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[Revue de presse] Une semaine de fronde en Hongrie

Revue de presse 18.12.2018

Voilà près d'une semaine que des milliers de manifestants dénoncent chaque jour, à Budapest, une nouvelle loi du travail "esclavagiste". Plus largement, le mouvement qui a gagné tous les partis d'opposition réclame la restauration de l'État de droit, de l'indépendance des médias et de la justice, dans ce pays d'Europe centrale dirigé d'une main de fer depuis 2010 par le nationaliste Viktor Orbán.

En avril 2017, des manifestations avaient déjà rassemblé des milliers de personnes - Crédits : Syp / Wikimediacommons

En avril 2017, des manifestations avaient déjà rassemblé des milliers de personnes - Crédits : Syp / Wikimediacommons

"All I want for Christmas is Democracy" (tout ce que je veux pour Noël, c'est la démocratie). Des milliers de personnes ont à nouveau scandé leurs slogans, lundi en Hongrie, contre le gouvernement de Viktor Orbán [Le Figaro]. "En cause : deux nouvelles lois qui confirment la voie prise par le régime – libéralisation du marché du travail et entorses à l’État de droit", explique Mediapart.

Un paquet de lois, adopté mercredi 12 décembre de façon expéditive par le parti majoritaire Fidesz, permettra notamment aux entreprises de porter de 250 à 400 le nombre maximum d'heures supplémentaires exigées chaque année des salariés… "avec un délai de paiement porté à trois ans" [France24] ! Le gouvernement présente la réforme comme une opportunité d'augmenter ses revenus et pallier la pénurie de main d'œuvre. Mais "ce volume, qui représente l'équivalent de deux mois de travail, est jugé 'exorbitant' par l'opposition et les syndicats, qui dénoncent la création d'un 'droit à l'esclavage'", relève l'AFP.

Qu'est-ce que le parquet européen ?

"Voilà six jours que des foules de manifestants envahissent les rues de la capitale et d'autres villes du pays", reprend donc Euronews, qui a filmé des rassemblements. Les manifestants réclament aussi l'adhésion de la Hongrie au Parquet européen et dénoncent la future création "de nouveaux tribunaux administratifs, compétents pour des questions sensibles telles que la loi électorale, les manifestations et la corruption, et qui seront placés sous la tutelle du gouvernement", souligne Reuters.

La connivence de la presse, symptomatique des dérives

Depuis lundi, les médias publics, critiqués pour leur complaisance voire leur collaboration avec le pouvoir national-conservateur en place, sont également la cible des accusations. "Réélu confortablement en 2018, Viktor Orbán est critiqué pour son style autoritaire et antidémocratique. Les députés de l'opposition confient, par exemple, qu'ils n'ont jamais le droit de venir s'exprimer à la télévision publique", raconte France 2, qui diffuse un reportage sur les échauffourées de dimanche devant le Parlement, où s'étaient réunies "jusqu'à 15 000 personnes".

"Le rassemblement a été intitulé 'Joyeux Noël, Monsieur le Premier ministre', en pied de nez à une réplique du dirigeant qui a récemment éludé une question sur sa politique en souhaitant 'Joyeux Noël'", précise Libération.

Lundi soir, entre un et deux milliers de manifestants se sont à nouveau massés devant le siège de la télévision MTVA, alors que des députés tentaient en vain d'y diffuser les cinq "demandes de l'opposition démocratique hongroise" [RFI]. "En début de matinée, deux députés écologistes qui s'étaient introduits dans le bâtiment ont été expulsés manu militari par des agents de sécurité", relate l'AFP. La vidéo de la scène, notamment diffusée par Euronews, a suscité "l'indignation des défenseurs des droits de l'Homme et de la démocratie". D'autant plus qu'un troisième parlementaire a dû être hospitalisé après avoir été "molesté", selon l'Agence France-Presse. Celle-ci précise que le gouvernement a, de son côté, qualifié ses opposants de "vandales à la solde de (George) Soros", le milliardaire libéral américain d'origine hongroise, devenu l'ennemi public de Viktor Orbán.

Un front uni, inédit contre Viktor Orbán

"Les Verts, l’extrême droite, les socialistes, les libéraux, sans compter les syndicats et des groupes d’étudiants et de citoyens..."  Pour la première fois depuis sa victoire en 2010, "Viktor Orban a réussi à unir contre lui tous ses adversaires", note la RTBF.

Comme La Croix, la radio belge précise que "début décembre, 476 sites web, chaînes de télévision, stations de radio et publications ont été 'donnés' gratuitement par leurs propriétaires à une fondation dirigée par un proche de Viktor Orbán et censée 'mettre en valeur la conscience nationale hongroise'".

La protestation "est en train de muter en un mouvement protéiforme d’opposition radicale au pouvoir du souverainiste Viktor Orban", confirme aussi Le Monde.

"J’espère sincèrement que ce mouvement va se poursuivre en Hongrie. Pas seulement à Budapest, mais aussi dans d’autres grandes villes du pays. Il ne s’agit pas d’un problème concernant une ou deux nouvelles lois, c’est tout le système qui est tourné aujourd’hui contre la démocratie et la liberté", lance ainsi Peter Niedermuller, eurodéputé et membre de l'opposition, joint par RFI.

Le responsable en appelle à une réaction "très claire" de la Commission et du Parlement européens. "La Hongrie est régulièrement accusée de dérives autoritaires si bien qu'en septembre dernier, l'article 7 du traité sur l'Union européenne permettant d'imposer des sanctions à un pays membre avait été voté à l'encontre de la Hongrie par les députés européens", rappelle Le Figaro.

Violation des valeurs de l'UE : comment fonctionne la procédure de sanctions (article 7) ?

L'ouverture d'un débat profond en Europe ?

Cette vague de protestation est la plus importante en Hongrie depuis avril 2017, lorsque 40 000 personnes avaient défendu l'université d'Europe centrale financée par George Soros, et qui a depuis déménagé en Autriche. Mais "reste à savoir si le mouvement gagnera la province", observe Le Figaro, qui précise que si les précédentes revendications n'ont pas nécessairement soudé toute la population, la question du travail touche cette fois toutes les couches sociales du pays.

"Viktor Orban semblait jusqu’ici inoxydable. Il a été réélu au printemps dernier avec une majorité accrue, surfant sur un euroscepticisme renforcé par son refus d’accueillir des migrants en Hongrie", rappelle également le journaliste Pierre Haski sur France Inter. Ce dernier fait ainsi état d'une "fracture territoriale entre les grandes villes, plus libérales et pro-européennes, et le reste de la Hongrie rassuré par la présence à la tête du pays d’un 'homme fort', prêt à en découdre avec Bruxelles et avec le 'mondialiste' Macron."

"Mais la principale leçon est plus large, avertit l'éditorialiste : c’est celle d’un continent qui se cherche, entre Brexit et gilets jaunes, entre poussées autoritaires et demandes de plus de démocratie (…). Ça pourrait faire un beau débat pour les élections européennes de mai prochain, si seulement on parvenait à dépasser le manichéisme, les faux clivages et la désinformation".