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Nucléaire iranien : quelle marge de manœuvre pour les Européens ?

Revue de presse 09.05.2018

La décision était attendue. Après plusieurs semaines d'incertitude, le président américain Donald Trump a annoncé le retrait des États-Unis de l'accord sur le nucléaire iranien. Si Téhéran se dit prêt à discuter avec les Européens, la Russie et la Chine pour maintenir l'accord, les options possibles pour les États du Vieux Continent restent limitées.

Mohammed Javad Zarif, le ministre iranien des Affaires étrangères et  Federica Mogherini, vice-présidente de la Commission.

Mohammed Javad Zarif, le ministre iranien des Affaires étrangères et Federica Mogherini, vice-présidente de la Commission. Photo : Union européenne - Crédits : François Walschaerts.

"Les Européens cèderont-ils sous le poids d’un accord sur le nucléaire iranien qu’ils sont désormais les seuls à porter à bout de bras ?", interroge ce matin La Croix. La question se pose alors que le président américain Donald Trump a annoncé, lundi 8 mars, le retrait des États-Unis de l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien, ainsi que le rétablissement de toutes les sanctions contre le régime de Téhéran.

"En vertu de cet accord, conclu entre l’Iran, les Etats-Unis, [l'Union européenne], la France, la Russie, la Grande-Bretagne, la Chine et l’Allemagne, Téhéran a accepté de réduire ses activités nucléaires en échange d’une levée progressive de la majeure partie des sanctions internationales qui le visaient", rappelle Le Monde. Après vingt-et-un mois de négociations, l'accord avait été finalement signé par toutes les parties en juillet 2015, alors que Barack Obama se trouvait à la tête des États-Unis. Mais le retrait américain était une promesse électorale de Donald Trump : celui-ci a dénoncé "'un accord horrible' qui 'n’a pas apporté le calme', ni 'la paix' et qui 'ne le fera jamais'" [Le Monde].

Incertitude iranienne

Après ce retrait, difficile aujourd'hui de prédire ce que décidera l'Iran dans les prochaines semaines. Hassan Rohani, le président de la République islamique, "a assuré vouloir discuter avec les Européens, les Russes et les Chinois", indique Le Monde. "Si, au bout de cette courte période, nous concluons que nous pouvons pleinement bénéficier de l’accord avec la coopération de tous les pays, l’accord restera en vigueur", a-t-il ainsi déclaré.

Autrement dit, précise Le Point, "Téhéran va mesurer au cours des prochaines semaines la volonté et la capacité de ces États à faire fi des sanctions américaines en poursuivant leurs activités commerciales en Iran". En cas d'échec des négociations, "Hassan Rohani a indiqué que son pays reprendrait l'enrichissement d'uranium 'sans limites'", ajoute toutefois l'hebdomadaire français.

Les Européens déterminés à préserver l'accord

La Croix rapporte que, depuis Rome, la cheffe de la diplomatie européenne Federica Mogherini a déclaré : "[L'accord] répond à son objectif qui est de garantir que l’Iran ne développe pas des armes nucléaires, l’Union européenne est déterminée à le préserver". Mme Mogherini a également appelé les Iraniens à "ne laisse[r] personne démanteler cet accord". "Restez fidèles à vos engagements et nous resterons fidèles aux nôtres", a-t-elle insisté.

L'Allemagne, la France et le Royaume-Uni ont également réagi dans un communiqué conjoint : "'Nos gouvernements restent déterminés à assurer la mise en œuvre de l'accord et travailleront à cet effet avec les autres parties qui resteront engagées', disent-ils, en 'maintenant les bénéfices économiques' au profit de la population iranienne", indique Le Figaro. Toujours selon le quotidien, Angela Merkel, Emmanuel Macron et Theresa May ont également "exhort[é] les États-Unis à faire en sorte que les structures [du traité] soient gardées intactes et à éviter toute mesure qui empêcherait sa pleine mise en œuvre par les autres parties". Et ce alors que Donald Trump a laissé entendre qu'ils pourraient courir "le risque de sanctions américaines s’ils commercent avec l’Iran" [Sud-Ouest].

