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Dix ans après, le "non" à la Constitution européenne encore dans les esprits français

Revue de presse 29.05.2015

C'était il y a dix ans, jour pour jour. Peu avant que les Néerlandais ne leur emboîtent le pas, les Français votaient "non" à 55% à la Constitution européenne. Un vote, contraire à la position des deux principaux partis, qui a profondément marqué, voire traumatisé, la politique européenne française, tant de la gauche que de la droite.

Affiches électorales lors de la campagne pour le référendum sur la Constitution européenne de 2005

 "Référendum européen : on paie encore la fracture". La Une de Libération d'aujourd'hui est plutôt représentative des éditoriaux de la presse française consacrés au dixième anniversaire du "non" à la Constitution européenne, dont l'un des principaux artisans était pourtant l'ancien président français Valéry Giscard d'Estaing. L'euroscepticisme s'était à l'époque révélé plus important que prévu et la tendance s'est aujourd'hui accentuée, à la faveur de la crise.

Le sondage IFOP commandé par Le Figaro ne dit pas autre chose. Si le même référendum avait lieu aujourd'hui, le "non" l'emporterait toujours, mais cette fois avec 62% des suffrages, soit une progression plus que significative de 7 points. Le détail de la consultation tempère toutefois son résultat principal, dans la mesure où si les Français sont également 62% à vouloir une politique économique souveraine, ils sont dans le même temps 59% à être favorables à la création d'un poste de ministre de l'Economie et des Finances européen et 71% à être opposés à une sortie de l'euro.

Une position résolument ambivalente : "la construction européenne est entrée dans un doute existentiel dont elle ne semble toujours pas être ressortie", écrivent ainsi Catherine Chatignoux et Renaud Honoré dans les Echos. "Dans ce contexte, les capitales européennes marchent sur des œufs dès lors que l'on parle de réformes en profondeur de l'Europe", poursuivent-ils. Ce qui ne devrait d'ailleurs pas faire les affaires de David Cameron, à l'heure où le Premier ministre britannique souhaite réformer l'Europe et promet d'organiser un référendum sur la place de son pays dans l'UE.

Le Monde propose une analyse comparable et rappelle que François Hollande a dû renoncer à sa candidature à la présidentielle de 2007 pour avoir soutenu le "oui" et que, en tant que président, il s'emploie à "éviter [que la fracture au sein du PS] ne resurgisse, en l'ensevelissant profondément sous un consensus de façade". La nomination de Laurent Fabius, avocat du "non", aux Affaires étrangères et européennes, ferait partie de cette stratégie.

Les Echos vont même encore plus loin, affirmant que les dirigeants français ont "l'Europe honteuse". "Européistes quand cela les arrange, critiques quand il faut plaire aux Français : ce double langage n'a non seulement pas réenchanté le rêve européen, il a contribué à creuser le fossé entre les électeurs et leurs responsables politiques".

Avec le recul, les observateurs analysent le "non" français de 2005 comme le fruit du rejet de la politique de Jacques Chirac, à l'époque président de la République, de la crainte d'une irrémédiable poussée libérale au niveau européen, ainsi que d'un élargissement sans fin à l'Est, un an après l'entrée de dix nouveaux Etats dans l'Union européenne. "La France est dans une logique de projection d'une Europe puissance, contrariée par le libéralisme et l'élargissement. Ces deux hantises françaises se sont incarnées dans le projet de la directive Bolkestein et la polémique sur le plombier polonais", explique ainsi Yves Bertoncini, directeur de l'institut Jacques Delors dans les colonnes du Monde.

En 2015, les plaies ne sont pas refermées et ce n'est pas le traité de Lisbonne, un texte plus ramassé et débarrassé des principaux symboles politiques du projet de constitution, mais au contenu assez proche, qui a résolu le problème. Au contraire à en croire Jack Dion, directeur adjoint de la rédaction de Marianne et auteur d'une virulente tribune à l'encontre des partisans du "oui". Pour lui, l'issue du référendum de 2005 n'est pas responsable des maux actuels de l'Europe : c'est plutôt d'avoir occulté le choix du peuple qu'il faut blâmer. L'UE "exerce un magistère qui vide de sa substance l'exercice de la démocratie et confère un pouvoir exorbitant, dénué de tout fondement, à des technocrates ne représentant qu'eux-mêmes", conclut Jack Dion.

Dit avec moins de véhémence, "les élites ont du mal à bâtir une nouvelle vision" de l'Europe, estime Thierry Chopin, directeur des études de la Fondation Schuman dans les Echos. "Il y a pourtant matière avec les défis énergétiques, les relations avec la Russie et l'Ukraine, les problèmes d'immigration et de sécurité", énumère-t-il. "Mais à la différence des générations précédentes, ces politiques sont frappées de 'myopie démocratique' et ont du mal à s'inscrire dans le long terme".

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