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Election en Autriche : quelles leçons pour l'Europe ?

Revue de presse 24.05.2016

C'est au terme d’un scrutin très serré qu'Alexander Van der Bellen a remporté la présidentielle autrichienne ce lundi. Avec 50,3% des suffrages, il dépasse le candidat d’extrême droite Norbert Hofer d'un peu plus de 31 000 voix. Un résultat qui, pour la presse européenne, n'offre qu'un court sursis avant les prochaines législatives, et ne peut qu'alerter le reste de l'Europe.

Die Presse - Alexander Van Der Bellen

L'écologiste Alexander Van Der Bellen remporte l'élection de peu

"Dimanche soir, à l’issue du dépouillement des bulletins déposés dans les urnes, Norbert Hofer (FPÖ) disposait d’une avance de 144 000 voix sur M. Van der Bellen (51,9% contre 48,1%). Mais il a fallu attendre le décompte des votes par correspondance (750 000 bulletins, soit environ 14% du corps électoral, un record), pour départager les deux candidats", rapporte Le Monde.

Donné perdant par les sondeurs, M. Van der Bellen a bénéficié d’un regain de participation pour faire barrage à l’extrême droite arrivée largement en tête du premier tour, le 24 avril, avec 35% des voix, contre 21% pour le candidat écologiste.

Toutefois, note Libération, ce dernier "sait qu’il doit plus sa victoire à l’opposition d’une majorité d’Autrichiens au FPÖ qu’à un véritable plébiscite de sa personne. 40% de ses électeurs du deuxième tour citent la nécessité de faire barrage à l’extrême-droite comme la principale raison de leur choix".

L'Autriche coupée en deux

Mais surtout, le choix de ce nouveau président rassembleur et europhile ne doit pas masquer les profondes fractures qui divisent le pays. "Le scrutin a mis à nu une division de la société, dans une Autriche qui va globalement bien, mais dont une partie craint le futur", poursuit Le Monde. "La société, elle, apparaît plus polarisée que jamais", confirme La Croix.

Pour RFI, M. Van der Bellen est même désormais "à la tête d'une Autriche coupée en deux" : la principale fracture au sein de la société autrichienne semble être (…) d’ordre politique. Ce qui divise le plus, ce sont des questions qui concernent l’Union européenne, les réfugiés et la confiance dans le système politique".

"Aucune raison de se réjouir, monsieur le Président", titre ainsi le journal autrichien Die Presse. "Ce ne fut ni une victoire électorale des Verts, ni la fin de la vague bleue. Nier ces faits serait une grosse erreur."

Un constat que confirme le nouveau président lui-même. Dans sa première intervention après sa victoire, celui-ci à affirmé vouloir "gagner la confiance des électeurs de Norbert Hofer parce que les bonnes solutions doivent être trouvées ensemble. Beaucoup ont parlé des lignes de séparation dans ce pays entre haut et bas, entre jeunes et vieux... mais on peut aussi dire que nous sommes la même chose, que nous sommes deux moitiés qui sont aussi importantes l’une que l’autre" [Le Monde]

Du côté du gouvernement également, "Kern et le vice-chancelier Reinhold Mitterlehner ont commenté conjointement les résultats des élections et ont déclaré qu'ils avaient compris la protestation, ce qui est un signal positif", juge Der Standard.

Victoire à la Pyrrhus

Mais l'Autriche n'est pas tirée d'affaire : "avec cette courte défaite, le FPÖ réalise toutefois son meilleur score à un scrutin national", rappelle Le Monde.

De fait, "le candidat de l’extrême droite, Norbert Hofer, a accueilli son score du deuxième tour comme une quasi-victoire" [La Croix]. "Son objectif est que son ami et chef de parti, Heinz-Christian Strache, devienne chancelier en 2018", et cette élection présidentielle "a été un test pour lui".

"Au contraire, ce résultat peut l’aider dans la perspective des prochaines élections législatives, prévues en 2018", analyse Guido Tiemann, professeur de politique européenne à l’Université de Vienne, dans La Libre. "Ils peuvent continuer à faire campagne contre ‘le système’, ils crieront à l’exclusion, à la tricherie, etc. Et n’oublions pas que leur but ultime est la chancellerie, pas la présidence."

