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"Projet Daphne" : 18 médias européens et américains reprennent l'enquête de la journaliste maltaise assassinée

Revue de presse 19.04.2018

Avec le "projet Daphne", 18 médias européens et américains se sont réunis au sein de l'organisation Forbidden Stories (Histoires oubliées) pour poursuivre le travail de Daphne Caruana Galizia. Cette journaliste maltaise avait été assassinée en octobre dernier, alors qu'elle enquêtait sur des affaires de corruption dans le pays. Depuis lundi 17 avril, les premiers résultats du "Projet Daphne" sont dévoilés.

Le «Projet Daphne»

Le «Projet Daphne», lancé par le site d'investifation Forbidden Stories. Photo : Capture d'écran Youtube.

En octobre 2017, l'assassinat de la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia avait fait grand bruit en Europe. Tuée par une bombe placée dans sa voiture, elle enquêtait alors sur des affaires de blanchiment d'argent et de corruption à Malte. La corruption était en effet la spécialité de cette journaliste indépendante, dont le blog "Running commentary" était suivi par des milliers de personnes. D'après Libération, "environ 400 000 pages [étaient] lues chaque jour, dans un pays dont la population ne dépasse pas les 450 000 habitants".

À la suite de son assassinat, 45 journalistes représentant 18 médias se sont réunis au sein de l'organisation Forbidden Stories (Histoires oubliées) pour poursuivre son travail. Comme le rappelle Sud-Ouest, l'association a été créée pour "préserver et poursuivre les travaux de journalistes assassinés ou emprisonnés". Il s'agit, pour Laurent Richard, rédacteur en chef de la société de production Premières lignes et initiateur de Forbidden Stories, "d’adresser un message fort aux ennemis de la presse, en disant que ça ne servira à rien de s’en prendre [à un journaliste] parce que, derrière, il y a 10, 20, 30 journalistes qui sont prêts à prendre le relais" [Libération].

Parmi les médias français ayant participé à l'enquête figurent France Télévisions, Radio France et Le Monde. Depuis lundi 17 avril, ils publient une série d'articles dévoilant les résultats de leur travail sur la poursuite des enquêtes menées par Daphne Caruana Galizia, ainsi que les circonstances de sa mort.

A la recherche des commanditaires

Le collectif de journalistes s'est notamment intéressé à l'enquête policière sur l'assassinat. Le Monde s'interroge ainsi sur le fait que "la police maltaise écart[e], à ce stade, la piste de commanditaires politiques, en dépit de plusieurs éléments troublants".

Franceinfo rappelle que le 4 décembre 2017, "la police arrête trois suspects : deux frères, George et Alfred Degiorgio, et Vincent Muscat". Géolocalisation de leurs téléphones mobiles, ADN retrouvé près du domicile de Daphne Caruana Galizia, enregistrements : "les enquêteurs disposent d’éléments accablants". Pourtant, un élément manque au tableau : "quel aurait pu être leur mobile ?", questionne ainsi France Inter. Car a priori, les trois suspects n'avaient "aucune raison de s’en prendre à la journaliste".

Ainsi, les journalistes du "projet Daphne" se demandent si "les assassins de la journaliste, qui traquait la corruption jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir ont pu agir sur ordre politique". Le Monde rapporte que "deux témoins anonymes, rencontrés séparément, ont affirmé (…) que le ministre de l’Economie, Chris Cardona, avait été vu dans un bar du centre de l’île avec l’un des assassins supposés, quelques semaines après le meurtre". Une accusation récusée par le principal intéressé. Toutefois, ce que dénonce Le Monde, c'est que "la piste d’un éventuel commanditaire politique" n'a pour l'instant pas été explorée par les enquêteurs maltais, malgré les éléments mis en avant.

Vente de passeport Maltais

Le collectif de journalistes s'intéresse également au programme de vente de passeports en vigueur à Malte, sur lequel enquêtait déjà Daphne Caruana Galizia. En 2013, le gouvernement a mis en place un programme intitulé "passeport contre investissement" pour financer le développement du pays. Franceinfo écrit que "le postulant au programme doit verser 650 000 euros à l’État, auxquels s’ajoutent l’achat d’une résidence et des investissements locaux à effectuer", ce qui représente au total une facture d'environ 1,2 million d'euros.

Un programme qui a surtout bénéficié à de riches ressortissants russes, du Moyen-Orient et de l'Asie. Et qui inquiète la Commission européenne dans la mesure où le passeport maltais permet de voyager librement dans les 28 États membres, ainsi que dans 160 pays dans lesquels les ressortissants de l'UE peuvent se rendre sans visa. Bruxelles avait donc fixé une condition : "que les bénéficiaires de ces 'passeports en or' aient habité l’île pendant au moins un an, l’année précédant leur naturalisation", indique Le Monde. Une condition qui, selon l'enquête du "Projet Daphne", n'a pas été respectée.

Le Monde révèle ainsi, photos à l'appui, que "la plupart des logements" appartenant aux bénéficiaires du programme "sont inoccupés". Plus grave, alors que les profils des candidats sont scrutés pour éviter que des individus poursuivis par la justice n'obtiennent la nationalité maltaise, l'enquête "prouve que des candidats au profil sensible sont passés entre les mailles du filet". Toujours d'après Le Monde, figurent notamment dans cette liste l'industriel chinois Liu Zhongtian et les oligarques russes Arkady Volozh, Boris Mints et Alexander Nesis, tous visés par des enquêtes judiciaires aux Etats-Unis. Franceinfo ajoute que des suspicions de corruption pèsent sur ce programme : Daphne Caruana Galizia "soupçonnait [en effet] des proches du Premier ministre, Joseph Muscat, de toucher des pots de vin" liés à la vente de passeports.

Le média explique également que les passeports maltais pourraient favoriser la fraude fiscale. En effet, contrairement à la France, "Malte ne taxe pas les avoirs à l'étranger". Ce qui permettrait par exemple pour un détenteur de la double nationalité franco-maltaise d'ouvrir un compte en Suisse, sans que le fisc français ne soit au courant.

Capitaux liés à l'Azerbaïdjan

Dernier volet des révélations faites jusqu'ici par le collectif : "l’entrée en Europe de capitaux liés à la dictature azerbaïdjanaise" par l'intermédiaire d'une banque maltaise. France Culture rapporte ainsi que "la Pilatus Bank, ouverte à La Valette en décembre 2013" était soupçonnée par Daphne Caruana Galizia d'être liée au régime de Bakou. La journaliste estimait également que "Michelle Muscat, la femme du Premier ministre de Malte Joseph Muscat" pourrait avoir reçu un million d'euros en provenance de l'Azerbaïdjan par l'intermédiaire de cette banque. Si l'enquête du collectif "Forbidden Stories" n'est pas parvenue à prouver ce dernier élément, elle a toutefois confirmé les liens existants entre la Pilatus Bank et les hautes sphères du pouvoir azerbaïdjanais. France Culture révèle ainsi tout un réseau de sociétés écrans créées par l'intermédiaire de cette banque, qui aurait permis aux deux familles les plus puissantes d'Azerbaïdjan d'investir à visage masqué en Europe, et en partie en France.

 

L'ensemble des enquêtes peut être retrouvé sur les sites internet de France Télévision, Radio France et Le Monde. Et un reportage doit également être diffusé dans "Envoyé spécial", jeudi 19 avril, sur France 2.