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[Revue de presse] L'inexorable déclin d'Angela Merkel

Revue de presse 30.10.2018

Au lendemain d'une nouvelle déroute électorale, en Hesse, Angela Merkel a annoncé, lundi 29 octobre, son intention de quitter le pouvoir à l'issue de son mandat, soit au plus tard en 2021. Une décision amplement commentée et qui, d'après les observateurs, est une mauvaise nouvelle pour le projet européen d'Emmanuel Macron.

Angela Merkel, en juin 2018

Angela Merkel, en juin 2018 - Crédits : G7

La décision d'Angela Merkel, lundi 29 octobre, de renoncer à occuper la présidence de son parti, la CDU, et surtout de quitter le pouvoir à l'issue de son mandat de chancelière qui court jusqu'en 2021, fait réagir l'ensemble de la presse française. "Angela Merkel dit 'Auf Wiedersehen' au pouvoir", scande France Inter. "Mutti s'en va", écrit pour sa part 20 minutes, en faisant référence au surnom de la chancelière.

Sans émotion

Moins neutre, Le Monde titre "le crépuscule d'Angela Merkel", avant de relater en détails la conférence de presse donnée par la cheffe du gouvernement allemand pour expliquer aux journalistes les raisons de son retrait programmé de la politique. A en croire Cécile Boutelet, correspondante du journal à Berlin, c'est sans "aucune émotion particulière" ni "improvisation" qu'Angela Merkel, fidèle à son tempérament, a révélé une décision lourde de conséquences, mais qui avait déjà été "éventée" quelques heures auparavant.

Comme l'explique Le Point, Mme Merkel aurait même pris sa décision de planifier son départ du pouvoir au cours des semaines précédentes. Les échecs électoraux en Bavière le 14 octobre, puis en Hesse le 28 octobre, ont "précipité les choses". Dans cette dernière région, dont Francfort est le centre de gravité, la chancelière a reconnu sans ambages des résultats "on ne peut plus décevants" : la CDU a obtenu 27% des voix, en recul de 11 points par rapport à 2013. Et selon elle, la piètre image de la grande coalition au pouvoir, réunissant la CDU, la CSU (son parti frère de Bavière avec qui les relations sont exécrables) et le Parti social-démocrate (SPD) est la principale source d'explication de ce nouveau revers. "L'image que le gouvernement donne de lui-même est inacceptable", a-t-elle sévèrement jugé, constatant une "culture de travail épouvantable" [Le Point].

Wir schaffen das

Mais alors que la chancelière allemande n'évoque que les événements les plus récents pour expliquer la chute de son parti et la lassitude des électeurs, plusieurs médias rappellent que sa perte de popularité s'inscrit sur un temps plus long. Le Monde, Le Figaro et Le Journal du dimanche remontent ainsi à 2015 et à l'ouverture des frontières allemandes aux réfugiés arrivant de la "route des Balkans". Pour les trois journaux, il s'agit du véritable tournant, car en accueillant 900 000 personnes, "Angela Merkel [a rompu] avec sa prudence légendaire" et ce "à rebours du reste de l'Europe" [Le Figaro]. La cheffe du gouvernement répète alors à l'envi "Wir schaffen das" ("nous y arriverons"), mais rien n'y fera : les Allemands sont divisés et déstabilisés.

Et ce ne sont évidemment pas le "traumatisme de Cologne" du Nouvel an 2016 lorsque plus d'un millier de femmes ont déposé des plaintes pour agressions sexuelles contre des demandeurs d'asile, ou encore l'attentat de Berlin de décembre 2016 commis par un réfugié "affilié à l'Etat islamique" et qui a entrainé la mort de 12 personnes, qui vont renverser la vapeur [Le Journal du dimanche]. Les élections législatives de septembre 2017 maintiennent certes Angela Merkel au pouvoir, mais sa chute est continue. En parallèle, l'Alternative pour l'Allemagne (AfD, extrême droite) grimpe et ne cesse de l'injurier et de réclamer son départ.

Dans ce contexte, "il n'est plus possible de faire comme si rien ne s'était passé", conclut Mme Merkel [20 minutes]. "J'ai dit un jour : 'je ne suis pas née chancelière', et je ne l'ai pas oublié" [Le Monde]. Solennelle, elle entend dès lors "ouvrir un nouveau chapitre".

Succession et héritage

"On la croyait toute-puissante", écrit Le Figaro. Elle a "longtemps paru indétrônable", abonde Le Monde. Mais elle ouvre aujourd'hui sa "guerre de succession", annonce le Huffington Post. A cet égard, le média en ligne dénombre quatre candidats pour succéder à Angela Merkel à la tête de la CDU, dont le congrès se tiendra les 7 et 8 décembre à Hambourg. Tout d'abord Annegret Kramp-Karrenbauer, surnommée "AKK" et considérée comme la "dauphine" de la chancelière. Les deux femmes partagent la même discrétion et se retrouvent sur une ligne centriste. Mme Kramp-Karrenbauer aurait par conséquent la préférence d'Angela Merkel. Viennent ensuite trois hommes : Jens Spahn, actuel ministre de la Santé et étoile montante de la CDU "qui ne cesse de critiquer la ligne de la chancelière", Friedrich Merz, qui avait été écarté de la politique par Mme Merkel en 2002, et Armin Laschet, personnalité moins clivante qui pourrait faire office de "compromis", estime le Huffington Post.