"Une victoire du candidat d'extrême droite à la présidentielle aurait pu faire la part du feu de l'électorat populaire, apporter une satisfaction symbolique susceptible de l'apaiser", confirme Jacques Le Rider, spécialiste de l'Autriche, dans L'Express . "La défaite de justesse de Norbert Hofer risque au contraire d'exaspérer ces électeurs, d'exacerber la fracture sociale, économique et politique de l'Autriche".

A moins d'élections législatives anticipées, le nouveau tandem à la tête du pays a donc deux ans pour "réconcilier les citoyens avec leurs politiques" [Libération]. En Autriche, le président n’intervient pas dans la gestion quotidienne du pays, mais "Van der Bellen devrait, si c’est nécessaire, agir comme une locomotive", commente la rédactrice en chef du quotidien libéral Der Standard citée par Le Monde, qui préfère cependant "douter d’un changement radical".

Pour que la catastrophe ne se concrétise pas en 2018, "les démocrates autrichiens doivent se tenir plus près de la population, juge le journal allemand Taz. "Un repli face aux darwinistes sociaux et aux ennemis d'une société ouverte n'aidera pas. Se battre en vaut la peine - comme le montre la victoire de Van der Bellen".

L'Europe soulagée…

Préoccupée par la montée de l'extrême droite, l'Europe "respire depuis la décision des Autrichiens", rapporte El Pais.

"Pas étonnant d’entendre (…) des déclarations de soulagement venant de beaucoup de capitales et institutions européennes", confirme RFI. François Hollande a félicité "chaleureusement" son nouveau partenaire autrichien, tandis que Manuel Valls a écrit sur son compte Twitter : "soulagement de voir les Autrichiens rejeter le populisme et l’extrémisme. Chacun doit en tirer les leçons en Europe". Metronews relève même "une vague d'enthousiasme chez les écologistes français, minés par leurs dissensions internes".

Mais le Front national semble lui aussi satisfait du score de l'extrême-droite autrichienne : Marine Le Pen a ainsi félicité Norbert Hofer pour "son beau résultat" qui "annonce des succès futurs" [RFI].

… à tort

Et beaucoup de médias européens ne voient pas de quoi se réjouir. Pour Challenges, le résultat du scrutin autrichien est au contraire "un coup de semonce pour les dirigeants européens. La montée de la droite autoritaire sur le Vieux Continent n’est pas un épiphénomène". "Cette présidentielle est révélatrice d’un mouvement de fond auquel peu de pays d’Europe échappent", analyse Gilles Ivaldi, chercheur du CNRS à l’Université de Nice-Sophia Antipolis, sur le site suisse 24 Heures.ch.

"Savoir qui a gagné est important, mais le fait que l'élection aurait pu facilement basculer l'est encore plus", prévient également The Guardian.

"Si ce n’est pas pour cette fois-ci, ici, ce sera une prochaine fois, là (en Autriche) ou ailleurs, qu’un parti populiste ou d’extrême droite prendra l’ascendant dans un gouvernement de la vieille Europe", prédit quant à lui Le Soir.

Du côté français, le site belge de RTL.be s'interroge : "Un scénario autrichien pour la France ? (…) Qu’est ce qui a propulsé les candidats autrichiens ? L’échec des deux partis institutionnels (…) Il est alors facile de les renvoyer dos à dos, comme le fait Marine le Pen en France".

En Allemagne également, "les gros scores du FPÖ autrichien donnent des sueurs froides à la CDU et au SPD" [Les Echos].

L’Autriche montre aussi les stratégies à éviter face à l'extrême droite. "Les grands partis démocratiques ne doivent pas lever par opportunisme le cordon sanitaire autour d’un parti populiste d’extrême droite et reprendre à leur compte une partie de sa propagande : cela ne peut que se retourner contre eux", juge ainsi Jan-Werner Müller, professeur de science politique à l’université Princeton (New Jersey) [Le Monde]. En revanche, un relatif nouveau venu qui ne soit pas populiste, comme Van der Bellen, peut selon le chercheur s’y opposer de façon crédible.

Dans Le Figaro, l'essayiste et historien Jean Sévillia voit également le cas autrichien comme "représentatif des bouleversements qui modifient l'équilibre européen. Ceux qui s'intéressent à ce qui se joue dans les profondeurs du continent feraient bien de continuer à suivre ce qui se passe en Autriche. Ce n'est pas pour rien que ce pays se trouve au centre de l'Europe: il est un réceptacle de tout ce qui s'y passe."

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