Différents scénarios pour l'Europe

Toutefois, note le media allemand Deutsche Welle, "aucun détail [n'a été dévoilé] sur la manière dont l'Europe envisage de contourner le retrait des Etats-Unis". Pour Ellie Geranmayeh, experte au Conseil européen des relations internationales et interrogée par le media, "l'objectif des Européens doit être d'amener l'Iran à s'en tenir à certains des éléments clés de l'accord en échange de certains avantages économiques. Et d'abord et avant tout, il faut que les importations européennes de pétrole en provenance d'Iran puissent continuer", insiste-t-elle. Neysan Rafati, expert à l'International Crisis Group également interrogé par la Deutsche Welle, suggère "que les Etats européens s'entendent pour aider leurs entreprises à maintenir leurs activités commerciales avec l'Iran". Il s'agirait concrètement d'encourager les entreprises à "investir en Iran dans des secteurs autorisés par l'accord".

Face à d'éventuelles sanctions américaines contre les entreprises continuant à échanger avec l'Iran, le magazine américain The Atlantic suggère que l'Europe plaide pour une "sortie en douceur" de l'accord par les États-Unis. Washington se désengagerait bien de l'accord, mais retarderait la mise en œuvre de sanctions. "Sans une exemption à ces sanctions, les entreprises européennes et internationales ayant des intérêts commerciaux en Iran et aux États-Unis seraient effectivement coupées du système financier américain, ce qui les pousserait à se désengager de Téhéran", précise le magazine.

The Atlantic estime qu'une autre option consisterait à introduire un "règlement de blocage" ("blocking regulation"). Déjà utilisé auparavant par l'UE avec la Libye, l'Iran et Cuba, il donnerait aux entreprises européennes une protection juridique leur permettant de ne pas être soumises aux sanctions américaines. Toutefois, ce type de mesures ne serait probablement pas suffisant pour les entreprises peu enclines au risque et ayant des intérêts aux États-Unis.

Rapport de force asymétrique

Plusieurs experts se montrent quant à eux sceptiques sur la possibilité d'un maintien de l'accord. "Vu le rapport de force asymétrique entre les Etats-Unis et les entreprises européennes, ce sera difficile de proposer une alternative substantielle à l'Iran", estime ainsi l'universitaire américain Sascha Lohmann [Deutsche Welle]. Interrogé par Le Point, l'ancien ambassadeur de France à Téhéran François Nicoullaud conforte cette idée : "Les Européens ont toujours été assez peureux et se sont alignés sur les Américains (…). [Et ils] ne se brouilleront pas avec les États-Unis uniquement pour les beaux yeux des Iraniens".

Dans les colonnes de The Atlantic, la directrice de l'initiative du Conseil de l'Atlantique sur l'avenir de l'Iran, Barbara Slavin, estime que les chances d'un maintien de l'accord sont faibles. "L'Europe va essayer, mais je ne sais vraiment pas ce qu'ils pourraient faire pour apporter une compensation à l'Iran", confie-t-elle. Quant à une exemption de sanctions pour les entreprises françaises commerçant avec le pays, le scénario paraît peu réaliste pour le magazine américain : "Donald Trump n'imposerait pas de sanctions à l'Iran pour laisser l'Europe les saper".

Interrogé sur RTL, le ministre des Affaires étrangères "Jean-Yves Le Drian a déclaré que le président français, Emmanuel Macron, devait s’entretenir avec son homologue iranien, Hassan Rohani, mercredi et que les chefs de la diplomatie français, allemands et britanniques rencontreraient lundi des représentants iraniens", rapporte Le Monde. Quant au Conseil européen (qui réunit les chefs d'État et de gouvernement de l'UE), son président Donald Tusk a "promis une 'approche européenne unie' et précisé que les dirigeants européens aborderaient la crise nucléaire iranienne mais aussi la guerre commerciale qui menace avec les États-Unis lors de leur sommet la semaine prochaine à Sofia", le 17 mai prochain [La Croix].