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Italie : tensions diplomatiques après une intervention de la douane française

Revue de presse 03.04.2018

Le ton monte en Italie après l'entrée d'agents douaniers français dans le local d'une ONG italienne d'aide aux migrants. Accusés d'abus de pouvoir, les autorités françaises assurent avoir agi dans la légalité et avancent "un problème de communication".

Station de Bardonecchia

Gare de Bardonecchia, ville frontalière où se situent les locaux de l'ONG Rainbow for Africa - Crédits : Gilles Guillamot / CC BY-SA 3.0

Pendant le week-end, "l'entrée de douaniers français armés, vendredi 30 mars, dans un local alloué à une ONG d'aide aux migrants" n'a cessé de "faire des remous en Italie" rapporte France 24. Les douaniers français auraient utilisé le local de manière illégale, afin d'effectuer un contrôle de dépistage de cocaïne sur un Nigérian (test qui s'est finalement avéré négatif). La classe politique italienne, tout comme la presse, se sont indignés après cet incident survenu à Bardonecchia, commune italienne frontalière.

Contrôle illégal ?

Le quotidien La Croix rappelle les faits qui remontent au vendredi 30 mars. Tout commence "à bord du TGV Paris-Milan, où une équipe des douanes françaises procédait à des contrôles". Suspecté d'être "une mule", "autrement dit d'avoir ingéré des sachets de cocaïne" pour les transporter, un ressortissant nigérian séjournant en Italie est arrêté par les douanes françaises, précise France Inter. La Croix explique ainsi que "les agents lui ont demandé de se soumettre à un test urinaire permettant de détecter" la présence de drogues. Jusque-là, pas de controverse : comme le note France Inter, "ce type de contrôle est prévu dans la loi (à l'article 60bis du code des Douanes sur les fouilles au corps)".

"Le problème, c'est que les agents sont descendus côté italien, armés, avec leurs gilets pare-balles, pour faire le test dans un local censé être à leur disposition depuis 1990" ajoute la chaine de radio. Toutefois, La Croix écrit que le local était "mis à disposition de l'association Rainbow for Africa depuis peu pour faire de l'accès aux soins". Alors que les douanes françaises assurent avoir "eu le consentement écrit de l'homme ainsi interpellé et avoir procédé dans les règles", l'ONG accuse quant à elle les autorités douanières d'être entrées "armées" et d'avoir "'intimidé' les personnes présentes sur place" relève Le JDD.

Réactions virulentes

Côté italien, toute la classe politique s'est indignée de l'intervention française. Interrogé par le quotidien La Repubblica, le maire de Bardonecchia se dit "amer" et s'indigne : "ils n’avaient pas le droit d’entrer, aucun droit. Ce sera la première et la dernière fois" [Le Monde]. Une indignation qui résonne dans les plus hautes sphères de l'Etat, puisque d'après La Croix, le "ministre italien des Affaires étrangères, Angelino Alfano, a convoqué samedi [31 mars] l'ambassadeur de France à Rome". Il a notamment dénoncé "un acte grave, totalement en dehors du cadre de la collaboration entre États frontaliers".

La réaction est encore plus virulente du côté de l'extrême-droite : "au lieu d'expulser des diplomates russes, il faut ici éloigner les diplomates français" a réagi Matteo Salvini, président de la Ligue du Nord. Membre de la coalition arrivée en tête des élections législatives du 4 mars dernier, et à la recherche d'une majorité pour gouverner, le chef du parti a ajouté "avec nous au gouvernement, l'Italie relèvera la tête en Europe, nous n'avons pas de leçons à recevoir de Macron et Merkel, et nous contrôlerons nos frontières", rapporte Le JDD.

Presse en colère

Dans Libération, on souligne que "la presse, comme la classe politique italienne, dénonce le comportement des douaniers français". Tandis que le quotidien italien La Stampa titrait dimanche "Les Français violent les frontières", "le quotidien populaire Il Messagero dénonçait 'une insupportable violation de notre souveraineté nationale'" rapporte le journal français. Le Corriere della Sera observe également que "le communiqué des autorités françaises 'ne fait pas mention des manières ‘brusques’ et ‘autoritaires’ des agents (…), qui d’après divers témoins, auraient contraint le Nigérian ‘effrayé et tremblant’ à les suivre aux toilettes pour subir" le test [Courrier International].

Outre l'acte lui-même, l'Italie considère l'épisode représentatif de la position française sur les migrants. Le Corriere della Sera "refus[e] d’attribuer cette incursion 'à la désinvolture de quelques douaniers'". Le quotidien rappelle ainsi "les poursuites de migrants à la frontière de Vintimille, (…) la façon dont a été démantelée la "jungle" de Calais, et (…) l’incrimination grotesque d’un guide alpin [français], coupable d’avoir secouru une migrante" [Libération]. Une position également dénoncée par le journal de centre-gauche La Repubblica, qui estime qu'un écart existe entre le discours français et la réalité : "on ne peut pas, d'un côté, se déclarer solidaire avec l'Italie, et de l'autre, concevoir d'ériger des murs exactement comme le font déjà la Hongrie, la Pologne ou la Slovaquie" [Les Echos].

Crise diplomatique

A la suite de l'affaire, "le parquet de Turin a ouvert une enquête dimanche" pour "'abus de pouvoir', 'violence privée', 'violation de domicile', ce à quoi 'l'acte de perquisition illégal' pourrait être ajouté" indique La Croix. Interrogé par le Grand jury LCI-RTL-Le Figaro, le ministre français des Comptes publics - chargé des douanes -, Gérald Darmanin a reconnu devoir "des explications", sans qu'il soit pour autant question de présenter des excuses. S'il admet que l'accord autorisant les douanes françaises à utiliser ce local "date un peu", "il existe" néanmoins. Alors que le "gouvernement italien a donné à une ONG la jouissance de ce local", il ne s'agirait ainsi que d'un "problème de communication". Une version des faits contestée puisque, toujours selon LCI, "un haut fonctionnaire [italien] en charge de l'UE" a rapporté que les autorités françaises étaient "au courant de ce changement de statut".

Le JDD indique qu'une rencontre franco-italienne devrait avoir lieu le 16 avril, "à la préfecture de Turin (nord)". Gérald Darmanin devrait également se rendre dans les prochains jours en Italie, et a annoncé la suspension temporaire de l'accord de 1990 jusqu'au règlement de la crise.