n'avaient jamais exercé de fonction ministérielle. Mais la cheffe élue en septembre deviendra automatiquement Premier ministre, ce qui n'était pas le cas de ses successeurs. Dans ce scénario, l'expérience pourrait primer.

Leadsom traîne déjà quelques casseroles derrière elle. Cette chrétienne pratiquante a déclaré à la télévision cette semaine qu'elle n'avait "pas aimé" la loi permettant le mariage homosexuel, une proposition de David Cameron, car elle avait "clairement blessé de nombreux chrétiens" en confondant "mariage, union civile, état civil et église". Elle s'est immédiatement rattrapée en expliquant qu'elle "soutenait totalement le mariage homosexuel" [The Guardian].

Enfin, des critiques régulières lui sont faites sur son CV. "Tout au long de la campagne, Andrea Leadsom a mis en avant ses 25 années d'expérience dans les services financiers, notamment à la banque Barclays et chez le gestionnaire de fonds Invesco Perpetual" explique France 24. Or, plusieurs anciens collègues ont déclaré que la candidate n'avait jamais exercé de fonction importante, comme la gestion de larges équipes et de grosses sommes d'argent.

On connaitra les résultats de ce duel interne à la fin de l'été. Quelle que soit la gagnante, elle devra faire face à un mandat semé d'incertitude avec la tâche immense de faire sortir le Royaume-Uni de l'UE en faisant le moins de dégâts possibles.

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