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"Panama papers", révélations mondiales sur l'évasion fiscale

Revue de presse 05.04.2016

Dimanche dernier, le journal Le Monde a révélé qu'il avait mis la main, avec une centaine d'autres médias internationaux, sur un fichier de données qui représente la plus grosse fuite d'information de l'histoire. Baptisés les "Panama papers", ces documents contiennent des données sans précédent sur le monde opaque des paradis fiscaux et le nom de nombreuses personnalités impliquées, notamment dans le monde de la politique et du sport. Éléments d'explications.

Panama City

Que sont les "Panama papers" ?

Tout a commencé il y a plusieurs mois dans la rédaction du journal allemand Süddeutsche Zeitung. Une source anonyme fournit gratuitement près de 11,5 millions de documents secrets provenant des archives de la société Mossack Fonseca, un cabinet panaméen tentaculaire spécialisé dans la domiciliation de sociétés offshore.

Le Huffington Post indique que "devant l'ampleur et le caractère international des données fournies par le lanceur d'alerte, les journalistes du Süddeutsche Zeitung ont sollicité l'aide du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) basé à Washington". Ce sont donc au total 107 rédactions de journaux dans 76 pays, dont Le Monde pour la France, qui se sont attelées à traiter cette immense base de données pour parvenir aux révélations de dimanche.

"Ces données, dont certaines portent sur des malversations liées à l'opacité du système, impliquent directement douze chefs d'État (dont six en exercice), 14 de leurs proches et 38 hommes politiques et hauts fonctionnaires", poursuit le Huffington Post. Ce sont au total 128 responsables politiques et hauts fonctionnaires du monde entier qui sont mis en cause [Le Point], mais également des milliardaires, des grands sportifs, des célébrités ou même des personnalités déjà sous le coup de sanctions internationales [Le Monde].

Qui sont les personnalités et les entreprises concernés par ces révélations ?

Côté politique, Le Monde relève une douzaine de chefs d'Etats actuels ou passés parmi les clients de Mossack Fonseca, dont Mauricio Macri, fraîchement élu président de l'Argentine, le roi d'Arabie Saoudite, le président ukrainien Petro Porochenko, ou encore le Premier ministre islandais Sigmundur David Gunnlaugsson. Ce dernier est particulièrement sous pression dans son pays alors qu'il fait face à un vote de défiance du Parlement et à des manifestations qui ont réuni des milliers d'islandais à Reykjavik pour appeler à sa démission.

Mais des hommes politiques d'envergure sont également frappés par des révélations concernant leurs proches : plusieurs amis intimes de Vladimir Poutine, le père du Premier ministre britannique David Cameron, le cousin de Bachar Al-Assad, le secrétaire particulier de Mohammed VI, roi du Maroc, ou encore l'épouse du commissaire européen Miguel Arias Cañete... tous figurent dans les "Panama papers".

Deux stars du football mondial sont également concernées, indique Libération : l'Argentin Lionel Messi et l'ex-président de l'UEFA Michel Platini.

Il faut toutefois rester prudent sur la nature des faits qui peuvent être reprochés aux personnes figurant dans les documents révélés par Le Monde. En effet, "toutes ces sociétés offshores ne sont pas illégales" indique le Huffington Post, "pour autant, une grande majorité d'entre elles sont utilisées comme des "sociétés écran", permettant de placer des liquidités non déclarées".

De nombreuses banques apparaissent aussi dans les fichiers : Romandie cite la Deutsche Bank ou Commerzbank pour l'Allemagne, El Confidencial en Espagne nomme Santander, BBVA et Sabadell. En tout, le Süddeutsche Zeitung dénombre 28 banques allemandes impliquées.

Panama, sociétés offshore et argent sale

Mossack Fonseca est un cabinet spécialisé dans la domiciliation de sociétés-écrans dans les juridictions offshore, explique Le Monde. "Ces entités sont conçues pour dissimuler l’identité de leurs propriétaires réels, et verrouillées de l’intérieur". Par ailleurs, "le Panama est l’un des centres financiers les plus opaques de la planète, considéré comme une plaque tournante du blanchiment, où vient se recycler l’argent du crime et de la fraude".

Libération rappelle que "malgré des pressions diplomatiques en provenance du G20 ou de l’OCDE, le pays fait partie des quatre derniers récalcitrants à se soustraire à l’échange systématique de données fiscales, comme le font désormais la Suisse, Singapour ou les îles Vierges britanniques".

Le Monde souligne que "toutes les sociétés offshores des 'Panama papers' ne sont pas illégales ou opaques, certaines ont une activité économique véritable et déclarée ou ont été spécialement créées pour faciliter des investissements internationaux. Mais une grande majorité d’entre elles sont utilisées comme sociétés-écrans, pour dissimuler des avoirs grâce au recours à des prête-nom".

Il est donc aisé de faire un lien entre des comptes de personnalités liées à la firme Mossack Fonseca et des pratiques peu scrupuleuses : "C’est ainsi que chez Mossack Fonseca, l’argent propre côtoie l’argent sale, que l’argent gris (celui de la fraude fiscale) côtoie l’argent noir (celui de la corruption et du crime organisé), que les grandes fortunes et les stars du football côtoient les réseaux criminels et les chefs d’Etat corrompus." [Le Monde]

Quelles ont été les réactions ?

Première concernée par ces révélations, Mossack Fonseca renvoie la responsabilité aux quelques 14 000 intermédiaires (banques mondiales, cabinets d'avocats, sociétés de gestion de fortune) qui assurent l'interface avec les bénéficiaires finaux [Le Monde]. Le cofondateur du cabinet Roman Fonseca s'est livré récemment à une étonnante comparaison à propos de sa société : pour lui, elle serait comme une "usine de voitures" qui ne serait pas responsable des forfaits commis par des voleurs à l'aide des véhicules qu'elle a produit.

Du côté des "victimes" de ces fuites, c'est certainement le Premier ministre islandais qui est en plus mauvaise posture aujourd'hui. Dans ce petit pays de 329 000 habitants, 22 000 personnes se sont réunies hier à Reykjavik pour demander sa démission, ce qui pousse le journal suisse Le Temps à remarquer "que l’on a atteint un degré certain d’exaspération sur l’échelle de Richter de l’indignation des peuples". Pour EU Observer, "la tête du Premier ministre islandais pourrait être la première à tomber suite au scandale des Panama Papers".

Au Pakistan, où c'est la famille du Premier ministre qui est touchée, le ministre de l'Information est venu en aide à son patron : "Tout être humain a le droit de faire ce qu’il veut de ses biens : les jeter à la mer, les vendre ou créer un trust. Il n’y a aucun délit à cela dans le droit pakistanais comme dans le droit international" [Libération]. Quant au Kremlin, le porte-parole y voit une attaque à l'encontre de l'Etat : "Il s'agit de déstabiliser la situation".

Le Point indique également que la Commission européenne a défendu son commissaire Miguel Arias Cañete "dont l'épouse Micaela Domecq est mentionnée dans les Panama papers comme responsable pendant plusieurs années de la société Rinconada Investments, établie dans ce paradis fiscal d'Amérique central (...). D'après les informations fournies par le commissaire Cañete, sa déclaration semble être en conformité avec le code de conduite édicté pour les commissaires", a déclaré un porte-parole de la Commission.

Les révélations devraient se poursuivre sur plusieurs jours, a indiqué Le Monde, qui a prévu de faire sa Une, mercredi 6 avril, sur "Les comptes offshore des proches de Marine Le Pen".