Selon Hélène Miard-Delacroix, professeure à la Sorbonne interrogée par 20 minutes, "en laissant la tête du parti à quelqu'un d'autre, [Angela Merkel] espère que la CDU [pourra] bénéficier d'un coup de jeune et se donner un profil plus net". C'est "intelligent tactiquement", analyse-t-elle. Une opinion partagée par France Inter, qui qualifie également la chancelière de "bonne tacticienne" : elle "lâche du lest" pour éviter le départ des sociaux-démocrates de la grande coalition et l'organisation d'élections fédérales anticipées qui signeraient son enterrement politique.

De fait, "les trois années à venir n'auront rien d'une sinécure", écrit Le Monde, et "il n'est d'ailleurs pas certain qu'Angela Merkel puisse aller à leur terme". Les élections européennes de mai 2019 et quatre nouveaux scrutins régionaux à hauts risques dans les prochains mois vont en effet constituer autant d'embûches à surmonter pour celle qui occupe le pouvoir depuis 2005. "La situation pour Mme Merkel est sérieuse", résume ainsi Arte. "La question est de savoir si nous allons bientôt devoir apposer derrière sa coalition la mention 'en liquidation'", ironise le média franco-allemand citant ici le Süddeutsche Zeitung, quotidien allemand.

Pour l'heure, le retrait programmé d'Angela Merkel semble avoir apaisé les tensions. En attestent les mots élogieux d'Andrea Nahles, cheffe du SPD, à la suite de la conférence de presse de la chancelière : "elle a pris la tête de la CDU quand elle était en crise. Elle a été la première femme élue à cette fonction. Elle a été moquée par les hommes de son parti et par les médias. Elle a non seulement tenu, mais aussi marqué son parti par une nouvelle culture du pouvoir. La CDU lui doit beaucoup" [Le Monde]. Dans la même veine, les Verts allemands ont également tenu à saluer l'action de Mme Merkel, qui a, selon eux, "fait de la CDU un parti plus à l'écoute de la modernisation de la société" [Le Point].

Angela Merkel "hors course en Europe" ?

De la part du gouvernement français également, les réactions ont été chaleureuses. Réaffirmant son "admiration", Emmanuel Macron a en effet salué une "décision extrêmement digne" de la part d'Angela Merkel, estimant que cette dernière "n'a jamais oublié quelles étaient les valeurs de l'Europe" [Le Point].

Des déclarations affectueuses et diplomatiques, mais qui n'atténueront pas, selon L'Opinion, le fait que le renoncement de la chancelière est "une très mauvaise nouvelle pour le président français". "Ce n'est peut-être pas le dernier clou dans le cercueil des ambitions européennes d'Emmanuel Macron, mais il n'en faudrait pas beaucoup d'autres de la sorte avant que l'on entonne le Requiem", tranche le média en ligne. Un point de vue entièrement partagé par l'éditorialiste Olivier Mazerolle sur RTL. Pour lui, ce n'est certainement pas maintenant que la cheffe du gouvernement allemand va se risquer à "heurter" son opinion publique "en acceptant une solidarité renforcée entre nations de la zone euro", comme le réclame M. Macron depuis son accession à l'Elysée.

Plus généralement, observe Sébastien Maillard, directeur de l'institut Jacques Delors, cité par le journal belge Le Vif, "plus personne ne va écouter [Angela Merkel] en Europe : elle s'est mise hors course". Et il s'agit d'un "coup dur pour l'Europe", car "la retraite de la chancelière va hypothéquer les prochains grands rendez-vous européens, notamment le sommet de décembre consacré à la question migratoire".

Le remplacement, à terme, de la chancelière à la tête de l'Allemagne pourrait toutefois aussi constituer une opportunité pour l'UE, ajoute M. Maillard, ainsi que Jean-Dominique Giuliani, président de la fondation Robert Schuman également interrogé par Le Vif. "Il serait temps que l'Allemagne dise ce qu'elle veut et ce qu'elle ne veut pas", soutient en effet M. Giuliani, qui reproche à Mme Merkel d'avoir toujours joué "fond de court" sur l'Europe. "J'ai du mal à mettre son nom sur un acquis européen majeur", surenchérit Sébastien Maillard. "Angela Merkel n'a jamais eu de vision pour l'Europe", conclut-il.

Les deux experts de l'Europe ont la dent dure. Le bilan d'Angela Merkel, qui pourrait ne disparaître du paysage politique allemand et européen que dans trois ans, reste encore à écrire. En attendant, comme le relate Le Monde, elle aura néanmoins réussi à "maîtriser" sa sortie, à "enclencher" sa succession et faire preuve en toute circonstance d'humilité et de respect, "dans un monde où ces qualités se font de plus en plus rares".